Pourquoi tu portes le voile (2ème partie)

Voici la suite des témoignages de mes amies singapouriennes concernant le port du voile. Elles s’expriment ici en leur nom propre et ne prétendent pas représenter toutes les musulmanes qui, on l’aura compris, sont toutes différentes…

Le voile m’a libéré

Je m’appelle Fistri, je suis musulmane. Cela fait 16 ans que je porte le ‘hijab’. Contrairement à ce qu’on peut penser, un hijab n’est pas seulement un foulard ou une coiffure. Il couvre beaucoup plus que cela, c’est un code vestimentaire. Si vous êtes une femme, il couvre les formes de votre corps et permet que votre visage et vos mains soient visibles; pour les hommes, cela signifie se couvrir du nombril aux genoux. C’est aussi un code qui inclut la façon dont vous parlez, pensez et vous comportez. Comme l’islam lui-même, ce code est assez englobant. Comme l’Islam aussi, c’est un code qui vous guide et vous motive à être une meilleure personne et à accorder vos actions, vos souhaits et vos désirs à votre foi. Le but est ainsi de canaliser ses passions pour devenir une meilleure musulmane, pour plaire à Allah en adhérant à ses paroles.

Fistri

Fistri

J’ai longtemps réfléchi avant de porter le voile. Je pensais que je n’étais pas une assez bonne musulmane pour ça, je n’étais pas prête, mes rêves et mes aspirations ne correspondaient pas, j’aimais trop la vie. Après tout, je faisais la fête jusqu’au matin quand j’étais à l’université (même si je ne buvais pas). J’aimais beaucoup les vêtements sexy, je n’avais que quelques foulards et des robes longues que je gardais pour les funérailles ou les rassemblements religieux. Je voulais travailler dans la publicité, alors j’ai étudié le marketing. Je savais que l’industrie de mon choix ne m’accueillerait pas à bras ouverts si je faisais le choix du voile.

Mais tout cela a changé le jour où mon père a décidé que la famille ferait l’Oumra[1] (le pèlerinage mineur) et quand le World Trade Center a été attaqué. Techniquement, je n’étais pas obligée d’être en hijab avant de faire l’Oumra, mais quelque chose en moi s’est déclenché. Peut-être que ce sont les commentaires et les articles que j’ai lus sur les attentats, décrivant ma religion comme dure, inhumaine et déconnectée, qui m’ont poussée.

Je sais que ma religion n’est pas tout cela, c’est tout le contraire. Ma religion encourage les fidèles à se saluer en se disant « la paix soit avec vous », obligeant ainsi les gens à pardonner les mauvaises actions et les rancœurs entre eux et à prier pour le bien-être de chacun. Cette religion ne peut être une religion de haine et de meurtriers. Alors j’ai décidé d’être courageuse et j’ai fait le premier pas pour reconnaître ma foi et tout ce qui vient avec, le voile étant le plus difficile pour une femme moderne comme moi.

Est-ce que cela a changé ma vie de façon drastique ? J’ai eu des difficultés à obtenir un emploi, bien que ce que je portais n’ait pas été pointé du doigt explicitement. Je suis consciente que pour la plupart des gens, le voile est un symbole d’oppression, du passé et de la culture patriarcale arabe. Encore une fois, c’est plutôt le contraire. Je me suis sentie davantage considérée en tant que personne après le port du voile. Les hommes et les gens, en général, sont capables de me parler et d’écouter mes idées au lieu d’être distrait par mon physique. Je me souviens d’une ex-collègue qui déplorait la façon dont notre patron parlait toujours à sa poitrine plutôt que d’écouter ses idées… Cela ne m’est jamais arrivé à l’évidence.

Je suis aussi plus consciente de la façon dont je me comporte, parle, pense et articule mes pensées car mon voile me rappelle qu’il faut adhérer aux voies du Prophète : dire la vérité, ne pas parler si ce que je veux dire va nuire aux autres, discuter, être patiente, ne pas juger et sourire plus. Le sourire n’est pas une hypocrisie pour obtenir quelconques faveurs, c’est quelque chose de merveilleux qui me permet d’avoir tellement d’amis. Mes amis et confidents sont athées, agnostiques, bouddhistes, chrétiens et hindous. Nous mangeons ensemble, regardons des films, voyageons dans le monde et nous passons généralement de bons moments ensemble sans que cela n’entrave mes 5 obligations de prières quotidiennes (qui peuvent être faites n’importe où) et mon régime alimentaire (halal si possible, sinon, fruits de mer).
Est-ce que cela m’a empêché d’être une femme moderne et active? Je ne fais plus la fête comme avant, je lis plus, je fais du bénévolat dans les musées, je danse la zumba, je fais plus de sport et je voyage seule plus facilement. Le voile ne m’a pas emprisonné, il m’a libéré.

Fistri

[1] https://fr.wikipedia.org/wiki/Oumra

La boule de glace sur ma tête

Je m’appelle Liyana, je suis une musulmane malaise de 31 ans, née dans la ville cosmopolite de Singapour.
Je suis née dans une famille musulmane conservatrice. Permettez-moi de définir ce que veut dire ‘conservatrice’ pour moi parce que, je pense que le terme lui-même peut porter à confusion. Je définis ma famille comme conservatrice parce que j’ai toujours vu mes parents s’efforcer d’être de bons musulmans en suivant de près les enseignements de l’islam; faire leurs prières quotidiennes, assister à des conférences religieuses et nous élever, ma sœur et moi, selon les valeurs islamiques. Nous avons toutes les deux été envoyées dans des classes religieuses très jeunes, afin de pouvoir apprendre l’arabe et avoir une meilleure compréhension de notre religion à mesure que nous grandissions.

Par ailleurs, mes parents affichaient des valeurs positives et progressistes : être de bons Singapouriens et des citoyens inclusifs. Dans ma jeunesse, nous habitions un appartement et nous avions de merveilleux voisins chinois, malais et indiens. J’ai grandi en jouant avec leurs enfants; nous nous invitions à jouer chez les uns et les autres. Quand il y avait une fête, nous partagions la nourriture avec nos voisins et je me souviens que quand je rentrais de l’école et que mes parents n’étaient pas à la maison, mes voisins chinois m’invitaient chez eux en attendant leur retour. Beaucoup de Singapouriens ont ce genre de relation, et je suis très fière d’en faire partie.

