EiF: Un dialogue interreligieux basé sur des échanges en profondeur.

Sous l’habituelle moiteur singapourienne, c’est à 9h00 que je rejoins une trentaine de personnes devant la cathédrale du Bon Berger (Cathedral of the Good Shepherd). Nous nous sommes donnés rendez-vous pour visiter l’édifice nouvellement restauré. Parmi nous, il y a Aaron, un musulman dont le père était chrétien avant d’épouser sa mère et de se convertir à l’islam ; Thavam, une hindoue qui cherche depuis longtemps à approfondir la foi de sa mère qui se réduit souvent, selon elle, à des rites mécaniques et répétitifs ; Chew Lin, elle, vient d’une famille bouddhiste, mais elle est allée dans une école chrétienne et se dit aujourd’hui agnostique, mais très intéressée par la question du religieux… Tous font partie de l’EiF (Explorations into Faiths[1]), un groupe de jeunes adultes qui se réunissent régulièrement pour s’engager dans un dialogue interreligieux.

Quelques participants de l’EiF visitant la cathédrale du Bon Pasteur

J’ai découvert l’EiF il y a 6 ans. À l’époque, je souhaitais lever le pied par rapport à mes engagements professionnels et m’investir un peu plus dans ce qui a toujours été un de mes centres d’intérêt : le dialogue interreligieux. Bruno Saint Girons, prêtre des MEP, m’a alors conseillé de contacter l’EiF. Je me suis inscrit à une formation sur deux week-ends durant lesquels j’ai fait la connaissance d’une vingtaine de personnes désirant, comme moi, aller plus loin dans la rencontre de l’Autre. Aujourd’hui, je suis devenu ‘facilitator’, c’est-à-dire animateur de petits groupes de discussions sur des sujets sensibles souvent en lien avec la religion ou l’ethnicité.

Depuis 2007, l’EiF forme des ‘facilitators’, organise des conférences et des rencontres mensuelles sur des sujets de réflexion tels que « la foi et l’écologie », « la foi et l’orientation sexuelle », « la foi et la musique », etc… Le but est d’avoir un échange en profondeur, basé sur l’expérience de vie de chacun : « Comment ma foi, mes valeurs, influencent mon quotidien ? Comment je me situe par rapport au sujet proposé… ». Le dialogue commence parfois par la présentation d’une religion ou la visite d’un lieu de culte comme c’est le cas aujourd’hui.

Mabel, notre guide, est bénévole et à la retraite. Elle se présente et nous explique qu’elle a été baptisée à l’âge de 21 ans. Elle a vu un jour son prof de maths, un homme imposant qui lui tirait régulièrement les oreilles, s’agenouiller devant un Christ en croix. « Quel est ce Dieu devant lequel même mon prof de maths se met à genoux ? » s’est-elle alors demandé. Ce fut le début de son cheminement vers le baptême… C’est avec beaucoup d’enthousiasme que Mabel nous a parlé des premiers missionnaires français, à l’origine de la construction de la cathédrale. Elle mentionne en particulier Saint Laurent Imbert (MEP), le premier missionnaire catholique à se rendre à Singapour en 1821. La dédicace de l’église au Bon Pasteur provient de la note qu’il a écrite à ses confrères missionnaires, leur expliquant qu’il allait se rendre aux autorités pour sauver son troupeau de l’extermination pendant une période de persécution chrétienne en Corée : « Dans des circonstances désespérées, le bon berger donne sa vie pour ses brebis ». Il a été décapité le 21 septembre 1839. Les nouvelles de son martyre sont arrivées à Singapour lorsqu’on y cherchait un nom pour l’église et le ‘bon berger’ a été choisi. Aujourd’hui, la cathédrale abrite les reliques de Saint Laurent Imbert.

La cathédrale du Bon Pasteur récemment restaurée

Nous entrons dans la cathédrale. Heureusement, l’intérieur est climatisé. L’édifice a été béni et ouvert par le père Jean-Marie Beurel (MEP), le 6 juin 1847. Le père Beurel est également responsable de la fondation de la « Saint Joseph Institution », une école de garçons, et du « Holy Infant Jesus Convent », une école de filles. Comme nous l’explique Mabel, l’église catholique a à cœur le bien de la communauté au sens large, et on sent bien que Mabel a une admiration toute particulière pour le père Beurel qui s’est beaucoup démené pour mener à bien tous ses projets.

Après la visite, nous nous retrouvons dans une des salles de l’évêché pour deux heures de dialogue. Le thème du jour : « la foi et le dialogue interreligieux ». Certains participants sont nouveaux, invités par des amis ou simplement curieux de découvrir ce qui se dit dans ce type de rencontre. D’autres sont des habitués. Victor est anglican, mais se dit plus à l’aise chez les luthériens. Ariz est un jeune musulman ayant découvert la richesse de la discussion interreligieuse en partageant sa chambre d’étudiant avec un chrétien. Cheryl, notre animatrice principale aujourd’hui, est catholique et c’est elle qui a choisi ce sujet qui lui tient à cœur, elle a d’ailleurs invité son mari et son père pour l’occasion.

Après une brève présentation de chacun, Cheryl nous propose ‘d’accorder nos violons’ : « Nous allons nous engager dans un dialogue de vie et non dans un débat d’idées. Comment pouvons-nous mettre en place une atmosphère de confiance et de soutien afin que chacun puisse partager ce qu’il ressent ? Quelles attitudes et quels comportements devons-nous attendre les uns des autres afin d’avoir un dialogue significatif ». Les règles de l’échange émises par les uns et les autres sont alors affichées au tableau pour que chacun se sente concerné.

