Le port du voile en 12 questions

Le port du voile pour les femmes musulmanes est un sujet de débat qui est récurent en France. La plupart du temps, il s’agit d’un dialogue de sourds. D’un côté il y a ceux qui y voit une exploitation de la femme ou qui estiment que le voile n’a pas sa place dans une société laïque moderne, et de l’autre côté ceux qui affirment que c’est une recommandation religieuse ou que les femmes devraient avoir le droit de choisir leur tenue vestimentaire. J’ai moi-même changé ma vision des choses, car mon approche qui au départ était uniquement intellectuelle, s’est heurtée à l’expérience de la rencontre et du dialogue, notamment avec des femmes qui portent le voile. On pourrait me reprocher le fait qu’en tant que chrétien, je ne suis pas qualifié pour parler de l’islam. En effet, je ne suis pas un spécialiste, mais je m’intéresse aux religions en général et je m’informe auprès de spécialistes quand une question comme celle-ci me semble complexe et que je souhaite comprendre plutôt que de juger. Je vais donc essayer de répondre à quelques questions sur le sujet, en essayant d’être le plus objectif possible, mais je peux me tromper. Si c’est le cas, merci de me corriger. Je laisserai ensuite la parole à des femmes musulmanes singapouriennes dans un autre article.

  1. Que dit le Coran sur le port du voile ?

Le Coran est écrit en arabe, et le traduire est toujours délicat car chaque mot peut avoir plusieurs sens et nécessite une interprétation qui est rarement objective. Le mot ‘ḥijāb’ par exemple peut signifier ‘barrière’, ‘partition’, ‘rideau’, ‘voile’. Ce mot apparaît 7 fois dans le Coran (7:46, 17:45, 19:17, 33:53, 38:32, 41:5, 42:51), et il est clair qu’il s’agit à chaque fois d’une sorte de barrière ou de partition, notamment à l’intérieur d’une tente pour séparer l’espace de réception de l’espace privé. C’est donc dans le cadre du respect de la vie privé qu’est énoncé par exemple :

Quand vous demandez quelque objet aux épouses du Prophète, faites-le derrière un voile (hijab). Cela est plus pur pour vos cœurs et pour leurs cœurs. (33:53)

Il n’y a que deux versets du Coran qui font référence au voile en tant que tenue vestimentaire pour les femmes:

Et dis aux croyantes de baisser leurs regards, de garder leur chasteté, et de ne montrer de leurs atours que ce qui en paraît et qu’elles rabattent leur voile sur leurs poitrines (…). (24:31)

Ce verset pour ‘les croyantes’ suit un autre verset encourageant ‘les croyants’ à baisser les yeux et à demeurer chaste. Le mot utilisé pour le voile mentionné dans ce verset 31 est khimâr, ‘voile de tête’, un vêtement porté aussi bien par les hommes que par les femmes.

Ô Prophète! Dis à tes épouses, à tes filles, et aux femmes des croyants, de ramener sur elles leurs grands voiles: elles en seront plus vite reconnues et éviteront d’être offensées. (33:59)

Le mot utilisé ici est jilbâb, une sorte de manteau qui appartenait à la tenue locale des femmes des villes et qui aurait englobé la tête. Les esclaves ne devaient pas porter la même tenue que les épouses de leurs maîtres.

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Mais le Coran rappelle aussi que ce qui prime, ce n’est pas le vêtement, mais le cœur :

Ô enfants d’Adam! Nous avons fait descendre sur vous un vêtement pour cacher vos nudités, ainsi que des parures. – Mais le vêtement de la piété voilà qui est meilleur – C’est un des signes (de la puissance) d’Allah. Afin qu’ils se rappellent. (7:26)

En fait, dans le Coran, la manière de s’habiller relève historiquement de questions de société et non de religion. Le Coran incite seulement à porter une tenue vestimentaire pudique.

  1. Que disent les hadiths, la tradition ?

Les hadiths (paroles et faits rapportés du prophète) et la tradition dans l’islam, tout comme dans l’Eglise catholique d’ailleurs, ont un poids non négligeable dans la mise en place de rites ou de règles. Il est difficile d’être exhaustif sur le sujet, je me contente de donner simplement deux exemples qui sont en contradiction :

Quand le fils d’un compagnon éminent du Prophète a demandé à sa femme Aisha bint Talha de se voiler le visage, elle a répondu, « Puisque le Tout-Puissant a mis sur moi le sceau de la beauté, c’est mon souhait que le public regarde la beauté et ainsi reconnaissent Sa grâce parmi eux. Je ne me voilerai donc en aucun cas. » Citée dans “Women in the Muslim World, ed. Lynn Reese, 1998

Selon Aisha, la femme du prophète, « Asma, fille d’Abu Bakr, s’est présentée devant l’Apôtre d’Allah portant des vêtements minces. L’Apôtre d’Allah détourna son regard d’elle. Il dit: O Asma, quand une femme atteint l’âge de la menstruation, il ne convient pas qu’elle montre ses parties de corps à l’exception de celle-ci et de celle-là, dit-il en montrant son visage et ses mains. » Abu Dawud, Livre 32, numéro 4092.