Quand j’ai eu 4 ans, mes parents ont commencé à m’encourager lentement à l’idée de porter le voile, également connu sous le nom de ‘hijab’. Ils croyaient que porter le voile était un devoir religieux pour chaque femme musulmane et je devais donc commencer à le porter très jeune afin de m’y habituer. Pour eux, c’était ce que commandait le Coran, et la plupart des juristes musulmans affirment que c’est une obligation. À cet âge, j’ai mal compris le concept du hijab. Je l’ai pris comme une tenue religieuse portée par les femmes musulmanes dans ma communauté et je l’utilisais parce que presque toutes les musulmanes le portaient.
Mon père est plutôt strict. Il m’encourage constamment à porter le hijab. Ma mère, par contre, a commencé à le porter beaucoup plus tard dans sa vie, et est donc plus cool avec la pratique. Durant mon enfance, je ne portais pas toujours le voile. Je le mettais et l’enlevais quand j’en avais envie. J’ai commencé à le porter constamment dès que j’ai atteint la puberté. J’ai continué mon lycée et mon enseignement pré-universitaire dans un ‘Madrasah’, une école islamique privée, qui enseigne des matières religieuses et laïques. À l’école, je percevais le voile comme un uniforme scolaire, un symbole de modestie et un devoir religieux à respecter.

Pendant toute cette période, je n’ai jamais vu le port du hijab comme une phase de la vie, j’ai simplement grandi avec, contrairement à certaines de mes amies pour qui l’idée de mettre le voile est presque un saut dans l’inconnu, une transformation de leur vie. Ce n’est que récemment que j’ai commencé à réfléchir à la signification du hijab, surtout après avoir reçu beaucoup de questions de la part d’amis d’autres religions qui en sont curieux. Par ailleurs, certaines de mes amies musulmanes ont du mal à porter le voile pour de nombreuses raisons. Certaines ne peuvent pas se faire à l’idée du port du voile comme étant obligatoire. D’autres estiment qu’elles le portent simplement pour plaire à leurs parents et elles refusent de vivre cette hypocrisie. Certaines l’ont abandonné, car elles pensent que la pudeur c’est beaucoup plus que le simple fait de se couvrir… Nous sommes toujours amies, c’est la vie qui suit son cours. A Cause de tout cela, j’ai commencé à creuser la question du hijab…

Liyana

Liyana (Photo de Priyank Valani)

(Liyana fait alors une analyse de plusieurs passages du Coran. Pour ne pas faire trop long, je vous renvoie à mon article: le port du voile en 12 questions)

Sur la base de plusieurs versets du Coran et de l’interprétation des Hadith (les paroles du Prophète), la majorité des érudits traditionnels concluent que l’idée du hijab est d’observer une étiquette sociale. Ils soulignent également le fait que les femmes musulmanes doivent se couvrir, à l’exception du visage et des mains, lorsqu’elles font leurs prières.

L’accumulation et la compréhension de ces informations me permettent de conclure que cette sagesse primordiale à propos du voile ne consiste pas à se fixer sur la longueur du tissu ou à se cacher, il s’agit d’une responsabilité sociale et de la préservation de l’étiquette sociale dans l’interaction entre les hommes et les femmes. Et le port du voile au jour le jour est une question de liberté de choix. On ne devrait pas être obligé de le porter ou de l’enlever. Mais encore une fois, chaque pays et chaque communauté a un contexte et une culture différente sur la façon dont ils voient et imposent le voile comme règle sociale. Bien qu’il soit obligatoire pour chaque femme de se couvrir en Arabie Saoudite, ce n’est pas le cas dans d’autres pays où les musulmans sont majoritaires comme l’Indonésie ou la Malaisie. Porter le voile est un choix individuel. Il est aussi important de savoir que les différentes longueurs, couleurs et styles de voile (tels que ‘niqab’ qui couvre le visage et le ‘tchador’ qui couvrent entièrement tout) sont purement dus à la culture et au contexte différents et n’ont rien à voir avec une quelconque règle religieuse.

Dans le contexte actuel où les êtres humains font face à de nombreuses réalisations novatrices et sont en contact avec de nombreuses cultures à travers le monde, j’espère que nous sommes plus ouverts à la diversité. Le fait de porter des choses différemment ne signifie pas nécessairement que ce soit une aliénation. Nous devrions toujours essayer de comprendre le pourquoi derrière les choses.

C’est là que je suis reconnaissante de vivre à Singapour, un pays laïque et démocratique et qui, en même temps, offre à quelqu’un comme moi l’espace, la liberté et l’opportunité de coexister paisiblement et de servir ce pays. Porter le voile ne me rend jamais moins singapourienne que les autres. Tout comme les autres Singapouriens, j’aime nager dans une piscine publique, faire du sport, aller dans un café et voyager. En fait, le port du voile est souvent l’occasion du discuter avec les autres de nos différences en prenant un thé par exemple.

Je crois que les enfants nous enseignent souvent une grande sagesse dans l’appréciation des différences. Quand j’étais institutrice en maternelle pour une école internationale, je saluais mes élèves à leur arrivée tous les matins et ils me disaient bonjour avec enthousiasme en m’appelant Mme Liyana, la maîtresse qui a une boule de glace sur la tête. Ils avaient bien remarqué que le vêtement que je porte est différent et drôle. La différence ne leur posait pas plus de problème que ça, et c’est quelque chose que les adultes se devraient bien d’imiter.

Peut-être que nous devrions nous demander pourquoi nous sommes mal à l’aise face à un look différent? Est-ce parce que nous ne sommes pas habitués? Est-ce à cause d’un manque de contact avec la différence? Avons-nous un regard assez critique sur ce que nous lisons ou regardons dans les médias? Que faisons-nous pour nous assurer de l’exactitude des informations reçues? Avons-nous assez d’interaction avec les différents types de musulmanes pour comprendre pourquoi elles portent le voile? Avons-nous tenté d’avoir un dialogue avec nos collègues musulmans ou nos voisins pour répondre à notre inquiétude sur le sujet? Voilà pourquoi je crois que le dialogue avec les gens est extrêmement important. Le dialogue n’a pas pour but le consensus, mais le développement d’un respect mutuel afin de coexister malgré nos différences.

Liyana

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Pourquoi tu portes le voile? (1ère partie)

Après avoir écrit un article sur le port du voile (« Le port du voile en 12 questions« ), j’ai voulu demandé à quelques amies musulmanes singapouriennes pourquoi elles portaient le voile. Leurs réponses m’ont étonné par leurs diversités reflétant des expériences de vie variées. Le choix du port du voile ne peut pas, encore une fois, être réduit à des explications simplistes, comme le montrent ces témoignages. Je remercie vraiment Noor, Fistri, Fadiah et Liyana pour leur sincérité sur un sujet qui peut parfois être très personnel.