Engagement de chacun avant le dialogue

Le véritable dialogue se déroulera en petits groupes de 5 à 6 personnes autour d’un ‘facilitator’. Dans mon groupe, je commence par leur demander d’écrire un mot sur un post-it : « Notez un mot pour décrire une interaction interconfessionnelle, une rencontre que vous avez eue ou que vous avez décidé de ne pas avoir. » Par la suite, j’invite chacun à partager ce qui se cache derrière ce mot et la discussion s’amorce naturellement. Il s’agit avant tout d’un partage de vie et non d’un échange intellectuel sur les tenants et les aboutissants du dialogue interreligieux. L’une des personnes de mon groupe fait part de sa gêne : lorsqu’elle était à l’école, des chrétiens un peu trop prosélytes lui ont affirmé qu’elle irait en enfer si elle ne croyait pas en Jésus Christ ! Elle est hindoue et s’est sentie marginalisée par ses camarades de classe. Un autre nous explique qu’il est ravi de se retrouver dans ce genre de discussion aujourd’hui, car sa première expérience de dialogue interreligieux fut très superficielle selon lui. Il était allé à une rencontre de l’IRO (Inter-Religious Organisation), un organisme qui se veut indépendant, mais qui est en fait très lié avec le gouvernement et qui rassemble essentiellement des représentants officiels des 10 religions reconnues à Singapour…

Les rencontres de l’EiF sont très enrichissantes. Nous ne sommes pas là pour parler au nom de notre religion, même s’il peut y avoir parmi nous des experts dans le domaine, nous discutons simplement en tant qu’expert de notre vie, de notre expérience. Nous ne faisons pas de syncrétisme, il ne s’agit pas de dire que toutes les religions se valent. Les partages sont d’autant plus riches que chacun vit de sa foi ou de ses convictions. Personnellement, j’ai pu me rendre compte que ma foi catholique s’en trouve approfondie, car lorsque nous abordons un sujet, je ne peux m’empêcher de creuser la question sous le regard de ma foi, de ce qu’en dit l’Eglise, la Bible, etc…

Singapour apparaît souvent comme un modèle d’harmonie religieuse. Une étude comparative sur la diversité religieuse dans le monde[2] place Singapour à la première place des pays ayant la plus grande diversité religieuse, et tout se passe relativement bien en effet. Mais nous ne sommes pas à l’abri d’un grain de sable qui pourrait enrayer la machine. Que se passerait-il en cas d’attentat terroriste ? Serions-nous solidaires ou aurions-nous plutôt tendance à montrer du doigt et généraliser ?

Il est déjà 12h30, en grand groupe, chacun partage ce qu’il retient de nos échanges. Les odeurs de poulet au gingembre et de gambas à la sauce aigre douce entre dans la pièce. C’est l’heure du déjeuner. À Singapour, il est rare de ne pas commencer ou finir une rencontre par un repas. C’est le moment des discussions informelles entre les participants. Au fur et à mesure de nos rencontres les liens d’amitiés se renforcent. Finalement, n’est-ce pas là le cœur du dialogue interreligieux ? Comme le rappelait le pape François avec d’autres responsables religieux en Juin dernier[3], l’amitié entre les croyants est essentielle.

 

[1] https://www.facebook.com/ExplorationsintoFaith/

[2] http://www.pewforum.org/2014/04/04/global-religious-diversity/

[3] http://www.la-croix.com/Religion/Catholicisme/Pape/video-pape-souligne-lenrichissement-dialogue-interreligieux-2017-06-16-1200855570

Dans mon portable (4)

Nouveau retour en arrière, à travers quelques photos prises avec mon téléphone…

8 avril 2016

histoire

Conférence sur la notion de ‘race’ dans les manuels scolaires singapouriens. Passionnant!

5 août 2016

naissance

naissance2

Conversation interreligieuse (organisée par ACCIRD), sur le thème: les rituels de la naissance. Chaque intervenant (une hindoue, un musulman, un chrétien, un bouddhiste et un taoïste) a présenté en 15 minutes ce qui est fait dans sa religion, et un temps de questions-réponses a suivi. La prochaine fois on parlera mariage…

13 août 2016

unconferenceEiF UnConference

Il s’agit d’une conférence sans sujet précis, si ce n’est que nous y parlons de religion, mais les participants proposent les sujets qui seront abordés en petits groupes, sans tabous.

14 août 2016

acm

Visite du Musée de la civilisation asiatique pour son exposition: « Le christianisme en Asie ». Fascinant!

20 août 2016

festivalDans le quartier chinois, pendant le mois des fantômes affamés.

13 octobre 2016

rome1

rome2Conférence organisée par ACCIRD, à l’occasion du passage à Singapour de l’évêque Miguel Ayuso, Secrétaire du Conseil Pontifical pour le Dialogue Interreligieux (CPDI). Il est accompagné du père Indunil Janakaratne Kodithuwakku Kankanamalage, son assistant au CPDI et du révérend Dr. Peniel Rajkumar, de l’Interreligious Dialogue and Cooperation, WCC. Dans le public, divers représentants des religions à Singapour étaient présents pour essayer de comprendre l’approche du pape François concernant le dialogue interreligieux.

14 octobre 2016

noelOrchard road, la rue commerçante de Singapour est déjà décorée pour Noël!

15 octobre 2016

terrorismeCommaCon 2016

J’ai eu le plaisir d’être l’un des ‘facilitators’ lors de cette conférence sur le thème du terrorisme. Un moment très enrichissant pour discuter en petits groupes de l’impact du terrorisme dans la vie quotidienne de chacun.

Religions et athéisme

Lorsque je parle de mon engagement dans le dialogue interreligieux, on me regarde souvent avec des yeux dubitatifs. Après une légère explication, on me dit alors souvent : « Eh bien, il y a du boulot ! ». C’est parfois le départ d’une discussion intéressante… « Tu ne crois pas que dans ce dialogue, vous mettez de côté toute une partie de la population? » me demanda un jour une avocate. En effet, les non-croyants ne sont pas systématiquement impliqués dans les questions religieuses, mais c’est un tort. Ceci dit, dans le contexte singapourien, on voit de plus en plus de membres de la ‘Humanist Society’ participer à des rencontres sur le sujet.