« Un autre hadith parle des femmes qui sont parfaitement habillées mais moralement nues, et donc impudiques, ce qui indique que la pudeur réside dans une attitude et un comportement plus que dans un vêtement. » explique Tareq Oubrou[1], l’imam de Bordeaux. Les prescriptions vestimentaires sont le reflet de normes sociales spécifiques (culturelles) et ne devraient pas avoir de dimension cultuelle.

  1. Le port du voile est-il une obligation religieuse ?

Non. À aucun moment, il n’est mentionné dans la Charia (droit musulman) la moindre sanction à l’encontre de celles qui ne portent pas le voile. « En aucun cas, il ne peut être porté comme une obligation religieuse. Le véritable habit de l’islam est celui de la décence, tout le reste n’est que mascarade. »[2]

Pour aller plus loin sur cette question, on pourra lire ici (Le voile est-il une obligation religieuse?) une remise en contexte des extraits du Coran cités précédemment.

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  1. Est-ce que les hommes musulmans font pression pour que leurs femmes portent le voile ?

Encore une fois, une réponse simple est impossible. Dans certains pays, les femmes sont contraintes de se voiler, c’est une norme sociale. À Singapour, ce n’est pas le cas, et en France non plus. Je vous conseille l’article très complet à ce sujet publié sur le site slate.fr (Les femmes musulmanes sont-elles forcées à porter le voile, comme on l’entend dire?)

« On a transformé un fantasme en une règle intangible, en considérant que s’il y a des femmes forcées de porter le voile, toutes les sont. Ce qui a été observé dans ces enquêtes [qualitatives] a souvent été conforté. La majorité des femmes qui se voilent le font librement, le reste c’est du fantasme » affirme la chercheuse Nacira Guénif-Souilamas, professeure à l’Université Paris 8 et vice-présidente de l’Institut des Cultures d’Islam.

  1. Pourquoi est-il demandé à la femme de se vêtir davantage que l’homme ?

Dans l’islam, l’homme et la femme sont tous les deux invités à la pudeur, mais la femme est en effet plus ciblée que l’homme. Plusieurs explications sont données…

« Dieu a créé le corps féminin en lui donnant certaines particularités par rapport à celui de l’homme. Le corps masculin est doté d’une « simplicité » qui fait que l’attirance charnelle qu’il éveille est d’ordre global, tandis que, chez le corps féminin, chaque partie possède son attirance. On peut d’ailleurs voir qu’aujourd’hui dans certains pays, l’homme se met en valeur en s’habillant, tandis que la femme se met en valeur en se déshabillant le plus possible, en exposant donc les attraits naturels de son corps[3] »

Certains ajoutent que la femme est plus sensible à l’affection, la gentillesse, l’humour… alors que l’homme, lui, est plus attiré par le look. Dans beaucoup de culture, les femmes expriment leur malaise face aux regards déplacés de certains hommes. C’est rarement le cas pour les hommes, qui eux sont souvent fiers d’être l’objet de regards féminins.

Au final, la plupart s’accorde aujourd’hui sur le fait que l’homme et la femme sont égaux, mais différents. Ils ne sont donc pas traités de manière identique concernant les prescriptions vestimentaires. On n’est pas obligé d’être d’accord, mais on peut comprendre le choix, il me semble.

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Costume folklorique de mon Anjou natal

6. Le voile aurait-il une origine culturelle ?

Il est intéressant de lire les études faites sur l’histoire du port du voile. Comme souvent en religion, un objet pratique peut prendre une signification symbolique. Dans certaines tribus de bédouins, le voile est porté par les femmes et les hommes pour se protéger du soleil et des tempêtes de sable. Il se trouve que l’islam est né dans ce contexte. Mais quand on étudie la société dans laquelle l’islam a vu le jour, on s’aperçoit aussi qu’elle « comprenait des disparités sociales et culturelles importantes, par exemple entre femmes libres et esclaves ou entre femmes des villes et nomades du désert, les recommandations coraniques visaient simplement à privilégier l’habit local des citadines libres, parce qu’il était apparemment considéré comme représentant la meilleure tenue de la bienséance, et aussi parce que Mahomet avait été un citadin.[5] ». Encore une fois, c’est le social qui s’exprime ici et non le religieux.