Laissez-nous tranquille!

Cela me dérange à bien des niveaux que le voile soit un problème si important dans le monde aujourd’hui. Je ne peux pas parler au nom de tous les musulmans donc je vais parler en mon nom.

Le ‘hijab’ (le mot arabe a lui-même beaucoup plus de signification qu’un simple morceau de tissu sur la tête), c’est entre moi et Dieu. Un point c’est tout ! Il n’y a pas d’homme dans cette équation. La théorie selon laquelle il protège les femmes ou couvre leur beauté est erronée. J’ai lu une fois le commentaire d’un érudit musulman qui accompagne les fidèles et anime le pèlerinage à la Mecque. Selon lui, chaque année, de nombreuses femmes se plaignent de la façon dont elles sont scrutées ou même touchées tout en faisant le tour de la kaabah. Ces femmes ont beau se retourner pour regarder dans les yeux leur prédateur, ceux-ci n’hésitent pas à ricaner en retour, et tout cela au pied du monument le plus sacré pour les musulmans ! Des femmes en hijab ou en burqa se font aussi violer et il y a des femmes qui sont absolument magnifiques en hijab. Les Saintes Écritures (tous les livres saints) sont des mots, et les mots sont ouverts à l’interprétation. Cela dit, il y a aussi des groupes dans les traditions chrétiennes et judaïques qui honorent également le voile. Il en va de même pour certains groupes de Sikhs et d’Hindous.

Noor

Noor Mastura (au centre sur la photo)

Encore une fois, pour moi : c’est un acte que je fais uniquement pour Dieu, basé sur MON interprétation des Écritures. Et si quelqu’un décide de ne pas porter le voile, cela ne signifie pas qu’elle soit moins croyante que moi ; elle a juste une interprétation différente et qui est aussi valable que la mienne. C’est tout. Certains récemment ont comparé les femmes non-voilées à des bonbons sans emballage qui attirent les mouches. C’est absolument dégradant et insultant. Si vous pensez que seules les femmes voilées peuvent avoir une relation authentique avec Dieu, peut-être que vous devriez faire un peu d’autoréflexion sur le sujet.

Et puis il y a ces hommes qui s’insèrent dans l’équation entre les femmes, Dieu et notre voile. Ils agissent en espèce de médiateur, prétendant relever un aspect important pour faire fonctionner l’équation dans le but de contrôler les femmes : « Si vous ne portez pas le voile, je vais ressentir un désir envers vous et donc Dieu sera en colère contre vous ». Et c’est comme ça à travers toutes les religions et pour des millions d’autres raisons, pas seulement pour le voile. Arrêtons de dire n’importe quoi !

Noor Mastura

(Noor était déjà intervenue ici dans mon blog: « Message de Noel musulman« )

Ne m’identifiez pas à mon voile!

Apparemment, quand j’étais enfant, j’aurais dit à mes parents que je voulais le porter. J’y voyais sans doute quelque chose de bon, j’ai toujours été très intéressée par la religion et la foi. J’ai été amenée à porter le voile régulièrement depuis l’âge de la puberté (à l’exception de l’école à cause des uniformes[1]). Pour être honnête, je n’étais pas très heureuse de le porter en fait, parce que je trouvais que ça manquait d’originalité. Je me sentais moche, et cela s’ajoutait aux problèmes d’image corporelle que j’avais déjà. Mes premières règles n’ont pas amélioré les choses : j’ai ressenti un profond sentiment de honte en moi-même parce que je sentais que mon corps était source de péché.

En tant que jeunes filles, on nous enseignait dans les classes religieuses que nous devenions responsables de nos péchés à partir de la puberté, j’ai donc été consternée quand mes règles sont apparues. Le tudung[2] a fait partie de ce sentiment de rancœur que j’éprouvais déjà envers mon propre corps et mon image, d’autant plus qu’il m’était imposé par mon père. Son raisonnement était simple : le tudung est une obligation, et si nous ne le portons pas, il en sera tenu pour responsable dans l’au-delà. Je suppose qu’une grande partie de ma rancœur envers le port du voile vient aussi des expériences négatives que j’ai vécues pendant mes années de scolarité. Quand j’étais adolescente, il n’était pas courant pour les filles de porter le tudung, et les manifestations ouvertes de piété étaient tournées en ridicule par les autres. Contrairement à aujourd’hui, où il y a beaucoup plus de soutien et d’acceptation sociale pour les filles qui portent le voile.

La première fois que j’ai porté le tudung en public, avec mes amis, c’est quand nous sommes allés à un voyage scolaire à Malacca, quand j’avais 11 ans. Je me souviens de mes camarades, surtout les garçons, ricanant et se moquant de ma « piété ». J’étais la seule en tudung, et je me sentais mise à l’écart. Je l’ai quand même gardé pendant tout le voyage. Je suppose que j’avais l’impression que mes parents m’avaient chargée de le porter, et je n’ai donc pas voulu les trahir. Ce sentiment de ne pas vouloir trahir la confiance de mes parents est resté avec moi pendant longtemps, jusqu’au début de l’âge adulte. À l’âge de 13 ans, les élèves malais de mon école devaient organiser un spectacle traditionnel. Encore une fois, on m’a fait porter le tudung et j’étais vraiment embarrassée, parce que j’étais encore la seule à le porter. Certains camarades m’ont dit que j’avais l’air d’une vieille, et ça m’a mis très mal à l’aise. Je me souviens d’avoir essayé de me cacher la plupart du temps. Je me souviens aussi d’avoir été obligée de porter le tudung quand j’allais à des cours particuliers, à l’âge de 16 ans. Je me rappelle du sentiment de laideur me poussant à l’enlever avant d’entrer dans la classe. Fondamentalement, le tudung ne m’a pas aidé à me sentir bien dans ma peau.