Mon article précédant se terminait sur la question du dialogue avec les ‘sans religion’. C’est un sujet qui fait couler un peu d’encre depuis quelques jours ici à Singapour, on pourra lire quelques articles en anglais abordant la discussion ici (atheists deserve a place in interfaith dialogue) ou ici (keeping the faith with the faithless). Le 18 mars dernier, une discussion fut d’ailleurs organisée par la ‘Humanist Society’ et le ‘Leftwrite Center’ sur la question d’un possible dialogue entre gens de religions et athéistes. Sans doute une première sur la scène du dialogue interreligieux à Singapour. Mon ami Imran Mohamed Taib, l’un des organisateurs souligne que «le défi est de doter les citoyens des outils nécessaires pour être en mesure d’accepter la profonde diversité, de communiquer d’une manière qui peut aider à la compréhension mutuelle, et d’accepter l’impératif du vivre ensemble dans une société cohésive qui respecte la liberté des individus et le droit à la différence dans un esprit de tolérance et de bonne volonté (…) Au cours de ces dialogues, la première étape est de réduire les différents points de vue simplistes que les deux parties peuvent avoir les uns par rapport aux autres. Les perceptions négatives qu’ont les non-religieux de la religion et ceux que les religieux ont du non-religieux sont généralement extrêmes des deux côtés ».

Tout à fait par hasard, je viens justement de finir un livre passionnant sur le même sujet: « Je suis athée, croyez-moi », écrit par Victor Grezes que j’ai rencontré lors de son passage à Singapour en février 2014 dans le cadre de l’Interfaith Tour :

Voici la vidéo de son séjour à Singapour avec ses amis de ‘Coexister’. A l’époque je commençais tout juste ce blog et je les avais mentionnés brièvement.

J’ai beaucoup aimé le livre de Victor, car il nous fait part de son cheminement intérieur et des rencontres parfois déstabilisantes durant son voyage autour du monde, à la rencontre des initiatives interreligieuses. Dans un passage de son livre que j’ai trouvé très émouvant, il raconte son entretien avec un guide bosniaque qui a vu son père et son frère jumeau se faire ‘descendre’ dans une clairière par l’armée serbe…

Lorsque je lui demande s’il ressent encore de la haine pour les Serbes, il nous explique, en nous regardant droit dans les yeux, qu’il est musulman et qu’il n’a pas assez de place dans son cœur pour aimer Dieu et avoir de la haine pour les autres. Cette parole me réconcilie presque instantanément avec l’idée que la diversité des croyances peut être bénéfique à tous, convaincu qu’il faut accepter le schéma de pensée de l’autre sans le considérer comme une aliénation. Je suis frappé par la dimension émancipatrice qu’il accorde à sa religion.

Victor

Comme le sous-entend le titre de son livre, certains ont du mal à accepter qu’on ne puisse pas croire en Dieu, mais même si ça n’a pas toujours été évident, Victor a su afficher son athéisme contre vents et marées. Il s’est néanmoins posé beaucoup de questions et a remis en question certains apriori, comme dans ce passage qui résonne ici à Singapour, car nos voisins de Malaisie ont des problèmes de sémantiques similaires :

Assister à une messe catholique prononcée en arabe bouleverse mes représentations et me fait prendre conscience de l’ampleur des idées reçues que nous cultivons en France, moi compris. Beaucoup pensent que tous les Arabes sont musulmans, et c’est pourtant loin d’être vrai, d’autant que la majorité des musulmans ne vivent pas au Moyen-Orient mais en Asie, et que l’Indonésie est le premier pays musulman du monde. Je découvre pour ma part que lorsque les chrétiens libanais parlent de Dieu, ils parlent d’Allah – puisque ce mot signifie « dieu » en arabe – et que cela ne pose de problème à personne.

Il finit son livre en réaffirmant son athéisme, mais Victor est un athéiste qui sait accueillir la différence et promouvoir un véritable dialogue avec les religions afin de vivre pleinement une laïcité ouverte et positive.

Alors que le tour du monde est sur le point de s’achever, je suis plus athée et plus bienveillant à l’égard de la foi que jamais. Pourtant, mon incompréhension au sujet des pratiques rituelles n’a pas faibli. Après un an de voyage et de proximité intense avec mes quatre camarades et les quatre cent trente-cinq initiatives interreligieuses que nous venons de recenser, je reste étranger aux pratiques religieuses, qu’elles relèvent de la démonstration de foi et de la communion avec Dieu, ou qu’elles soient à l’origine d’obligations et d’interdictions qui régissent les modes de vie.

Le débat entre gens de religions et athées n’est pas toujours facile, en témoigne les échanges récents à Singapour entre la ‘Humanist Society’ et le pasteur protestant Lawrence Khong. Ce dernier annonce sur la page Facebook de son Église, un cycle de conférences où il dénigre les tenants de la théorie de l’évolution et soutient que la société sécularisée est une société sans valeurs morales. La ‘Humanist Society’ répond alors avec une lettre ouverte au pasteur, en l’invitant sur un ton très ironique à venir débattre de la question avec certains de ses membres : un biologiste, un anthropologue, un médecin et un chercheur scientifique. Leur message se termine ainsi :

À la Journée mondiale de l’humanisme, nous célébrerons les valeurs de l’humanisme: le respect de la dignité et de la valeur de chaque être humain, le respect des choix de l’individu. Nous célébrons ce que nous avons, c’est-à-dire une vie brève sur cette planète Terre, dont nous profitons au maximum, soutenus par la raison et la science, ainsi que la compassion pour nous-mêmes et nos semblables. Nous sommes sûrs que ce sont des valeurs qui résonnent fortement avec vous et votre congrégation, et nous espérons vous y voir.

