Pourquoi tu portes le voile? (1ère partie)

Après avoir écrit un article sur le port du voile (« Le port du voile en 12 questions« ), j’ai voulu demandé à quelques amies musulmanes singapouriennes pourquoi elles portaient le voile. Leurs réponses m’ont étonné par leurs diversités reflétant des expériences de vie variées. Le choix du port du voile ne peut pas, encore une fois, être réduit à des explications simplistes, comme le montrent ces témoignages. Je remercie vraiment Noor, Fistri, Fadiah et Liyana pour leur sincérité sur un sujet qui peut parfois être très personnel.

Laissez-nous tranquille!

Cela me dérange à bien des niveaux que le voile soit un problème si important dans le monde aujourd’hui. Je ne peux pas parler au nom de tous les musulmans donc je vais parler en mon nom.

Le ‘hijab’ (le mot arabe a lui-même beaucoup plus de signification qu’un simple morceau de tissu sur la tête), c’est entre moi et Dieu. Un point c’est tout ! Il n’y a pas d’homme dans cette équation. La théorie selon laquelle il protège les femmes ou couvre leur beauté est erronée. J’ai lu une fois le commentaire d’un érudit musulman qui accompagne les fidèles et anime le pèlerinage à la Mecque. Selon lui, chaque année, de nombreuses femmes se plaignent de la façon dont elles sont scrutées ou même touchées tout en faisant le tour de la kaabah. Ces femmes ont beau se retourner pour regarder dans les yeux leur prédateur, ceux-ci n’hésitent pas à ricaner en retour, et tout cela au pied du monument le plus sacré pour les musulmans ! Des femmes en hijab ou en burqa se font aussi violer et il y a des femmes qui sont absolument magnifiques en hijab. Les Saintes Écritures (tous les livres saints) sont des mots, et les mots sont ouverts à l’interprétation. Cela dit, il y a aussi des groupes dans les traditions chrétiennes et judaïques qui honorent également le voile. Il en va de même pour certains groupes de Sikhs et d’Hindous.

Noor

Noor Mastura (au centre sur la photo)

Encore une fois, pour moi : c’est un acte que je fais uniquement pour Dieu, basé sur MON interprétation des Écritures. Et si quelqu’un décide de ne pas porter le voile, cela ne signifie pas qu’elle soit moins croyante que moi ; elle a juste une interprétation différente et qui est aussi valable que la mienne. C’est tout. Certains récemment ont comparé les femmes non-voilées à des bonbons sans emballage qui attirent les mouches. C’est absolument dégradant et insultant. Si vous pensez que seules les femmes voilées peuvent avoir une relation authentique avec Dieu, peut-être que vous devriez faire un peu d’autoréflexion sur le sujet.

Et puis il y a ces hommes qui s’insèrent dans l’équation entre les femmes, Dieu et notre voile. Ils agissent en espèce de médiateur, prétendant relever un aspect important pour faire fonctionner l’équation dans le but de contrôler les femmes : « Si vous ne portez pas le voile, je vais ressentir un désir envers vous et donc Dieu sera en colère contre vous ». Et c’est comme ça à travers toutes les religions et pour des millions d’autres raisons, pas seulement pour le voile. Arrêtons de dire n’importe quoi !

Noor Mastura

(Noor était déjà intervenue ici dans mon blog: « Message de Noel musulman« )

Ne m’identifiez pas à mon voile!

Apparemment, quand j’étais enfant, j’aurais dit à mes parents que je voulais le porter. J’y voyais sans doute quelque chose de bon, j’ai toujours été très intéressée par la religion et la foi. J’ai été amenée à porter le voile régulièrement depuis l’âge de la puberté (à l’exception de l’école à cause des uniformes[1]). Pour être honnête, je n’étais pas très heureuse de le porter en fait, parce que je trouvais que ça manquait d’originalité. Je me sentais moche, et cela s’ajoutait aux problèmes d’image corporelle que j’avais déjà. Mes premières règles n’ont pas amélioré les choses : j’ai ressenti un profond sentiment de honte en moi-même parce que je sentais que mon corps était source de péché.