En grandissant, j’ai progressivement accepté le tudung, sans doute parce qu’il faisait peu à peu partie de mon image en public. Le tudung, pour moi, n’a jamais été central dans la façon dont je me considérais comme femme musulmane. Je savais qu’au fond, je ne le portais que pour plaire à mes parents. Je n’ai jamais cru que c’était une obligation ou qu’il y avait quelque chose de divin à ce sujet. Je ne suis pas du genre à encourager le port du voile, et je n’aime pas être identifiée par mon voile. Je ne veux pas être considérée comme traditionnelle ou coincée du fait de ce que je porte sur la tête. Cependant, j’ai vu le tudung comme une motivation pour être plus créative avec mon look, et j’ai commencé à développer un intérêt pour la mode quand je suis entrée à l’université. Je ne voulais pas me conformer aux diktats de la mode ‘hijabi’, et j’ai commencé à avoir un style personnel, que je garde encore aujourd’hui.

Je pense que j’ai commencé à réfléchir plus consciemment au tudung quand j’étais étudiante. Entre autres parce que je sortais avec un ‘agnostique / athée chinois’ qui me questionnait souvent à ce sujet. J’ai eu l’impression de devoir me défendre alors même que je ne croyais pas vraiment au port du tudung. Même quand je sortais avec lui, je gardais le tudung comme une marque de résistance contre ses remarques désobligeantes. Je n’allais pas l’enlever simplement parce qu’il voulait que je le fasse. Je ne voulais plus dépendre des hommes pour me dire ce que je devais porter ou non. Je voulais seulement m’habiller pour moi-même, et donc le tudung est devenu un acte d’affirmation de moi et une résistance contre ceux qui me dicteraient comment m’habiller. Par la suite, j’ai commencé à lire des choses sur les développements historiques du tudung, et comment tout est très entrelacé avec la politique et le patriarcat.

La réalisation que je n’ai jamais cru au port du voile a été progressive, et j’ai commencé à l’enlever de plus en plus. Ça a commencé quand j’étais seule, ou avec quelques amis proches. Je sentais que je ne pouvais pas promouvoir un symbole qui est intrinsèquement patriarcal et problématique, même si c’était purement un choix. J’ai aussi réalisé que même avec le tudung, le corps des femmes est toujours soumis à un examen minutieux et aux jugements de ceux qui les entourent. En fait, c’est même pire avec le tudung, c’est comme si on était placées sur un autre niveau de morale. Il y a des critères encore plus stricts et des codes de conduite auxquels une femme qui porte le tudung doit adhérer, et je sentais que c’était très injuste.

voile Canada

« On se moque de ce qu’il y a sur votre tête. On s’intéresse à ce qu’il y a dedans. » (Publicité canadienne)

À l’âge de 25 ans, à la suite d’un problème de santé et d’une hospitalisation, j’ai dit à mes parents ce que je ressentais vraiment au sujet du tudung et que je ne voulais pas le porter. Comme prévu, mon père en particulier n’a pas voulu accepter mon point de vue et a demandé à ce que je continue à le porter. J’ai décidé de changer de style, d’un tudung normal à un turban-stylisé, et plus tard le style iranien / pakistanais où une partie de mes cheveux pouvaient être vus. C’était une sorte de compromis de ma part : ne pas le porter selon les diktats de la société, qui devient de plus en plus obsédée par le contrôle du corps des femmes. Je ne voulais pas me conformer à ce genre d’uniformisation auquel elles sont soumises. Aujourd’hui, je le porte de moins en moins, mais je sais aussi que je dois faire un effort pour bien m’entendre avec mes parents, et donc je le porte quand je suis avec eux. J’ai le sentiment que ce que j’en pense vraiment n’a pas d’importance pour eux tant que je suis vue le portant. Je ne peux pas leur en vouloir non plus, puisqu’ils ne sont pas exposés à des points de vue différents concernant le voile, ignorant le fait que ce n’est pas réellement une obligation. J’ai essayé de raisonner avec eux et de leur expliquer ma position, mais mon père ne veut rien entendre et pense que je fais preuve d’ignorance. Néanmoins, intérieurement, je suis tout à fait en paix et ma conscience est claire. Je me sens plus honnête avec moi-même et je n’ai plus à défendre ou soutenir quelque chose auquel je ne crois pas

Fait intéressant : la seule fois où je me suis sentie heureuse de porter le tudung, c’était lors de mon programme d’échange en Europe, parce qu’il y est devenu un marqueur d’identité utile. Les gens étaient très gentils et compréhensifs avec moi. Par exemple, mes amis m’ont préparé un plat de fondue séparé qui ne contenait pas d’alcool parce qu’ils savaient que j’étais musulmane. Même si, personnellement, cela ne m’aurait pas dérangé de ne pas avoir un plat séparé. Une autre fois, en Suisse, une dame qui travaillait dans un restaurant asiatique m’a dit qu’elle préparerait un plat de nouilles pour moi avec du poulet, au lieu de la portion habituelle avec du porc, parce qu’elle savait que j’étais musulmane. Ce qui m’a le plus touché à l’époque, c’est la considération des gens pour mes besoins en tant que musulmane. Je me suis fait également des amis parmi les étudiants musulmans quand j’étais là-bas, et le voile est devenu un marqueur d’identité très pratique. Dans ce contexte, le tudung était donc utile, même si je n’y croyais pas vraiment. En fait, les gens me jugeaient moins pour mon port du voile quand j’étais en Europe que quand je suis à Singapour.

Je suppose que maintenant, le tudung représente pour moi une sorte d’image publique, bien que je sois de plus en plus ouverte au fait de ne pas le porter. Je ne sais toujours pas comment en parler à mes parents, peut-être que je n’ai même pas besoin de leur en parler en fait. Je suppose que cela reste une négociation en cours. Ce fut un processus long et fatigant, avec beaucoup de colère, de désespoir et de traumatisme, mais j’ai l’impression d’avoir enfin grandi et j’ai acquis un sentiment de conviction personnelle à ce sujet. Cela dit, je continuerai à parler contre tout ce qui entoure l’imposition du voile, la régulation et le contrôle du corps et du comportement des femmes.

Fadiah

[1] À Singapour, les élèves portent un uniforme à l’école.

[2] Tudung = nom donné au voile islamique à Singapour.