Humanist

Le pasteur Khong fait une lecture très littérale de la Bible et prend régulièrement des positions morales très tranchées, je ne le classerais pas parmi les gens de dialogue hélas. Même si idéalement j’aimerais beaucoup qu’ils se rencontrent pour dialoguer et au moins faire un pas les uns vers les autres, j’ai peu d’espoir pour que cela ne se réalise. Dommage…

Plusieurs religions sous un même toit

Trouver un endroit à un prix abordable pour le culte est un souci pour de nombreux petits groupes religieux à Singapour. Pour répondre aux besoins de ces communautés, le ministère du Développement national (MND) a accepté en janvier dernier d’allouer des terrains pour des « lieux de culte à utilisateurs multiples ». Une telle mesure permettra à différents groupes d’une même religion d’être logés dans un seul bâtiment de plusieurs étages où ils pourront partager les installations telles que le parking et les salles de réunion.

Singapour a un problème de place. La cité-Etat s’étend sur 30 kilomètres du nord au sud et 40 kilomètres d’est en ouest, et la densité de population y est l’une des plus élevées au monde (en troisième position après Macao et Monaco). Le moindre mètre carré de terrain coûte donc très cher, mais Singapour étant aussi un pays où les millionnaires se comptent par milliers (1 Singapourien sur 35 est millionnaire !), les acquéreurs et autres promoteurs immobiliers ne sont pas rares. En revanche, pour une organisation à but non lucratif telle qu’une petite communauté chrétienne ou taoïste, la recherche d’un lieu de culte devient une réelle difficulté. Nombreux, par exemple, sont les responsables de communautés chrétiennes à être contraints de louer des salles dans des hôtels ou même dans les zones industrielles où les loyers sont moins élevés. Concernant les taoïstes, il y aurait plus de 2 000 temples opérant dans des maisons ou des appartements de particuliers, la plupart de temps illégalement.

Sur Loyang Way, ouvert 24 h sur 24, le temple Loyang Tua Pek Kong est un temple bouddhiste qui abrite des lieux de prière pour des divinités taoïstes et hindous, ainsi qu’une salle de prière musulmane.

Sur Loyang Way, ouvert 24 h sur 24, le temple Loyang Tua Pek Kong est un temple bouddhiste qui abrite des lieux de prière pour des divinités taoïstes et hindous, ainsi qu’une salle de prière musulmane.

Des centres pluri-religieux situés en zone industrielle

C’est dans ce contexte que l’Autorité pour le redéveloppement urbain (URA) tente d’agir pour organiser l’espace de vie en fonction des besoins en logements, transports, commerces, bureaux et espaces verts, n’hésitant pas parfois à déplacer les morts pour faire de la place aux vivants. Le cimetière de Bukit Brown, l’un des plus grands cimetières chinois situé hors de Chine, va ainsi être coupé en deux par une route. L’URA a entre autres pour rôle d’allouer des parcelles de terre à des organisations religieuses afin que chaque quartier de la ville puisse bénéficier de temples, d’églises ou des mosquées, mais ces allocations foncières restent inabordables pour les petites communautés religieuses qui ont fleuri partout à Singapour (les Eglises protestantes par exemple sont aujourd’hui plus de 500, et la population chrétienne de l’île a doublé en quinze ans, pour atteindre aujourd’hui 18 % des 5,4 millions des habitants de Singapour).

Une enquête a été menée par les autorités auprès de groupements religieux tels que le Conseil national des Eglises de Singapour (NCCS, qui réunit les principales dénominations protestantes du pays) et la Fédération taoïste, pour explorer des solutions viables malgré la spéculation immobilière. Suite à cette concertation, le MND a donné son accord pour louer des terrains à différents groupes d’une même religion qui pourront ainsi cohabiter au sein de bâtiments à plusieurs étages. L’accord prévoit de mettre en place un système de locations chapeauté par une organisation principale responsable de l’entretien des lieux. Le MND souligne que ce type de centres multicommunautaires sera sans doute localisé en zone industrielle et que les groupes religieux partageront les équipements tels que les parkings ou les salles de réunion.

Préserver un esprit de communauté et de quartier

Aux yeux des autorités singapouriennes, la solution proposée semble logique et efficace, mais elle ne va pas sans poser de problèmes. Les zones industrielles étant excentrées, les fidèles devront se déplacer loin et l’esprit de la communauté de quartier disparaîtra. Par ailleurs, les célébrations et fêtes religieuses risquent de tomber les mêmes jours et le partage des espaces communs pourrait devenir source de conflits…

Malgré tout, les responsables religieux accueillent favorablement l’idée. Le Vénérable Kwang Phing, de la Fédération bouddhiste de Singapour, souligne que cela va « alléger le fardeau financier des petits temples ». Le président de la Fédération taoïste, Tan Thiam Lye, a lui aussi approuvé, et précise que ces centres fourniront une alternative légale pour les groupes religieux auxquels la loi ne permet pas l’utilisation de bâtiments industriels et de maisons d’habitation comme lieu de culte. Il espère qu’au moins quatre centres taoïstes de ce type seront répartis à travers l’île. Le Rév. Dominic Yeo, des Assemblées de Dieu de Singapour, a déclaré que l’expérience devait être « financièrement viable» et que, pour cela, le prix des terrains ne devait pas être basé sur la meilleure offre. La localisation de ces centres dans les zones industrielles « ne sera pas ce qu’il y a de mieux pour les Eglises », a-t-il ajouté, « beaucoup d’Eglises servent les communautés de quartier où se trouvent leurs locaux ».

Plus d’une centaine d’églises de petite taille déjà présentes en zones industrielles et environ 160 temples taoïstes pourraient bénéficier de ce changement. Les détails d’attribution et de fonctionnement restent à mettre au point, mais l’idée est lancée.

Dans le quartier de Geylang, le « Citiraya Centre » abrite sur sept étages deux églises chrétiennes, trois communautés bouddhistes et un centre taoïste.

Dans le quartier de Geylang, le « Citiraya Centre » abrite sur sept étages deux églises chrétiennes, trois communautés bouddhistes et un centre taoïste.

