La mise en boîtes

Singapour est sans cesse à la recherche de son identité. Qu’est-ce que cela veut dire ‘être Singapourien’? Qu’est-ce qui rend Singapour unique? Y a-t-il une culture spécifiquement singapourienne. Au moment où Singapour s’apprête à fêter ses 50 ans, ces questions refont surface et alimentent un débat passionné et passionnant. Récemment, dans un journal local (‘Today’), plusieurs articles intéressants se sont succédés sur ce qui fait à mon avis une des spécificités de Singapour : sa diversité malgré sa taille.

uniquely_singaporeTout a commencé avec un cours d’éducation sexuelle en école secondaire qui a fait des vagues, il y a quelques semaines… Une étudiante a écrit à son école pour se plaindre des stéréotypes véhiculés par ce cours, son message posté sur sa page Facebook a fait le tour de l’île et l’organisation responsable du cours, Focus on the Family, a été montrée du doigt. Le fait que cette organisation soit chrétienne n’a pas arrangé les choses, on a parlé d’une minorité essayant d’imposer ses valeurs conservatrices à la majorité.

Utiliser des stéréotypes pour expliquer des choses complexes telles que les relations entre hommes et femmes est une approche qu’on peut juger simpliste, mais poussons un peu plus loin le raisonnement. Si affirmer que les femmes disent le contraire de ce qu’elles pensent et que les hommes sont contrôlés par leurs hormones dérange, qu’en est-il de ceux qui proclament sans problème que les malais divorcent plus que les autres ou que les indiens sont alcooliques ? C’est ce qu’essaie de souligner Dr Nazri Bahrawi, professeur à l’Université Nationale de Singapour, dans un article fort intéressant : ‘Breaking out of Singapore’s little boxes’.

« Ici se trouve ce qui est peut-être le plus grand obstacle à l’harmonie de Singapour : son obsession avec les « petites boîtes ». Je veux parler ici de l’irrésistible tendance à réduire la complexité des identités humaines à des catégories bien délimitées. Une telle impulsion s’est exprimée de façon stridente dans les tensions sociales sur l’ethnicité et le sexe. »

J’ai moi-même fait des études en sociologie, et je dois dire que les statistiques et la catégorisation sont des outils bien pratiques pour expliquer les phénomènes de société, mais on risque fort de passer à côté de la complexité de la nature humaine en ayant une vision trop simpliste et en mettant les gens dans des boîtes.

Dr Bahrawi affirme que l’harmonie ethnique à Singapour est en pleine mutation. Le modèle issu des années 60, le fameux C-I-M-O, Chinois-Indiens-Malais et Others (Autres), sur lequel beaucoup de mesures sociales sont basées, ne tient plus la route. La forte immigration et l’augmentation des mariages entre ‘races’ ont changé la donne. Le problème n’est plus une question de racisme, mais plutôt de racialisme.

« Le racisme est une pratique nuisible qui déshumanise les gens sur la base de la couleur de la peau. Il peut être clairement identifié en tant que discours de haine. Le racialisme, quant à lui, semble rationnel et pratique. Il postule que les races ont des traits essentiels, prouvés par des évidences empiriques, telles que des performances en éducation et des indicateurs de santé. Ainsi, le racialisme catégorise les gens d’une manière claire dans des « boîtes » gérables.

Bien que les deux soient alimentés par des stéréotypes, le racisme n’est pas accepté alors que le racialisme passe beaucoup mieux. C’est pour cette raison que le racialisme est un problème plus important que le racisme à Singapour.

Le-racisme

Je ne connaissais pas ce terme, mais je trouve qu’il est intéressant pour décrire la situation singapourienne. Wikipedia a un article intéressant sur le sujet. Le racialisme conduit éventuellement au racisme, mais il permet de se dédouaner et est un peu plus présentable. « Raciste ? Moi ? Jamais ! », mais qui n’a jamais commencé une phrase en disant : « Ah, les chinois sont … » ou « Les malais ont l’habitude de… » ?

Dr Bahrawi prend l’exemple des conséquences des émeutes qui ont eu lieu dans le quartier indien l’an dernier. L’interdiction de l’alcool qui a suivi, dans un quartier populaire avec les travailleurs migrants d’Asie du Sud, a alimenté le cliché de «l’indien ivre», encore un stéréotype péjoratif qui peut être justifié par des comportements observables. Mais, ajoute-t-il : « En Malaisie coloniale, les Britanniques avaient veillé à ce que le grog, ou encore l’alcool de noix de coco ou d’huile de palme, soit facilement accessible aux ouvriers des plantations de l’Inde du Sud. Une dépendance à l’alcool est apparue parmi ces travailleurs, le grog est ainsi devenu « leur appât et leur servitude», ainsi que le souligne le sociologue Syed Hussein Alatas dans son ouvrage : ‘Le mythe de l’autochtone paresseux’. L’histoire peut ici raconter un « trait » spécifique attribué aux indiens. » et encore véhiculé aujourd’hui.