Le port du voile en 12 questions

Le port du voile pour les femmes musulmanes est un sujet de débat qui est récurent en France. La plupart du temps, il s’agit d’un dialogue de sourds. D’un côté il y a ceux qui y voit une exploitation de la femme ou qui estiment que le voile n’a pas sa place dans une société laïque moderne, et de l’autre côté ceux qui affirment que c’est une recommandation religieuse ou que les femmes devraient avoir le droit de choisir leur tenue vestimentaire. J’ai moi-même changé ma vision des choses, car mon approche qui au départ était uniquement intellectuelle, s’est heurtée à l’expérience de la rencontre et du dialogue, notamment avec des femmes qui portent le voile. On pourrait me reprocher le fait qu’en tant que chrétien, je ne suis pas qualifié pour parler de l’islam. En effet, je ne suis pas un spécialiste, mais je m’intéresse aux religions en général et je m’informe auprès de spécialistes quand une question comme celle-ci me semble complexe et que je souhaite comprendre plutôt que de juger. Je vais donc essayer de répondre à quelques questions sur le sujet, en essayant d’être le plus objectif possible, mais je peux me tromper. Si c’est le cas, merci de me corriger. Je laisserai ensuite la parole à des femmes musulmanes singapouriennes dans un autre article.

  1. Que dit le Coran sur le port du voile ?

Le Coran est écrit en arabe, et le traduire est toujours délicat car chaque mot peut avoir plusieurs sens et nécessite une interprétation qui est rarement objective. Le mot ‘ḥijāb’ par exemple peut signifier ‘barrière’, ‘partition’, ‘rideau’, ‘voile’. Ce mot apparaît 7 fois dans le Coran (7:46, 17:45, 19:17, 33:53, 38:32, 41:5, 42:51), et il est clair qu’il s’agit à chaque fois d’une sorte de barrière ou de partition, notamment à l’intérieur d’une tente pour séparer l’espace de réception de l’espace privé. C’est donc dans le cadre du respect de la vie privé qu’est énoncé par exemple :

Quand vous demandez quelque objet aux épouses du Prophète, faites-le derrière un voile (hijab). Cela est plus pur pour vos cœurs et pour leurs cœurs. (33:53)

Il n’y a que deux versets du Coran qui font référence au voile en tant que tenue vestimentaire pour les femmes:

Et dis aux croyantes de baisser leurs regards, de garder leur chasteté, et de ne montrer de leurs atours que ce qui en paraît et qu’elles rabattent leur voile sur leurs poitrines (…). (24:31)

Ce verset pour ‘les croyantes’ suit un autre verset encourageant ‘les croyants’ à baisser les yeux et à demeurer chaste. Le mot utilisé pour le voile mentionné dans ce verset 31 est khimâr, ‘voile de tête’, un vêtement porté aussi bien par les hommes que par les femmes.

Ô Prophète! Dis à tes épouses, à tes filles, et aux femmes des croyants, de ramener sur elles leurs grands voiles: elles en seront plus vite reconnues et éviteront d’être offensées. (33:59)

Le mot utilisé ici est jilbâb, une sorte de manteau qui appartenait à la tenue locale des femmes des villes et qui aurait englobé la tête. Les esclaves ne devaient pas porter la même tenue que les épouses de leurs maîtres.

coran2

Mais le Coran rappelle aussi que ce qui prime, ce n’est pas le vêtement, mais le cœur :

Ô enfants d’Adam! Nous avons fait descendre sur vous un vêtement pour cacher vos nudités, ainsi que des parures. – Mais le vêtement de la piété voilà qui est meilleur – C’est un des signes (de la puissance) d’Allah. Afin qu’ils se rappellent. (7:26)

En fait, dans le Coran, la manière de s’habiller relève historiquement de questions de société et non de religion. Le Coran incite seulement à porter une tenue vestimentaire pudique.

  1. Que disent les hadiths, la tradition ?

Les hadiths (paroles et faits rapportés du prophète) et la tradition dans l’islam, tout comme dans l’Eglise catholique d’ailleurs, ont un poids non négligeable dans la mise en place de rites ou de règles. Il est difficile d’être exhaustif sur le sujet, je me contente de donner simplement deux exemples qui sont en contradiction :

Quand le fils d’un compagnon éminent du Prophète a demandé à sa femme Aisha bint Talha de se voiler le visage, elle a répondu, « Puisque le Tout-Puissant a mis sur moi le sceau de la beauté, c’est mon souhait que le public regarde la beauté et ainsi reconnaissent Sa grâce parmi eux. Je ne me voilerai donc en aucun cas. » Citée dans “Women in the Muslim World, ed. Lynn Reese, 1998

Selon Aisha, la femme du prophète, « Asma, fille d’Abu Bakr, s’est présentée devant l’Apôtre d’Allah portant des vêtements minces. L’Apôtre d’Allah détourna son regard d’elle. Il dit: O Asma, quand une femme atteint l’âge de la menstruation, il ne convient pas qu’elle montre ses parties de corps à l’exception de celle-ci et de celle-là, dit-il en montrant son visage et ses mains. » Abu Dawud, Livre 32, numéro 4092.

« Un autre hadith parle des femmes qui sont parfaitement habillées mais moralement nues, et donc impudiques, ce qui indique que la pudeur réside dans une attitude et un comportement plus que dans un vêtement. » explique Tareq Oubrou[1], l’imam de Bordeaux. Les prescriptions vestimentaires sont le reflet de normes sociales spécifiques (culturelles) et ne devraient pas avoir de dimension cultuelle.

  1. Le port du voile est-il une obligation religieuse ?

Non. À aucun moment, il n’est mentionné dans la Charia (droit musulman) la moindre sanction à l’encontre de celles qui ne portent pas le voile. « En aucun cas, il ne peut être porté comme une obligation religieuse. Le véritable habit de l’islam est celui de la décence, tout le reste n’est que mascarade. »[2]

Pour aller plus loin sur cette question, on pourra lire ici (Le voile est-il une obligation religieuse?) une remise en contexte des extraits du Coran cités précédemment.

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  1. Est-ce que les hommes musulmans font pression pour que leurs femmes portent le voile ?

Encore une fois, une réponse simple est impossible. Dans certains pays, les femmes sont contraintes de se voiler, c’est une norme sociale. À Singapour, ce n’est pas le cas, et en France non plus. Je vous conseille l’article très complet à ce sujet publié sur le site slate.fr (Les femmes musulmanes sont-elles forcées à porter le voile, comme on l’entend dire?)

« On a transformé un fantasme en une règle intangible, en considérant que s’il y a des femmes forcées de porter le voile, toutes les sont. Ce qui a été observé dans ces enquêtes [qualitatives] a souvent été conforté. La majorité des femmes qui se voilent le font librement, le reste c’est du fantasme » affirme la chercheuse Nacira Guénif-Souilamas, professeure à l’Université Paris 8 et vice-présidente de l’Institut des Cultures d’Islam.