Encourager la cohabitation entre les religions

L’initiative gouvernementale n’est en réalité pas totalement nouvelle. Plusieurs communautés religieuses n’ont pas attendu le feu vert du gouvernement pour se regrouper sous un même toit. Un bâtiment de cinq étages, en construction dans le quartier de Jurong (2 Tah Ching Road) sur un terrain actuellement loué par l’Eglise luthérienne, sera en partie sous-loué à l’Eglise presbytérienne de la Providence et à l’Eglise méthodiste tamoule de Jurong avec un bail de 30 ans. Le projet, dirigé par l’évêque Terry Kee Buck Hwa, de l’Eglise luthérienne de Singapour, a reçu le feu vert de l’URA et d’autres organismes gouvernementaux il y a deux ans. Ce centre qui hébergera donc trois communautés sous un même toit devrait être prêt fin 2016. Mgr Kee prévoit d’y accueillir éventuellement cinq églises.

Interrogé par le Staits Times, le Rév. Philip Abraham, pasteur en charge de l’église méthodiste tamoule de Jurong, a mis en évidence le fait que sa congrégation d’une centaine de personnes s’était déplacée plus de cinq fois en 37 ans. « Trouver des lieux accessibles et abordables a été difficile. Le fait d’avoir enfin un espace permanent pour le culte dans ce centre de Jurong sera une bénédiction pour notre Eglise. Nous allons économiser beaucoup plus sur le loyer ici que si nous étions situés dans un bâtiment commercial, a précisé le pasteur. Nous aurons enfin un endroit où nous serons chez nous. »

A Geylang, un autre quartier de Singapour, le Centre Citiraya (Geylang Lorong 27) abrite deux églises chrétiennes, trois groupes bouddhistes et un centre taoïste. Le secrétaire général du monastère bouddhiste, Lim Boon Tiong, affirme que le partage d’un même toit est une aubaine car il encourage la sensibilisation et l’appréciation des autres croyances, ce qui est particulièrement utile dans une société multi-religieuse comme Singapour. Chaque groupe occupe son propre étage, environ 280 mètres carrés, ce qui est assez vaste pour une grande salle, un espace bureau et un coin cuisine. Les installations qui sont partagées comprennent un parking de 16 places et un ascenseur. Chaque groupe paie des frais d’entretien au représentant d’une société de gestion. Cet exemple rare pourrait bien préfigurer de ce qui sera encouragé à l’avenir, car, à Singapour, tant le gouvernement que les habitants affirment que le dialogue interreligieux n’est pas une option mais bien une nécessité dans le pays le plus religieusement divers au monde.

(J’ai écrit cet article pour ‘Eglises d’Asie‘, le 15/2/2016)

Le conseil catholique diocésain pour le dialogue interreligieux

Le conseil catholique diocésain pour le dialogue interreligieux (ACCIRD = Archdiocesan Catholic Council for Interreligious Dialogue), dont je fais partie, rassemble une douzaine de personnes et a pour objectif de promouvoir le dialogue religieux à Singapour, dans l’esprit du Concile Vatican 2. L’Eglise catholique développe depuis longtemps une théologie de la rencontre des autres religions, c’est un terrain de recherche passionnant. Nous célébrons d’ailleurs cette année les 50 ans de la déclaration Nostra Ætatele document qui donnent les bases des nouvelles relations entre les catholiques et les juifs, musulmans, bouddhistes et hindous.

Une phrase essentielle dans ce document historique fut la suivante: «L’Eglise  ne rejette rien de ce qui est vrai et saint dans ces religions. Elle considère avec un respect sincère ces manières d’agir et de vivre, ces règles et ces doctrines qui, quoiqu’elles diffèrent en beaucoup de points de ce qu’elle-même tient et propose, cependant apportent un rayon de la vérité qui illumine tous les hommes.» Ce fut un tournant remarquable. « Les années 70 ont marqué le début d’une nouvelle recherche née, un peu partout dans le monde, de la situation créée par l’interaction sans cesse croissante entre personnes de différentes fois religieuses » (Jacques Dupuis, Vers une théologie chrétienne du pluralisme religieux).

Le pape au Sri Lanka

Le pape François soulignait lors de sa visite au Sri Lanka en janvier dernier que le dialogue et la rencontre interreligieuses, pour être « efficaces », devaient « se fonder sur une présentation complète et sincère » des convictions respectives des uns et des autres. C’est à cette condition, a-t-il poursuivi, qu’« un tel dialogue fera ressortir combien nos croyances, traditions et pratiques sont différentes », préalable nécessaire pour accéder à une claire vision de « tout ce que nous avons en commun ». C’est alors, a-t-il ajouté, que « de nouvelles routes s’ouvriront pour une estime mutuelle, une coopération et, certainement, une amitié ».

C’est donc dans cet esprit que l’ACCIRD organise régulièrement des rencontres avec les responsables des autres religions. Nous les invitons par exemple à l’occasion de Noël pour prendre un verre ensemble et rappeler ce que Noël signifie pour nous.

accirdPlusieurs fois par an, l’ACCIRD invite les catholiques qui le désirent, à découvrir une autre religion. En septembre dernier par exemple,, nous sommes allés visiter le temple hindou de Sri Vairavimada Kaliamman (à Toa Payoh), avec une quinzaine de personnes. Une réunion d’information avait été organisée au préalable pour que les participants se connaissent et afin aussi d’expliquer la théologie catholique concernant les relations avec les autres religions. Gerald, employé à plein temps par le diocèse pour s’occuper de l’ACCIRD, propose régulièrement ce genre de rencontres. Nous avons cette fois-ci rencontré des hindous très au courant de leur religion, son histoire et ses rites. J’ai personnellement appris beaucoup de choses. N’étant jamais allé en Inde, je ne réalise pas assez l’immense diversité qui peut y exister. Il est facile d’imaginer l’Inde comme étant un pays compact et uniforme, avec une religion principale aux aspects bien définis. En fait, les pratiques originaires du Nord de l’Inde ou bien celles du Sud de l’Inde sont souvent très différentes, et cela se retrouve à Singapour, chaque temple a sa spécificité et les croyants ne vont pas forcément au temple le plus proche de chez eux, mais plutôt à celui qui correspond le mieux à leurs origines ou à leur spiritualité.

