L’Organisation Inter-Religieuse de Singapour (IRO)

L’IRO (Organisation Inter-Religieuse de Singapour) a vu le jour le 18 mars 1949, ce qui en fait l’une des plus anciennes organisations interreligieuses du monde. Elle a été mise en place par une élite politique et religieuse avec le soutien du gouvernement colonial de l’époque. C’est une organisation non gouvernementale. Ses membres siègent à titre personnel et non en tant que représentants officiels de leur institution religieuse. L’organisation dépend de cotisations et de dons pour son financement.

« Ce n’est pas la religion qui
provoque la désunion, c’est plutôt
l’ignorance des religions
qui provoque la désunion. »

Muhammad Abdul Aleem Siddique, un des fondateurs de l’IRO

 

Débuts moralisateurs

Bien qu’ayant pour but de promouvoir une certaine harmonie entre les religions, dans ses premières années, l’IRO s’est faite remarquer par ses prises de position sur des questions relatives à la moralité. Par exemple en 1958, elle a envoyé une lettre au gouvernement demandant un contrôle plus stricte de la violence dans les films et la littérature ou encore des «magazines obscènes» pour «empêcher la croissance de la délinquance chez les jeunes». En 1963, elle a publié un mémorandum sur les effets des films, de la télévision, de la radio et de la littérature sur la moralité de la jeunesse, en particulier contre les chansons «sexy», en appelant même à la censure des scènes d’amour dans les films.

Article paru en 1974, soulignant l’opposition des autorités religieuses à la sortie du film « Jésus Christ Superstar »

Article paru en 1974, soulignant l’opposition des autorités religieuses à la sortie du film « Jésus Christ Superstar »

En 1967, l’organisation a envoyé un message au premier ministre et au ministère de la Santé pour souligner son appréhension concernant la légalisation de l’avortement. Par contre, sur d’autres questions éthiques, l’IRO a apporté son soutien au gouvernement, et le gouvernement lui-même a également impliqué sélectivement l’IRO pour légitimer certaines mesures. Lors de l’ouverture du premier centre de dialyse pour les patients ayant des problèmes de rein en 1982, l’IRO a apporté son soutien au don d’organes, notant qu’aucune religion n’était contre le don d’organes pour aider les gens dans leur souffrance.

Une gestion délicate

L’intégrité de chaque religion a été l’un des premiers principes à être reconnu et souligné. Il a été convenu que les religions représentées seraient classées en fonction de l’«âge» de chaque foi, avec les religions les plus anciennes en premier (donc l’hindouisme apparaît en premier et la foi bahaïe dernière). Ce genre de détails peut paraître dérisoire, mais cela contribue au bon déroulement des rencontres.

Même si les objectifs de l’IRO sont de promouvoir la bonne volonté et la compréhension inter-religieuse par des valeurs communes tirées de leurs traditions religieuses respectives, l’organisation a dû faire face à des problèmes qui semblent être inhérents à la négociation de la diversité religieuse.

Au fil des années, les anglicans et les méthodistes se sont progressivement distancés de l’organisation. Dès 1968, une lettre de l’évêque de l’Église anglicane de Singapour et de la Malaisie a été reçue par l’IRO pour clarifier le fait que les membres anglicans de l’IRO ne représentaient pas officiellement les intérêts anglicans et que le gouvernement ne devrait pas considérer l’IRO comme représentante des religions, malgré son nom. Un représentant anglican aurait commenté en privé en 2005 que son église ne devait pas être vue comme étant représentée aux côtés du prêtre taoïste «avec tous ses costumes et rituels» pendant les prières communes ou même être impliquée dans les prières communes.

Les nouvelles églises protestantes de type évangélistes ne s’impliquent pas non plus car elles ont une vision fermée de la religion, elles seules étant détentrices de la vérité, elles ne trouvent aucun intérêt au dialogue avec les autres.

Les catholiques ont soutenu dès le départ l’IRO, mais sans en être membre. Monseigneur Olçomendy (l’évêque de Malacca, un français), était présent au lancement de l’organisation, mais il faudra attendre le Concile Vatican 2, dans les années 60, et l’ouverture aux autres religions pour que les catholiques soient plus engagés.