En tant que jeunes filles, on nous enseignait dans les classes religieuses que nous devenions responsables de nos péchés à partir de la puberté, j’ai donc été consternée quand mes règles sont apparues. Le tudung[2] a fait partie de ce sentiment de rancœur que j’éprouvais déjà envers mon propre corps et mon image, d’autant plus qu’il m’était imposé par mon père. Son raisonnement était simple : le tudung est une obligation, et si nous ne le portons pas, il en sera tenu pour responsable dans l’au-delà. Je suppose qu’une grande partie de ma rancœur envers le port du voile vient aussi des expériences négatives que j’ai vécues pendant mes années de scolarité. Quand j’étais adolescente, il n’était pas courant pour les filles de porter le tudung, et les manifestations ouvertes de piété étaient tournées en ridicule par les autres. Contrairement à aujourd’hui, où il y a beaucoup plus de soutien et d’acceptation sociale pour les filles qui portent le voile.

La première fois que j’ai porté le tudung en public, avec mes amis, c’est quand nous sommes allés à un voyage scolaire à Malacca, quand j’avais 11 ans. Je me souviens de mes camarades, surtout les garçons, ricanant et se moquant de ma « piété ». J’étais la seule en tudung, et je me sentais mise à l’écart. Je l’ai quand même gardé pendant tout le voyage. Je suppose que j’avais l’impression que mes parents m’avaient chargée de le porter, et je n’ai donc pas voulu les trahir. Ce sentiment de ne pas vouloir trahir la confiance de mes parents est resté avec moi pendant longtemps, jusqu’au début de l’âge adulte. À l’âge de 13 ans, les élèves malais de mon école devaient organiser un spectacle traditionnel. Encore une fois, on m’a fait porter le tudung et j’étais vraiment embarrassée, parce que j’étais encore la seule à le porter. Certains camarades m’ont dit que j’avais l’air d’une vieille, et ça m’a mis très mal à l’aise. Je me souviens d’avoir essayé de me cacher la plupart du temps. Je me souviens aussi d’avoir été obligée de porter le tudung quand j’allais à des cours particuliers, à l’âge de 16 ans. Je me rappelle du sentiment de laideur me poussant à l’enlever avant d’entrer dans la classe. Fondamentalement, le tudung ne m’a pas aidé à me sentir bien dans ma peau.

En grandissant, j’ai progressivement accepté le tudung, sans doute parce qu’il faisait peu à peu partie de mon image en public. Le tudung, pour moi, n’a jamais été central dans la façon dont je me considérais comme femme musulmane. Je savais qu’au fond, je ne le portais que pour plaire à mes parents. Je n’ai jamais cru que c’était une obligation ou qu’il y avait quelque chose de divin à ce sujet. Je ne suis pas du genre à encourager le port du voile, et je n’aime pas être identifiée par mon voile. Je ne veux pas être considérée comme traditionnelle ou coincée du fait de ce que je porte sur la tête. Cependant, j’ai vu le tudung comme une motivation pour être plus créative avec mon look, et j’ai commencé à développer un intérêt pour la mode quand je suis entrée à l’université. Je ne voulais pas me conformer aux diktats de la mode ‘hijabi’, et j’ai commencé à avoir un style personnel, que je garde encore aujourd’hui.

Je pense que j’ai commencé à réfléchir plus consciemment au tudung quand j’étais étudiante. Entre autres parce que je sortais avec un ‘agnostique / athée chinois’ qui me questionnait souvent à ce sujet. J’ai eu l’impression de devoir me défendre alors même que je ne croyais pas vraiment au port du tudung. Même quand je sortais avec lui, je gardais le tudung comme une marque de résistance contre ses remarques désobligeantes. Je n’allais pas l’enlever simplement parce qu’il voulait que je le fasse. Je ne voulais plus dépendre des hommes pour me dire ce que je devais porter ou non. Je voulais seulement m’habiller pour moi-même, et donc le tudung est devenu un acte d’affirmation de moi et une résistance contre ceux qui me dicteraient comment m’habiller. Par la suite, j’ai commencé à lire des choses sur les développements historiques du tudung, et comment tout est très entrelacé avec la politique et le patriarcat.

