Les fantômes ne font pas le Ramadan

La photo suivante a fait le tour des réseaux sociaux il y a un an. Elle est réapparue il y a quelques jours pour les mêmes raisons : sa force symbolique.

hungry ghost

On y voit au premier plan un homme faisant des offrandes dans le cadre du mois des fantômes affamés, une coutume de la religion traditionnelle chinoise. Derrière lui à gauche, une femme musulmane le regarde. Dans l’immeuble, au premier étage, un appartement est illuminé pour le mois du Ramadan. A l’étage suivant, le drapeau singapourien, sorti en vue de la fête nationale, symbolise l’unité nationale malgré la diversité des habitants.

Une photo sympa donc, qui récolta beaucoup de ‘like’ sur Facebook. Mais… en lisant les commentaires, on se rend compte que tout n’est pas si rose. Beaucoup se plaignent de la pollution due à la fumée des papiers brûlés lors des offrandes ou même des risques d’incendie quand le vent s’en mêle. Ces jours-ci d’ailleurs, une autre photo a mis un peu d’huile sur le feu:

car burning

Même si certains se sont empressés d’acheter un ticket de loterie 4D pour jouer les numéros d’immatriculation de la voiture en partie brûlée (le malheur étant sensé produire du bonheur dans un équilibre naturel des forces, selon une croyance locale), il est facile de s’identifier au propriétaire de la voiture et de condamner cette pratique animiste. Les commentaires sur cette image ont souvent été virulents et pas vraiment respectueux…

Pour ma part, il m’arrive souvent de rentrer chez moi et de voir mes voisins enfumer la rue, voire mon appart. J’ai beau me dire qu’il faut respecter les coutumes de chacun, j’ai du mal quand justement il y a un peu de manque de respect pour les autres. Le vivre ensemble n’est donc pas si simple… et il faut parfois faire de gros efforts pour comprendre ce qui peut paraître absurde. D’où vient cette tradition chinoise de brûler de la fausse monnaie ? Comment fait-on pour éviter les débordements ? Après tout, le gouvernement a bien interdit l’utilisation des pétards pour le Nouvel An Chinois dans les années 70, suite à des accidents (6 morts et 68 blessés en 1970, 2 morts et 2 policiers attaqués en 1972). Aujourd’hui la vente de pétards est toujours interdite et leur utilisation très contrôlée.

Lors des cérémonies funéraires, dans la Chine ancienne, on brûlait des maquettes en papier de maisons, de coffrets de trésors, de vêtements et d’objets courants divers, lorsque le cortège funéraire quittait la maison du défunt pour se diriger vers le cimetière. A l’origine de cette tradition plutôt d’influence bouddhiste, il s’agissait de montrer que les possessions de ce monde ne pouvaient pas être emportées dans l’au-delà. Le fait de brûler symboliquement les biens matériels illustre le proverbe chinois qui dit qu’« aucune possessions ne peut être emportée dans l’existence suivante ; les seules choses qui nous suivent dans l’autre vie sont les actes, ou le karma » (万般带不去,唯有业随身). Comme on dirait en français, « il ne l’emportera pas au Paradis ».

Maquettes en papier dans un magasin spécialisé

A Singapour aujourd’hui, le sens de cette pratique est bien différent et c’est même une signification contraire qu’on lui donne dans la tradition populaire: on brûle des modèles réduits en papier et de l’argent faux en offrande aux morts, pour qu’ils puissent en bénéficier dans l’autre monde. En s’occupant ainsi de leurs ancêtres, les survivants d’une famille s’assurent leur protection et leur bonne volonté.