Monseigneur Olçomendy

Monseigneur Olçomendy

Les musulmans ont toujours été présents, surtout depuis les évènements du 11 septembre 2001, mais il leur a été difficile d’accepter la candidature des Bahaïs à l’IRO, car les bahaïs étaient considérés comme une hérésie de l’islam.

Ce ne sont que quelques exemples, mais cela montre bien que le dialogue entre les religions n’est pas quelque chose qui va de soi.

Aujourd’hui

Actuellement, 10 religions sont représentées au sein de l’IRO: les Hindous, les Zoroastriens, les Juifs, les Bouddhistes, les Taoïstes, les Jaïns, les Chrétiens, les Musulmans, les Sikhs et les Bahaïs.

Sur le site de l’organisation, on peut lire la « déclaration de l’harmonie religieuse » :

« Nous, habitants de Singapour, déclarons que l’harmonie religieuse est vitale pour la paix, le progrès et la prospérité de notre nation multiraciale et multi-religieuse.

Nous décidons de renforcer l’harmonie religieuse grâce à la tolérance mutuelle, la confiance, le respect et la compréhension. Nous essaierons toujours de

Reconnaître le caractère laïc de notre Etat,

Promouvoir la cohésion au sein de notre société,

Respecter la liberté de religion de l’autre,

Accroître notre espace commun tout en respectant notre diversité,

Favoriser les communications inter-religieuses,

Assurant ainsi que la religion ne sera pas manipulée pour générer des conflits et de la mésentente à Singapour.»

L’IRO organise régulièrement des conférences, publie des documents de référence, organise des rencontres pour des évènements symboliques (Noël, le Ramadan, etc…).

Prière en hommage aux victimes du 7 janvier 2015 en France, en présence de l’ambassadeur de France

Prière en hommage aux victimes du 7 janvier 2015 en France, en présence de l’ambassadeur de France

Le 17 avril dernier par exemple, une rencontre avec Dr Homi Dhalla, un intellectuel Zoroastrien, a eu lieu au siège social de l’IRO qui est maintenant à Palmer House, 70 Palmer Road #05-01-02, Singapore 079427. Deux jours plus tard, c’était le rabbin Adam Stein qui y parlait d’un voyage inter-religieux fait à Jérusalem.

Sur la bonne voie

En 65 ans d’existence, l’IRO a joué un rôle non négligeable, même si, à mon avis, concernant le dialogue interreligieux, il s’agit plutôt d’un travail de surface. Les rapports entre les dirigeants religieux sont amicaux, et c’est important, mais les réflexions plus profondes, la collaboration sur le terrain du sociale ou les prises de position dans les débats de société sont timides. Des voies se sont parfois faites entendre au sein de l’IRO pour mettre en garde le gouvernement, par exemple, contre le développement de casinos, il y a quelques années.

Pour les communautés minoritaires à Singapour, l’IRO est une plateforme assurant une certaine visibilité (c’est le cas par exemple pour les jaïns qui ne sont qu’un millier). L’IRO se veut indépendante, mais travaille en coopération avec le gouvernement séculier de Singapour. Dans les faits, l’IRO n’est pas une organisation très ‘puissante’, car même si des leaders religieux proéminents y siègent, ils n’y sont présents qu’en tant qu’individus. Ensemble, ils ne constituent pas un ‘conseil des organisations religieuses’.

Malgré tout, l’IRO a un pouvoir symbolique et par son approche en 3D (Dîner, Dévotion, Dialogue), elle contribue à un climat de bonne entente entre des religions qui sinon s’ignoreraient.

Depuis quelques années, d’autres organisations ayant pour but de promouvoir le dialogue interreligieux ont vu le jour : Harmony Center, IRCC, EiF, ACCIRD, etc… L’IRO a été une pionnière dans le domaine, mais l’apparition d’autres organisations est le signe que les choses avancent et qu’il y a, à Singapour, une prise de conscience de l’importance du dialogue interreligieux.

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Trouvez la bonne Formule…

La Formule 1 est à Singapour ce week-end! Quel est le lien avec l’inter-religieux? Eh bien cette photo:

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Elle montre les représentants de 9 religions priant pour le bon déroulement de la compétition.