Peut-être serait-il temps de penser en dehors de ces boîtes, comme le dit bien l’expression anglaise : « to think out of the box ».

Quelques jours plus tard, un article de Nur Diyanah Anwar, chercheuse à l’Université Technologique de Nanyang, suggère que le modèle CIMO est trop rigide et constitue un obstacle à l’assimilation de nouveaux citoyens. « La catégorie ‘Autres’ est en expansion, mais le terme simplifie et aplatit la diversité de ces nouveaux citoyens. » Cette catégorie, à l’origine utilisée pour désigner principalement les Eurasiens, comprend maintenant de nouveaux citoyens aussi différents les uns des autres que peuvent l’être des Philippins, des Allemands et des Camerounais.

En réaction à ces deux articles, Luke Lu, étudiant en doctorat avec le King’s College de Londres, soutient que la solution pour éviter les stéréotypes n’est pas d’abandonner nos étiquettes et nos identités. « Le point clé est qu’il n’y a pas de réalité objective dans des catégories telles que la race. Pour le sociolinguiste Suresh Canagarajah, ce sont des constructions qui sont toujours ouvertes à la reconstitution et au ré-étiquetage. Ils changent souvent. La raison pour laquelle les catégories changent souvent est que les conditions sociales ne sont jamais stables et toujours en mouvement. » Ce qu’il faut éviter en fait, c’est de tout vouloir simplifier. « Comme le démontre Dr Bahrawi, la compréhension du Singapourien moyen de la diversité et du multiculturalisme est en quelque sorte trop simpliste et incompatible avec nos réalités vécues. C’est cette idée fausse de la diversité qui conduit à des stéréotypes et à d’éventuels malentendus interculturels. »

Pledge

…indépendamment de la race, de la langue ou de la religion, pour construire une société démocratique… (extrait de la promesse faite tous les matins par les enfants dans les écoles singapouriennes)

La réalité est en effet très complexe, il me suffit de penser à mes amis malais par exemple, pour percevoir qu’au sein d’une même communauté la diversité est de mise. « C’est seulement quand nous comprenons la diversité entre nous que nous pouvons finalement abandonner les stéréotypes envers les autres dans la vie quotidienne. Reconnaître la super-diversité à Singapour, et l’enseigner, voilà une solution. » Conclut Luke Lu.

J’aime bien ce terme de ‘super-diversité’, tellement caractéristique de Singapour. A mon avis, cette volonté de tout simplifier est une tendance très humaine, elle a pour but d’essayer de comprendre des choses complexes et étranges. Chaque individu est unique, mais nous évoluons tous dans un groupe humain bien particulier et cela façonne aussi notre personnalité et nos comportements. Catégoriser en termes d’origine raciale est choquant de prime abord pour un français qui arrive à Singapour et doit faire figurer sa race sur sa carte d’identité. Pourtant, cela a sans doute eu des effets positifs dans l’organisation de cette société où de nombreuses communautés vivent en paix. Il n’y a pas vraiment de phénomène de ghettos, les quotas ethniques ont permis de mélanger les gens et d’encourager les relations humaines.

Ce sont des questions difficiles : le concept de race veut-il encore dire quelque chose aujourd’hui ? Peut-être que la notion de culture serait plus utile et moins chargée d’affect. Quelle est la race de mon fils par exemple ? On ne le sait toujours pas, car lors de sa naissance on ne nous a pas demandé de la mentionner sur son acte de naissance, on devra faire un choix lorsqu’il aura 15 ans, pour sa carte d’identité. Un célèbre blogueur local, Alex Au, a un très bon article sur le sujet… Au niveau politique, est-il bon d’utiliser des critères de différenciations ethniques pour imposer le mélange ? C’est quelque chose qui a plutôt bien marché jusqu’ici à Singapour, mais la population ayant évoluée, ne faudrait-il par revoir ces critères ou même les abandonner ? Singapour va avoir 50 ans, l’âge d’une certaine maturité, espérons que les années à venir seront des années de sagesse…

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Je n’ai pas beaucoup parlé de ‘religions’ cette fois, mais il me semble que le sujet est essentiel pour comprendre un peu mieux le contexte de ce ‘Singapour au pluriel’. Par ailleurs, les questions que pose le ‘vivre ensemble’ à Singapour ont une dimension universelle et je me demande parfois si on ne devrait pas se les poser un peu plus en France, à l’heure où le Front Nationale devient un parti comme les autres…

Le Pen

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