  1. Pourquoi est-il demandé à la femme de se vêtir davantage que l’homme ?

Dans l’islam, l’homme et la femme sont tous les deux invités à la pudeur, mais la femme est en effet plus ciblée que l’homme. Plusieurs explications sont données…

« Dieu a créé le corps féminin en lui donnant certaines particularités par rapport à celui de l’homme. Le corps masculin est doté d’une « simplicité » qui fait que l’attirance charnelle qu’il éveille est d’ordre global, tandis que, chez le corps féminin, chaque partie possède son attirance. On peut d’ailleurs voir qu’aujourd’hui dans certains pays, l’homme se met en valeur en s’habillant, tandis que la femme se met en valeur en se déshabillant le plus possible, en exposant donc les attraits naturels de son corps[3] »

Certains ajoutent que la femme est plus sensible à l’affection, la gentillesse, l’humour… alors que l’homme, lui, est plus attiré par le look. Dans beaucoup de culture, les femmes expriment leur malaise face aux regards déplacés de certains hommes. C’est rarement le cas pour les hommes, qui eux sont souvent fiers d’être l’objet de regards féminins.

Au final, la plupart s’accorde aujourd’hui sur le fait que l’homme et la femme sont égaux, mais différents. Ils ne sont donc pas traités de manière identique concernant les prescriptions vestimentaires. On n’est pas obligé d’être d’accord, mais on peut comprendre le choix, il me semble.

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Costume folklorique de mon Anjou natal

6. Le voile aurait-il une origine culturelle ?

Il est intéressant de lire les études faites sur l’histoire du port du voile. Comme souvent en religion, un objet pratique peut prendre une signification symbolique. Dans certaines tribus de bédouins, le voile est porté par les femmes et les hommes pour se protéger du soleil et des tempêtes de sable. Il se trouve que l’islam est né dans ce contexte. Mais quand on étudie la société dans laquelle l’islam a vu le jour, on s’aperçoit aussi qu’elle « comprenait des disparités sociales et culturelles importantes, par exemple entre femmes libres et esclaves ou entre femmes des villes et nomades du désert, les recommandations coraniques visaient simplement à privilégier l’habit local des citadines libres, parce qu’il était apparemment considéré comme représentant la meilleure tenue de la bienséance, et aussi parce que Mahomet avait été un citadin.[5] ». Encore une fois, c’est le social qui s’exprime ici et non le religieux.

« Une grande ignorance régnait à l’âge pré-islamique. Les petites filles étaient enterrées vivantes. On vendait les personnes sur des marchés telles des marchandises. Les femmes esclaves déambulaient dans les rues à moitié dénudées, pour tenter d’attirer l’attention d’individus fortunés. En définitive sont descendus des versets prescrivant aux femmes de se couvrir à l’extérieur, afin que les femmes libres ne soient pas prises pour des esclaves[6]. »

Porter un voile dans la rue semble avoir été un signe de statut privilégié dans certaines cultures antiques, tout le contraire d’un signe d’asservissement. L’origine culturelle est évidente, et les raisons du port du voile sont multiples dès le départ.

7. Quelle est l’origine du voile dans la religion ?

En fait, c’est dans le christianisme qu’on mentionne le voile dans sa dimension religieuse pour la première fois. Saint Paul, dans la première Epître aux Corinthiens au chapitre 11, insiste pour que les femmes se voilent quand elles assistent au culte.

(3) Je veux cependant que vous sachiez que Christ est le chef de tout homme, que l’homme est le chef de la femme, et que Dieu est le chef de Christ. (4) Tout homme qui prie ou qui prophétise, la tête couverte, déshonore son chef. (5) Toute femme, au contraire, qui prie ou qui prophétise, la tête non voilée, déshonore son chef: c’est comme si elle était rasée. (1 Corinthiens 11)

Ce chapitre lu aujourd’hui peut choquer. Il est sans doute bon de le replacer dans le contexte de l’époque. En tout cas, c’est le premier écrit issu des religions monothéistes à avoir lié le voile des femmes à leur relation à l’homme et à Dieu.

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Marie apparaît voilée dans la majorité des peintures la représentant

Dans le judaïsme, le mot « voile », qui apparaît très peu dans l’Ancien Testament, a aussi une fonction plus sociologique que religieuse.

8. Le voile est-il une soumission de la femme à l’homme ?

Beaucoup de musulmans parlent ici d’un malentendu. L’occident a tendance à appréhender de nombreux éléments du religieux à travers le prisme de leur signification dans le christianisme. Or, la Bible, comme nous l’avons vu dans la question précédente fait référence à la soumission de la femme à l’homme dans le port du voile. Les mémoires de l’inconscient collectif semblent avoir gardé trace de cette signification particulière donnée au voile que portaient des femmes en Europe.

Le malentendu vient souvent d’un transfert de symbole d’une religion ou d’une culture à une autre. (…) Dans la lecture judéo-chrétienne, le voile renvoie à la soumission de la femme. Or, pour les musulmans, il s’agit en réalité d’une soumission à Dieu. (…) Ainsi, il ne vient pas à l’esprit d’aucune femme musulmane observant cette pratique qu’elle le fait par obéissance au mari, au père ou au frère. Ceux qui ont cette perception partent d’un a priori culturel chrétien[7].

9. Peut-on porter le voile et être féministe ?

Autant être clair, les religions en général ne sont pas vraiment des organisations féministes. Le féminisme s’oppose à la discrimination basée sur le sexe et dans pratiquement toutes les religions, les femmes ne peuvent pas accéder aux postes d’autorité. Le voile peut être perçu comme discriminatoire, car il est exclusivement réservé aux femmes, et dans la culture musulmane, les critères de pudeur sont plus stricts pour les femmes que pour les hommes. L’Islam relègue les femmes derrière les hommes pendant la prière, ne leur accorde pas les mêmes droits en matière d’héritage et de divorce, etc…

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Asma Lamrabet

Cependant, il serait intéressant de regarder l’attitude du prophète Mahomet envers les femmes avant de dire que l’Islam est misogyne. Replacées dans leur contexte, la plupart des innovations concernant la femme dans le Coran sont des avancées, même si on est encore loin du féminisme de l’époque moderne. « En considérant le contexte, on peut qualifier de révolutionnaires les mesures prises en faveur des femmes par Mahomet. (…) Après la mort du Prophète, l’ordre patriarcal devait régner à nouveau. L’oppression des femmes reprit son cours. On n’osa certes pas rétablir la coutume de les enterrer vives, mais on les enterra sous d’épais voiles, chez elles, les condamnant, elles qui furent la consolation du Prophète Mahomet, à des siècles de silence et d’invisibilité.[4] » À partir du Coran, beaucoup de femmes parviennent à démontrer que les interprétations classiques se basent sur des expériences d’hommes, à partir d’un regard masculin, influencées par les sociétés patriarcales dans lesquelles ils vivaient.