L’ACCIRD est en quelque sorte l’organe officiel pour représenter l’Eglise catholique de Singapour lors d’évènements impliquant les autres religions. Cela reste un travail un peu trop en surface à mon avis, car les religions ne se résument pas à leurs représentants, mais grâce aux nombreuses rencontres, on finit par développer des amitiés sincères et passer au delà du savoir théorique de la religion de l’Autre.

Suite aux attaques de novembre à Paris, une prière inter-religieuse a été organisée à Singapour, à l’initiative des musulmans. L’ambassadeur de France à Singapour, Monsieur Benjamin Dubertret était invité. Les dirigeants de plus de 50 groupes religieux ont signé une déclaration condamnant les actes de terreur. Ils ont dit des prières silencieuses pour les victimes et leurs proches. Monseigneur Philip Heng, responsable de l’ACCIRD était aussi présent (le deuxième à gauche sur la photo qui suit).

Prière inter-religieuse suite aux attentats parisiens

Prière inter-religieuse suite aux attentats parisiens

Les évènements auxquels nous participons sont nombreux, je n’en donne ici que quelques exemples. Ils témoignent d’une certaine vitalité dans les relations entre les religions à Singapour. Je n’ai pas le temps d’être présent à chaque fois, mais chaque rencontre est un véritable plaisir et on finit pas créer des liens d’amitiés sincères. Il ne s’agit pas de faire du syncrétisme, de tout mélanger ou bien de dire que toutes les religions ou idéologies se valent. En fait, c’est même le contraire qui se passe, car le fait de devoir expliquer régulièrement en quoi consiste ma religion et ce qui fait ma foi, m’oblige à approfondir les choses et à les exprimer de façon claire et intelligible. De même, découvrir la foi de l’autre m’oblige à questionner ma propre foi pour y retrouver l’essentiel et prendre conscience de ce qui fait la particularité de la foi chrétienne. C’est donc tout un cheminement personnel, à la fois spirituel et intellectuel, et comme je reste aussi profondément idéaliste, j’ose croire que nous participons à rendre le monde meilleur en encourageant le rapprochement, la fraternité, plutôt que la division et le conflit.

Pour suivre un peu ce que l’Accird fait, voici notre page Facebook: www.facebook.com/archCCIDsingapore

L’Organisation Inter-Religieuse de Singapour (IRO)

L’IRO (Organisation Inter-Religieuse de Singapour) a vu le jour le 18 mars 1949, ce qui en fait l’une des plus anciennes organisations interreligieuses du monde. Elle a été mise en place par une élite politique et religieuse avec le soutien du gouvernement colonial de l’époque. C’est une organisation non gouvernementale. Ses membres siègent à titre personnel et non en tant que représentants officiels de leur institution religieuse. L’organisation dépend de cotisations et de dons pour son financement.

« Ce n’est pas la religion qui
provoque la désunion, c’est plutôt
l’ignorance des religions
qui provoque la désunion. »

Muhammad Abdul Aleem Siddique, un des fondateurs de l’IRO

 

Débuts moralisateurs

Bien qu’ayant pour but de promouvoir une certaine harmonie entre les religions, dans ses premières années, l’IRO s’est faite remarquer par ses prises de position sur des questions relatives à la moralité. Par exemple en 1958, elle a envoyé une lettre au gouvernement demandant un contrôle plus stricte de la violence dans les films et la littérature ou encore des «magazines obscènes» pour «empêcher la croissance de la délinquance chez les jeunes». En 1963, elle a publié un mémorandum sur les effets des films, de la télévision, de la radio et de la littérature sur la moralité de la jeunesse, en particulier contre les chansons «sexy», en appelant même à la censure des scènes d’amour dans les films.

Article paru en 1974, soulignant l’opposition des autorités religieuses à la sortie du film « Jésus Christ Superstar »

Article paru en 1974, soulignant l’opposition des autorités religieuses à la sortie du film « Jésus Christ Superstar »

En 1967, l’organisation a envoyé un message au premier ministre et au ministère de la Santé pour souligner son appréhension concernant la légalisation de l’avortement. Par contre, sur d’autres questions éthiques, l’IRO a apporté son soutien au gouvernement, et le gouvernement lui-même a également impliqué sélectivement l’IRO pour légitimer certaines mesures. Lors de l’ouverture du premier centre de dialyse pour les patients ayant des problèmes de rein en 1982, l’IRO a apporté son soutien au don d’organes, notant qu’aucune religion n’était contre le don d’organes pour aider les gens dans leur souffrance.

Une gestion délicate

L’intégrité de chaque religion a été l’un des premiers principes à être reconnu et souligné. Il a été convenu que les religions représentées seraient classées en fonction de l’«âge» de chaque foi, avec les religions les plus anciennes en premier (donc l’hindouisme apparaît en premier et la foi bahaïe dernière). Ce genre de détails peut paraître dérisoire, mais cela contribue au bon déroulement des rencontres.

Même si les objectifs de l’IRO sont de promouvoir la bonne volonté et la compréhension inter-religieuse par des valeurs communes tirées de leurs traditions religieuses respectives, l’organisation a dû faire face à des problèmes qui semblent être inhérents à la négociation de la diversité religieuse.