La réalisation que je n’ai jamais cru au port du voile a été progressive, et j’ai commencé à l’enlever de plus en plus. Ça a commencé quand j’étais seule, ou avec quelques amis proches. Je sentais que je ne pouvais pas promouvoir un symbole qui est intrinsèquement patriarcal et problématique, même si c’était purement un choix. J’ai aussi réalisé que même avec le tudung, le corps des femmes est toujours soumis à un examen minutieux et aux jugements de ceux qui les entourent. En fait, c’est même pire avec le tudung, c’est comme si on était placées sur un autre niveau de morale. Il y a des critères encore plus stricts et des codes de conduite auxquels une femme qui porte le tudung doit adhérer, et je sentais que c’était très injuste.

voile Canada

« On se moque de ce qu’il y a sur votre tête. On s’intéresse à ce qu’il y a dedans. » (Publicité canadienne)

À l’âge de 25 ans, à la suite d’un problème de santé et d’une hospitalisation, j’ai dit à mes parents ce que je ressentais vraiment au sujet du tudung et que je ne voulais pas le porter. Comme prévu, mon père en particulier n’a pas voulu accepter mon point de vue et a demandé à ce que je continue à le porter. J’ai décidé de changer de style, d’un tudung normal à un turban-stylisé, et plus tard le style iranien / pakistanais où une partie de mes cheveux pouvaient être vus. C’était une sorte de compromis de ma part : ne pas le porter selon les diktats de la société, qui devient de plus en plus obsédée par le contrôle du corps des femmes. Je ne voulais pas me conformer à ce genre d’uniformisation auquel elles sont soumises. Aujourd’hui, je le porte de moins en moins, mais je sais aussi que je dois faire un effort pour bien m’entendre avec mes parents, et donc je le porte quand je suis avec eux. J’ai le sentiment que ce que j’en pense vraiment n’a pas d’importance pour eux tant que je suis vue le portant. Je ne peux pas leur en vouloir non plus, puisqu’ils ne sont pas exposés à des points de vue différents concernant le voile, ignorant le fait que ce n’est pas réellement une obligation. J’ai essayé de raisonner avec eux et de leur expliquer ma position, mais mon père ne veut rien entendre et pense que je fais preuve d’ignorance. Néanmoins, intérieurement, je suis tout à fait en paix et ma conscience est claire. Je me sens plus honnête avec moi-même et je n’ai plus à défendre ou soutenir quelque chose auquel je ne crois pas

Fait intéressant : la seule fois où je me suis sentie heureuse de porter le tudung, c’était lors de mon programme d’échange en Europe, parce qu’il y est devenu un marqueur d’identité utile. Les gens étaient très gentils et compréhensifs avec moi. Par exemple, mes amis m’ont préparé un plat de fondue séparé qui ne contenait pas d’alcool parce qu’ils savaient que j’étais musulmane. Même si, personnellement, cela ne m’aurait pas dérangé de ne pas avoir un plat séparé. Une autre fois, en Suisse, une dame qui travaillait dans un restaurant asiatique m’a dit qu’elle préparerait un plat de nouilles pour moi avec du poulet, au lieu de la portion habituelle avec du porc, parce qu’elle savait que j’étais musulmane. Ce qui m’a le plus touché à l’époque, c’est la considération des gens pour mes besoins en tant que musulmane. Je me suis fait également des amis parmi les étudiants musulmans quand j’étais là-bas, et le voile est devenu un marqueur d’identité très pratique. Dans ce contexte, le tudung était donc utile, même si je n’y croyais pas vraiment. En fait, les gens me jugeaient moins pour mon port du voile quand j’étais en Europe que quand je suis à Singapour.

Je suppose que maintenant, le tudung représente pour moi une sorte d’image publique, bien que je sois de plus en plus ouverte au fait de ne pas le porter. Je ne sais toujours pas comment en parler à mes parents, peut-être que je n’ai même pas besoin de leur en parler en fait. Je suppose que cela reste une négociation en cours. Ce fut un processus long et fatigant, avec beaucoup de colère, de désespoir et de traumatisme, mais j’ai l’impression d’avoir enfin grandi et j’ai acquis un sentiment de conviction personnelle à ce sujet. Cela dit, je continuerai à parler contre tout ce qui entoure l’imposition du voile, la régulation et le contrôle du corps et du comportement des femmes.

Fadiah

[1] À Singapour, les élèves portent un uniforme à l’école.

[2] Tudung = nom donné au voile islamique à Singapour.