Le choix de porter le voile n’est pas un acte féministe, mais les féministes qui portent le voile sont nombreuses. « Ce n’est pas l’islam qui opprime les femmes, c’est la lecture machiste qui en est faite. » résume l’une d’entre elles, Amina Wadud. « Il faut déconstruire la lecture patriarcale qui mine la pensée islamique » explique Asma Lamrabet, une féministe marocaine.

Chez mes voisins de Malaisie, le collectif des Sisters in Islam (SIS) (http://www.sistersinislam.org.my/), fondé en 1987, prend régulièrement des positions controversées sur des questions comme la polygamie, le rôle des femmes dans l’histoire de l’islam ou encore la liberté de religion, les SIS ont contribué à remettre en question la version « officielle » de l’islam telle qu’elle est promue par l’État malaisien.

  1. Que signifie le port du voile ?

Le Monde des religions vient de consacrer un numéro à l’histoire du voile. Dans son éditorial[8], Virginie Larousse résume les choses ainsi :

« Le voile est extraordinairement polysémique. Il peut vouloir dire une chose et son contraire. C’est ainsi que, entre autres, le voile peut être : simple coutume culturelle, à dimension souvent pratique (protection contre la poussière, le soleil) ; signe d’émancipation (chez les Grecques païennes) ou à l’inverse de soumission (mais dans ce cas, soumission à qui : à Dieu ou à la gent masculine ?) ; revendication identitaire dans des sociétés qui tendent à l’uniformisation ou accessoire de mode ; symbole d’une quête spirituelle, voire mystique (chez les sikhs par exemple, où ce sont les hommes qui portent le voile !). D’où mon interrogation : lorsque l’on s’écharpe sur le voile, au fond, de quel voile parle-t-on ? (…) Certes, les symboles, les rites, sont importants, et peuvent être signifiants. Néanmoins, ils ne sauraient l’emporter sur la dimension intérieure que toute spiritualité doit s’attacher à cultiver. En d’autres termes, attention à ne pas réduire la religion à un signe. « L’habit ne fait pas le moine », nous dit la sagesse populaire. Il importe de privilégier l’être, plutôt que le paraître. »

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Lorsqu’on parle de symbole, on doit se replacer dans une culture spécifique et une époque précise, car les symboles perdent facilement de leur signification et sont souvent détournés quand ils sont replacés dans un autre contexte. « Il est fréquent de rencontrer des femmes portant le hijâb concomitamment avec des vêtements très moulants ou transparent et tout en étant maquillées de manière exagérée. On peut parler là d’un vrai détournement de symbole et se demander : où est la pudeur[9] ? »

« Le voile est resté un symbole puissant de l’altérité quand le colonialisme s’est effondré après la seconde guerre mondiale et que les Musulmans des pays colonisés ont afflué en France. Mais maintenant, cette altérité se joue à l’intérieur même d’un pays qui tente de définir sa propre identité postcoloniale.[10] »

Selon Bruno Nassim Aboudrar, le voile s’est répandu en terre d’islam comme signe de subordination de la femme, avant de devenir un enjeu symbolique de refus de la colonisation, puis une revendication d’indépendance culturelle par rapport à un Occident perçu comme hégémonique. Ce qui explique que, de nos jours, il puisse être autant porté comme un symbole de liberté que de sujétion[11].

  1. L’incompréhension ne vient-elle pas d’une conception différente de la visibilité ?

On est en face ici de deux cultures très différentes. Pour les chrétiens, Dieu s’est fait homme, il a été vu, on peut le représenter par des images. Pour les musulmans, Dieu est invisible et ne peut être représenté. Il suffit de comparer l’intérieur d’une église avec celui d’une mosquée pour se rendre compte de la différence au niveau visuel. Dans l’islam, on se méfie du regard. Voir, c’est ouvrir la porte du désir. Le voile sert à soustraire les femmes au visible, mettant ainsi en valeur leur dimension sacrée. Dans la société moderne où le visuel et le paraître prennent tellement de place, l’islam a du mal à trouver sa place.

  1. Faut-il interdire le port du voile ?

Suite à l’affaire du burkini, un article très intéressant est paru dans le New York Times, sous le titre : « France’s ‘Burkini’ Bans Are About More Than Religion or Clothing ». L’auteure, Amanda Taub, soulignait que « Les interdictions vestimentaires ont pour but, de faire pression sur les Musulmans français pour qu’ils se détournent de tout sentiment d’identité communautaire et adoptent l’identité française étroitement définie qui préexistait avant leur arrivée. Mais essayer de forcer à l’assimilation peut avoir l’effet contraire : dire aux Musulmans français qu’ils ne peuvent pas avoir simultanément une identité musulmane et une identité française, les forcer à choisir, c’est ainsi les exclure de ce que recouvre l’identité nationale au lieu de les convier à y contribuer.(…) La France a un autre choix : elle pourrait élargir sa définition de l’identité nationale pour inclure les Musulmans français tels qu’ils sont. C’est quelque chose qui peut effrayer beaucoup de Français, qui le vivrait comme renoncer à une identité « traditionnelle » confortable et non comme l’ajout d’une nouvelle dimension à celle-ci. »

En conclusion, vue la complexité derrière les raisons qui peuvent pousser une femme à porter le voile, ne serait-il pas plus juste d’en revenir à la liberté individuelle de chaque femme. Tant qu’elle n’est pas obligée de le porter, pourquoi ne pas laisser la femme musulmane libre de choisir sa tenue vestimentaire selon ses croyances religieuses, sans projeter notre propre interprétation ou croyance basée sur notre histoire à nous et non la sienne. Une femme ne devrait pas être obligée de porter le voile pour des raisons religieuses, de même qu’elle ne devrait pas être obligée de l’enlever pour des raisons de laïcité mal comprise.

Je termine en reprenant les mots de mon ami Imran qui souligne que le public devrait être encouragé à ne pas adopter de stéréotypes sur le voile et ne pas accuser les femmes qui le portent d’être des ignorantes ou des opprimées, ni les femmes qui ne le portent pas d’être immorales ou impudiques. La dignité de la femme à décider par elle-même doit être primordiale. Dans le contexte du Singapour multiculturel, le droit de porter et le droit de ne pas porter le voile doivent être respectés sur la base des droits de l’homme et de la liberté de croyance.