Au fil des années, les anglicans et les méthodistes se sont progressivement distancés de l’organisation. Dès 1968, une lettre de l’évêque de l’Église anglicane de Singapour et de la Malaisie a été reçue par l’IRO pour clarifier le fait que les membres anglicans de l’IRO ne représentaient pas officiellement les intérêts anglicans et que le gouvernement ne devrait pas considérer l’IRO comme représentante des religions, malgré son nom. Un représentant anglican aurait commenté en privé en 2005 que son église ne devait pas être vue comme étant représentée aux côtés du prêtre taoïste «avec tous ses costumes et rituels» pendant les prières communes ou même être impliquée dans les prières communes.

Les nouvelles églises protestantes de type évangélistes ne s’impliquent pas non plus car elles ont une vision fermée de la religion, elles seules étant détentrices de la vérité, elles ne trouvent aucun intérêt au dialogue avec les autres.

Les catholiques ont soutenu dès le départ l’IRO, mais sans en être membre. Monseigneur Olçomendy (l’évêque de Malacca, un français), était présent au lancement de l’organisation, mais il faudra attendre le Concile Vatican 2, dans les années 60, et l’ouverture aux autres religions pour que les catholiques soient plus engagés.

Monseigneur Olçomendy

Monseigneur Olçomendy

Les musulmans ont toujours été présents, surtout depuis les évènements du 11 septembre 2001, mais il leur a été difficile d’accepter la candidature des Bahaïs à l’IRO, car les bahaïs étaient considérés comme une hérésie de l’islam.

Ce ne sont que quelques exemples, mais cela montre bien que le dialogue entre les religions n’est pas quelque chose qui va de soi.

Aujourd’hui

Actuellement, 10 religions sont représentées au sein de l’IRO: les Hindous, les Zoroastriens, les Juifs, les Bouddhistes, les Taoïstes, les Jaïns, les Chrétiens, les Musulmans, les Sikhs et les Bahaïs.

Sur le site de l’organisation, on peut lire la « déclaration de l’harmonie religieuse » :

« Nous, habitants de Singapour, déclarons que l’harmonie religieuse est vitale pour la paix, le progrès et la prospérité de notre nation multiraciale et multi-religieuse.

Nous décidons de renforcer l’harmonie religieuse grâce à la tolérance mutuelle, la confiance, le respect et la compréhension. Nous essaierons toujours de

Reconnaître le caractère laïc de notre Etat,

Promouvoir la cohésion au sein de notre société,

Respecter la liberté de religion de l’autre,

Accroître notre espace commun tout en respectant notre diversité,

Favoriser les communications inter-religieuses,

Assurant ainsi que la religion ne sera pas manipulée pour générer des conflits et de la mésentente à Singapour.»

L’IRO organise régulièrement des conférences, publie des documents de référence, organise des rencontres pour des évènements symboliques (Noël, le Ramadan, etc…).

Prière en hommage aux victimes du 7 janvier 2015 en France, en présence de l’ambassadeur de France

Prière en hommage aux victimes du 7 janvier 2015 en France, en présence de l’ambassadeur de France

Le 17 avril dernier par exemple, une rencontre avec Dr Homi Dhalla, un intellectuel Zoroastrien, a eu lieu au siège social de l’IRO qui est maintenant à Palmer House, 70 Palmer Road #05-01-02, Singapore 079427. Deux jours plus tard, c’était le rabbin Adam Stein qui y parlait d’un voyage inter-religieux fait à Jérusalem.

Sur la bonne voie

En 65 ans d’existence, l’IRO a joué un rôle non négligeable, même si, à mon avis, concernant le dialogue interreligieux, il s’agit plutôt d’un travail de surface. Les rapports entre les dirigeants religieux sont amicaux, et c’est important, mais les réflexions plus profondes, la collaboration sur le terrain du sociale ou les prises de position dans les débats de société sont timides. Des voies se sont parfois faites entendre au sein de l’IRO pour mettre en garde le gouvernement, par exemple, contre le développement de casinos, il y a quelques années.

Pour les communautés minoritaires à Singapour, l’IRO est une plateforme assurant une certaine visibilité (c’est le cas par exemple pour les jaïns qui ne sont qu’un millier). L’IRO se veut indépendante, mais travaille en coopération avec le gouvernement séculier de Singapour. Dans les faits, l’IRO n’est pas une organisation très ‘puissante’, car même si des leaders religieux proéminents y siègent, ils n’y sont présents qu’en tant qu’individus. Ensemble, ils ne constituent pas un ‘conseil des organisations religieuses’.

Malgré tout, l’IRO a un pouvoir symbolique et par son approche en 3D (Dîner, Dévotion, Dialogue), elle contribue à un climat de bonne entente entre des religions qui sinon s’ignoreraient.

Depuis quelques années, d’autres organisations ayant pour but de promouvoir le dialogue interreligieux ont vu le jour : Harmony Center, IRCC, EiF, ACCIRD, etc… L’IRO a été une pionnière dans le domaine, mais l’apparition d’autres organisations est le signe que les choses avancent et qu’il y a, à Singapour, une prise de conscience de l’importance du dialogue interreligieux.

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Charlie à Singapour

Suite aux évènements du 7 janvier 2015 à Paris, on parle beaucoup de religions et du vivre ensemble… Le dessin de Plantu à la une du monde d’hier en est le reflet:

PlantuLes assassinats de Paris m’ont bouleversé, comme beaucoup, et j’ai encore du mal prendre du recul sur le sujet. Il me semble pourtant intéressant de voir comment cela résonne dans la société singapourienne…

Je ne pense pas vraiment me tromper en disant que pour beaucoup, c’est simplement une mauvaise nouvelle parmi beaucoup d’autres. Après tout, ils ne connaissent pas forcément Cabu, Wolinski et les autres. Quand on me demande ma réaction sur le sujet, je commence par expliquer comment Cabu et Wolinski font partie de ma jeunesse, que la caricature fait partie de la culture française depuis le 18ème siècle où on a commencé à représenter le roi en le ridiculisant, désacralisant ainsi l’autorité de droit divin, participant à ce qui deviendra la Révolution Française…