Le mois des fantômes (en août ou septembre en général) est révélateur de cette pratique. Durant cette période en effet, les âmes des défunts sortent de l’autre monde pour venir dans le nôtre. Les familles doivent alors les apaiser, les nourrir et les divertir pour éviter que ces fantômes ne viennent leur chatouiller les pieds. De grands repas sont organisés, des spectacles de rues (getai[1], opéras ou marionnettes), des ventes aux enchères, et on brûle bien sûr de la fausse monnaie, tout cela pour que ces fantômes soient rassasiés, distraits et satisfaits. Il m’est arrivé à plusieurs reprise d’assister à des opéras chinois en bas de chez moi, je suis toujours amusé de voir les chaises au premier rang laissées vides… pour les fantômes. C’est un mois un peu plus calme que d’habitude à Singapour, car les gens évitent de prendre des décisions importantes telles que se marier ou acheter un appartement. On a peur de l’influence négative de ces ‘fantômes affamés’.

Cela peut-être très joli, lorsque par exemple, je rentre chez moi le soir en longeant une route bordée de bougies ou quand j’aperçois un feu du type ‘feu de la Saint Jean’ où on brûle des kilos de papiers. Mais le spectacle est nettement moins joli le lendemain matin, quand il ne reste plus que des cendres et des papiers non brûlés un peu partout. Les autorités locales encouragent les gens à respecter les lieux publics en ne faisant leurs offrandes que dans les bidons métalliques prévus à cet effet, mais ce n’est malheureusement pas toujours utilisé. Le PAP (parti au pouvoir) vient de mettre la photo suivante sur Facebook:

bruleurs

C’est un nouveau type de brûleur (mis à l’essai cette année par certains conseils municipaux), il est plus écologique, même si la fumée continue d’en rajouter au ‘haze’[2] ambiant. On cherche donc des solutions pour satisfaire à la fois ceux qui pratiquent ce type d’offrandes et ceux qui ont la mauvaise idée de mettre leur voiture au mauvais endroit. Mais le résultat n’est pas vraiment encourageant, ces nouveaux bidons sont arrivés il y a 2 jours en bas de chez moi, voici quelques photos prises dans mon quartier hier (nous sommes à la moitié du mois lunaire, donc une date importante pour les offrandes):

hungry4hungry3 hungry2hungry1hungry6

La fidèle armée des balayeurs de Singapour a encore eu pas mal de pain sur la planche, mais ils sont vraiment formidables car le lendemain matin à 9h, tout était propre! Pour changer ce genre d’habitudes, mieux vaut, à mon avis, demander aux leaders religieux d’user de leur influence pour rappeler quelques règles de savoir vivre en communauté. Voici par exemple le message d’un ami prêtre taoïste, Chung Kwang Tong, suite à la photo de la voiture en partie brûlée:

« Please be considerate and responsible when you burn offerings. Remember, don’t throw the long strips of white joss paper during the prayers as these could be potential fire hazard. It be very unsightly and irresponsible to leave these paper all around the estate.
A little thoughtfulness will bring more prosperity to you and your family than throwing the joss paper all around your neighbourhood. Bins are provided by the Town Councils and there are also designated areas for such prayers. Use these facilities!
Burn these offerings, not throw them around… »

(S’il vous plaît soyez attentif et responsable lorsque vous brûlez vos offrandes. Rappelez-vous de ne pas jeter les longues bandes de papier blanc pendant les prières car celles-ci pourraient potentiellement provoquer des incendies. Il est très inesthétiques et irresponsable de laisser ces papiers tout autour de votre quartier.
Un peu considération vous apportera plus de prospérité pour vous et votre famille que de jeter des papiers tout autour de votre quartier. Des bidons sont fournis par les conseils municipaux et il y a aussi des zones désignées pour ces prières. Utilisez ces installations! Brûlez ces offrandes, ne les jeter pas n’importe où
).

Je suis allé interroger un habitant du quartier pour justement lui demander à quoi servaient ces longues bandes de papier blanc qu’il faisait brûler. « Ce sont des billets qui leur servent de droits de passage, pour voyager dans l’autre monde », il en a ensuite pris une liasse et l’a jetée en l’air, l’éparpillant tout autour du brûleur. Je ne suis pas resté sur place pour voir si les fantômes viendraient les ramasser…

 

[1] Sorte de spectacle de chansons souvent en dialecte chinois.

[2] Fumée dans l’atmosphère, due à la déforestation en Indonésie.

 

 

 

Publicités