Les musulmans sont des gens comme les autres, on ne rencontre jamais des cultures ou des religions, mais toujours des individus qui s’en sont approprié différents éléments en constante évolution et interaction les uns avec les autres pour se construire.

Au hasard de mes recherches, je suis tombé sur cette vidéo d’une émission québécoise sur le sujet. Je trouve le débat très clair et instructif, d’autant plus que si on le replace dans l’actualité (attentat dans une mosquée de Québec) il devient crucial d’en reparler:

[1] “Ce que vous ne savez pas sur l’islam”, Fayard 2016.

[2] Cheikh Khaled Bentounès. Le monde des religions Septembre 2003.

[3] Abû Chuqqa, d’après Tahrîr ul-mar’a, 4/22

[4] “Le Prophète qui aimait les femmes.” Leili Anvar dans le Monde des religions

[5] Citation de Jacqueline Chabbi. Extrait du “Monde des religions” de janvier 2004.

[6] Hayat Nur Artiran. Le Monde des Religions, Septembre-octobre 2016, n°79

[7] Tareq Oubrou. “Ce que vous ne savez pas sur l’islam”, Fayard 2016.

[8] L’étole des femmes. Le Monde des Religions, Septembre-octobre 2016, n°79

[9] Tareq Oubrou, “Ce que vous ne savez pas sur l’islam”, Fayard 2016.

[10] Amanda Taub, The New York Times (USA) 18 août 2016.

[11] “Comment
 le voile est devenu musulman”. Bruno Nassim Aboudrar
, Flammarion, 2014.

La cécité…, euh pardon, laïcité française

Le fondamentalisme n’est pas que religieux. La France depuis quelques temps nous donne de bons exemples de fondamentalisme laïc. La Liberté d’expression, que l’on a défendue suite aux massacres à Charlie Hebdo et dans une supérette casher en janvier dernier, n’inclut-elle pas la liberté de religion ? Egalité ne veut pas dire uniformité, et la Fraternité à mon sens exprime le souci de l’Autre, qui malgré sa différence est celui dont je me sens proche. Rappel des faits :

  • Novembre 2013 : une jeune fille voilée, membre de l’association interreligieuse Coexister, se voit refuser d’apporter son aide aux Restos du Cœur. Le port du foulard islamique enfreint la «charte du bénévole», selon l’association.
  • Décembre 2014 : Des crèches de Noël sont interdites dans des mairies. On ne veut pas d’emblème religieux dans un bâtiment public.
  • Mars 2015 : Un rabbin de Toulouse a failli ne pas pouvoir voter aux élections départementales, car il portait une kippa. Une responsable du bureau de vote y voyait une atteinte à la laïcité.
  • Mars 2015 : Des jeunes filles ne peuvent entrer dans leur collège à Montpellier car elles portent des jupes trop longues et celles-ci sont assimilables à des signes religieux.
  • Avril 2015 : La RATP décide de ne pas afficher une publicité pour le concert « Les Prêtres », car l’affiche mentionne que ce concert est au bénéfice des chrétiens d’Orient. Cette mention est dans un premier temps refusée au nom du « principe de neutralité du service public », mais la RATP fera machine arrière devant les nombreuses critiques, y compris celle de Manuel Valls qui dira : « Stop aux débats stériles ! Soutenons les Chrétiens d’Orient, victimes de la terreur obscurantiste. La RATP doit assumer ses responsabilités. »

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On pourrait citer d’autres exemples, mais ceux-ci me semblent intéressants. S’agit-il de cas isolés ? Sans doute, mais la fréquence de ce genre d’accrochages révèle un problème de fond : la montée de l’intolérance envers la présence du religieux dans l’espace public.

La laïcité serait-elle devenue paradoxalement une sorte de religion d’état ? Lorsque je vois la laïcité à la singapourienne, je ne peux m’empêcher de croire que la France se met le doigt dans l’œil. Bien sûr que la liberté religieuse ne doit pas encourager le prosélytisme, mais on peut très bien faire de la place à chacun, quel que soit sa particularité. Une laïcité inclusive est possible.

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Singapour doit aussi faire face régulièrement à des frictions concernant la place de chaque religion dans l’espace public. En 2013, par exemple, la question du port du voile pour les infirmières dans les hôpitaux publiques a fait débat. Le premier ministre a rencontré les associations et dirigeants religieux pour en discuter en janvier 2014. Il leur a alors dit que la position du gouvernement sur la question du voile n’était pas figée, se référant à l’évolution des attitudes, il a ajouté que des « arrangements seraient mise à jour ». Fidèle à l’approche pragmatique du gouvernement, M. Lee a affirmé qu’il était «convaincu que nous ne serons pas dans la même situation aujourd’hui et dans cinq ou dix ans (…). Il est préférable que nous continuions une évolution progressive et prudente (…). L’harmonie raciale dont nous jouissons n’est pas parfaite, mais elle est plus précieuse et plus fragile que nous le pensons. Travaillons dur pour la renforcer, de sorte que toutes les races puissent vivre heureuses ensemble comme un seul peuple uni. »

Le voile pour les musulmanes ou le turban pour les sikhs font partie du paysage singapourien, cependant l’expression religieuse vestimentaire n’est pas autorisée partout. Tout comme en France, il y a des règles, mais de manière générale, le signe extérieur de religiosité est accepté.

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La laïcité est « une conquête historique » et « la liberté de croire ou de ne pas croire, de changer de religion, de manifester ses convictions y compris en dehors de chez soi. Vous avez le droit d’afficher vos convictions syndicales, politiques, le club de football que vous soutenez… et y compris vos convictions religieuses. La neutralité ne s’impose pas aux gens dans la rue. » Seulement aux agents de l’État. Les limites étant la décence, la sécurité ou le trouble de l’ordre public. Ce n’est pas moi qui le dis, mais Jean-Louis Bianco, le président de l’Observatoire de la laïcité en France.

Pour conclure, je vous laisse avec cette photo du président de la République singapourienne Tony Tan Keng Yam (au centre), entouré par la Présidente du Parlement Halimah Yacob (à droite) et le juge en chef Sundaresh Menon (à gauche), à l’ouverture de la session parlementaire, le 16 mai 2014:

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