Le 8 janvier, Imran, un ami musulman postait sur sa page Facebook: « La liberté d’expression inclue la liberté d’offenser. Quand on se sent offensé, la façon de traiter avec le problème est de se demander:
1. Suis-je offensé parce que c’est vrai ou parce que c’est faux? Si vous êtes offensé parce que c’est vrai, alors faites face et revoyez vos convictions sur le sujet. Si vous êtes offensé parce que c’est faux, alors envisagez de contredire par des arguments rationnels.
2. L’offense est-elle intentionnelle ou non? Si ce n’est pas le cas, essayez d’expliquer pour corriger l’ignorance. Si c’est intentionnel, alors peut-être que le meilleur moyen est de l’ignorer (car souvent, l’offense intentionnelle est une façon d’attirer des réactions).
A partir du moment où vous répondez avec la colère et la violence, c’est fini. Il ne peut y avoir aucune justification pour la violence. Celui qui dit : « ils n’auraient pas dû offenser les musulmans en premier lieu » se trompe. Les tueurs ne méritent pas d’être justifiés ni défendus pour leur acte meurtrier. Condamner sans équivoque le crime est la seule chose à faire. »

Toujours le 8 janvier, le premier ministre singapourien, Lee Hsien Loong, envoya un message de condoléances au premier ministre français Manuel Valls : « Singapour condamne fermement cet acte de terreur sauvage. C’est encore un autre rappel de la menace posée par le terrorisme à toutes les sociétés civilisées, et il serait totalement faux d’invoquer la religion pour justifier une telle sauvagerie. Mes pensées sont avec le peuple français au cours de cette période difficile. »

Miel, un dessinateur singapourien a illustré les choses à sa manière comme beaucoup de caricaturistes à travers le monde: MielLe 12 janvier, le ministre des Affaires Etrangères, K. Shanmugam, s’est rendu à l’ambassade de France pour y signer un cahier de condoléances. La liberté d’expression n’est pas sans limites à Singapour, et le ministre a souligné de manière très diplomatique que Singapour n’était pas la France : « La liberté d’expression est une valeur universelle, mais pratiquée un peu différemment dans chaque pays. Compte tenu du contexte et des sensibilités historiques de Singapour, par exemple, la République a mis une limite à la liberté d’expression quand il y a insulte à une autre religion ou une race […]. Pour nous, nos limites sont nées de la menace communiste dans les années 50 et 60, des émeutes raciales qui ont eu lieu et de la fragilité de nos relations entre races et religions […]. Mais permettez-moi d’être clair, rien ne justifie les meurtres et j’ai demandé à notre ambassadeur à Paris de se joindre à la marche pour l’unité. »

"Soyons clairs, ce qui est arrivé n’a rien à voir avec la religion ... une race particulière ... une nation particulière. Il s’agit là de fous, de malades qui ont été endoctrinés."

« Soyons clairs, ce qui est arrivé n’a rien à voir avec la religion … une race particulière … une nation particulière. Il s’agit là de fous, de malades qui ont été endoctrinés. » K. Shanmugam

Le contexte singapourien est en effet différent, et les lois sont strictes et répressives en ce qui concerne la critique de la religion (voir mon article sur le sujet : La politique inter-religieuse de Singapour). Un autre dessinateur singapourien, Leslie Chew, illustre le sujet avec beaucoup moins de diplomatie:

J’ai été choqué d'apprendre l'attaque brutale à Paris.  C’est encore un autre rappel de la menace posée par le terrorisme à toutes les sociétés civilisées.  Nous condamnons fermement cet acte sauvage de la terreur…  et nous avons intensifié nos patrouilles de sécurité et de surveillance.  Les terroristes n’auront aucune chance ici!  Bien avant qu'ils puissent même attaquer nos caricaturistes, ceux-ci auront déjà été arrêtés par nous sur de fausses accusations de sédition!

J’ai été choqué d’apprendre l’attaque brutale à Paris.
C’est encore un autre rappel de la menace posée par le terrorisme à toutes les sociétés civilisées.
Nous condamnons fermement cet acte sauvage de la terreur…
et nous avons intensifié nos patrouilles de sécurité et de surveillance.
Les terroristes n’auront aucune chance ici!
Bien avant qu’ils puissent même attaquer nos caricaturistes, ceux-ci auront déjà été arrêtés par nous sur de fausses accusations de sédition!

Cela ne veut pas dire que ce qui s’est passé en France ne pourrait pas se produire ici. En Asie du Sud-Est aussi, on assiste à une montée du radicalisme religieux. Ce qui se passe par exemple chez notre voisin, la Malaisie, en matière de tolérance religieuse est inquiétant, et il suffit souvent d’un illuminé pour que le pire se produise.

J’espère que le drame que nous venons de vivre permettra de réveiller ou même d’éveiller les consciences à l’importance et l’urgence du dialogue inter-religieux. Pour conclure, je dirais que je me retrouve assez bien dans les mots de Frédéric Lenoir : « Lorsqu’un individu subit un puissant choc traumatique, il peut s’écrouler. Il peut aussi lutter et trouver dans l’épreuve de nouvelles forces qui l’aideront non seulement à se relever, mais aussi parfois à grandir et à se surpasser. On appelle cela la résilience. On peut appliquer ce concept aux peuples. Les Français, qui semblaient si déprimés, résignés et plus divisés que jamais, sont en train de se mobiliser – au-delà de tous les clivages politiques, sociaux et religieux – pour refuser la dictature de la terreur et défendre les valeurs phares de notre République : la liberté d’expression et l’acceptation de la diversité de pensée et religieuse. Bien que profondément choqués par ces actes de barbarie inouïe, ils répondent par la compassion, par l’envie de résister, d’être solidaires et de dire haut et fort « non » à toute forme de violence meurtrière qui tentent d’abattre ces principes. Les Français ont donc choisi la résilience plutôt que l’accablement ou la peur. » (Le Monde – Dimanche 11 – lundi 12 janvier 2015)

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