Un article sur le site de Chanel News Asia commente:

Les organisateurs n’ont rien laissé au hasard pour assurer le bon déroulement de la course.
Une cérémonie a eu lieu au circuit de Marina Bay Street où les représentants religieux du catholicisme, de l’hindouisme, du bouddhisme, du taoïsme, du sikhisme, du judaïsme, du jaïnisme, du zoroastrisme et de la foi bahaïe ont prié pour le beau temps et la sécurité des pilotes et de leurs équipes, les officiels de course et les spectateurs.
«Nous sommes honorés d’avoir les représentants religieux des diverses confessions avec nous ici aujourd’hui pour participer à cette tradition de bénir la piste et prier pour l’événement. » a déclaré un des organisateurs.

Cette cérémonie existe depuis les débuts de la course à Singapour, en 2008. Ce sont les membres de l’IRO (Inter-Religious Organisation) qui sont invités à venir. Le symbole de toutes les religions priant ensemble est plutôt sympa, mais je dois avouer que ce genre de bénédiction pour un évènement essentiellement commercial me met un peu mal à l’aise… Comme je connais certains de ces représentants, je me suis renseigné auprès d’eux pour en savoir un peu plus sur cette démarche.

J’ai d’abord demandé à mon ami taoïste pourquoi les musulmans n’étaient pas représentés. En effet, certains se sont même demandés si les musulmans ne voulaient plus soutenir la Formule 1 ? Il m’a dit que leur représentant s’était décommandé au dernier moment car il était souffrant, et qu’il était trop tard pour prévoir un remplaçant. Quand je lui ai demandé qu’elle était le sens de ce genre de prière, il m’a dit qu’il s’agissait essentiellement de prier pour qu’il n’y ait pas d’accident, car c’est un sport dangereux, mais aussi pour tous ceux qui travaillent sur le circuit, pour la sécurité de chacun. Une amie bahaïe qui s’est jointe à notre discussion m’a alors raconté son expérience de prière inter-religieuse du même genre à laquelle elle avait participé l’année précédente pour les employés du métro (SMRT). L’entreprise avait demandé à l’IRO de venir pour remonter le moral des troupes, car en effet, l’année dernière, suite à de nombreuses pannes, les employés du métro singapourien étaient montrés du doigt et se sentaient dénigrés auprès du public. Les représentants religieux ont accepté l’invitation à venir prier pendant une cérémonie pour montrer que la société comptait sur eux et appréciait leur travail.

Les représentants de l’IRO sont régulièrement invités pour ce genre de cérémonie. Ils n’acceptent pas toujours, car on leur fait parfois des demandes farfelues, mais quand cela leur semble important, ils se déplacent et les 10 religions officiellement reconnues à Singapour sont représentées (sauf en cas de problème de dernière minute!).

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Sur la photo qui précède, il s’agissait de prier pour les victimes du typhon Haiyan, en 2013. Parfois, c’est pour les victimes du Sida ou bien suite à des accidents

Il faut sans doute replacer ce genre d’approche dans le contexte local. La religion est souvent perçue comme un élément qui rassure devant un avenir incertain, ou qui console lorsque la réalité est difficile à accepter. La superstition est aussi très présente et on mélange facilement religion, spiritualité, croyances et superstitions. Mais qu’est-ce que la superstition? Si par exemple, on considère la croyance dans les esprits ou les fantômes, une superstition, alors la très grande majorité des Singapouriens est superstitieuse.

Je préfère voir le côté positif et admirer le fait que les religions à Singapour se retrouvent très régulièrement pour prier ensemble et faire preuve ainsi d’une certaine solidarité, même si accessoirement cela fait une bonne pub pour un évènement qui symbolise les nombreux excès de notre société moderne. C’est toujours mieux que de se retrancher dans sa citadelle et ne pas vouloir se montrer avec ceux qu’on considère dans l’erreur.

Formule 1

Dans un article futur, je parlerai un peu plus de l’IRO, dont je suis membre et qui est une des plus vieilles organisations inter-religieuses du monde.