« Une grande ignorance régnait à l’âge pré-islamique. Les petites filles étaient enterrées vivantes. On vendait les personnes sur des marchés telles des marchandises. Les femmes esclaves déambulaient dans les rues à moitié dénudées, pour tenter d’attirer l’attention d’individus fortunés. En définitive sont descendus des versets prescrivant aux femmes de se couvrir à l’extérieur, afin que les femmes libres ne soient pas prises pour des esclaves[6]. »

Porter un voile dans la rue semble avoir été un signe de statut privilégié dans certaines cultures antiques, tout le contraire d’un signe d’asservissement. L’origine culturelle est évidente, et les raisons du port du voile sont multiples dès le départ.

7. Quelle est l’origine du voile dans la religion ?

En fait, c’est dans le christianisme qu’on mentionne le voile dans sa dimension religieuse pour la première fois. Saint Paul, dans la première Epître aux Corinthiens au chapitre 11, insiste pour que les femmes se voilent quand elles assistent au culte.

(3) Je veux cependant que vous sachiez que Christ est le chef de tout homme, que l’homme est le chef de la femme, et que Dieu est le chef de Christ. (4) Tout homme qui prie ou qui prophétise, la tête couverte, déshonore son chef. (5) Toute femme, au contraire, qui prie ou qui prophétise, la tête non voilée, déshonore son chef: c’est comme si elle était rasée. (1 Corinthiens 11)

Ce chapitre lu aujourd’hui peut choquer. Il est sans doute bon de le replacer dans le contexte de l’époque. En tout cas, c’est le premier écrit issu des religions monothéistes à avoir lié le voile des femmes à leur relation à l’homme et à Dieu.

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Marie apparaît voilée dans la majorité des peintures la représentant

Dans le judaïsme, le mot « voile », qui apparaît très peu dans l’Ancien Testament, a aussi une fonction plus sociologique que religieuse.

8. Le voile est-il une soumission de la femme à l’homme ?

Beaucoup de musulmans parlent ici d’un malentendu. L’occident a tendance à appréhender de nombreux éléments du religieux à travers le prisme de leur signification dans le christianisme. Or, la Bible, comme nous l’avons vu dans la question précédente fait référence à la soumission de la femme à l’homme dans le port du voile. Les mémoires de l’inconscient collectif semblent avoir gardé trace de cette signification particulière donnée au voile que portaient des femmes en Europe.

Le malentendu vient souvent d’un transfert de symbole d’une religion ou d’une culture à une autre. (…) Dans la lecture judéo-chrétienne, le voile renvoie à la soumission de la femme. Or, pour les musulmans, il s’agit en réalité d’une soumission à Dieu. (…) Ainsi, il ne vient pas à l’esprit d’aucune femme musulmane observant cette pratique qu’elle le fait par obéissance au mari, au père ou au frère. Ceux qui ont cette perception partent d’un a priori culturel chrétien[7].

9. Peut-on porter le voile et être féministe ?

Autant être clair, les religions en général ne sont pas vraiment des organisations féministes. Le féminisme s’oppose à la discrimination basée sur le sexe et dans pratiquement toutes les religions, les femmes ne peuvent pas accéder aux postes d’autorité. Le voile peut être perçu comme discriminatoire, car il est exclusivement réservé aux femmes, et dans la culture musulmane, les critères de pudeur sont plus stricts pour les femmes que pour les hommes. L’Islam relègue les femmes derrière les hommes pendant la prière, ne leur accorde pas les mêmes droits en matière d’héritage et de divorce, etc…

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Asma Lamrabet

Cependant, il serait intéressant de regarder l’attitude du prophète Mahomet envers les femmes avant de dire que l’Islam est misogyne. Replacées dans leur contexte, la plupart des innovations concernant la femme dans le Coran sont des avancées, même si on est encore loin du féminisme de l’époque moderne. « En considérant le contexte, on peut qualifier de révolutionnaires les mesures prises en faveur des femmes par Mahomet. (…) Après la mort du Prophète, l’ordre patriarcal devait régner à nouveau. L’oppression des femmes reprit son cours. On n’osa certes pas rétablir la coutume de les enterrer vives, mais on les enterra sous d’épais voiles, chez elles, les condamnant, elles qui furent la consolation du Prophète Mahomet, à des siècles de silence et d’invisibilité.[4] » À partir du Coran, beaucoup de femmes parviennent à démontrer que les interprétations classiques se basent sur des expériences d’hommes, à partir d’un regard masculin, influencées par les sociétés patriarcales dans lesquelles ils vivaient.

Le choix de porter le voile n’est pas un acte féministe, mais les féministes qui portent le voile sont nombreuses. « Ce n’est pas l’islam qui opprime les femmes, c’est la lecture machiste qui en est faite. » résume l’une d’entre elles, Amina Wadud. « Il faut déconstruire la lecture patriarcale qui mine la pensée islamique » explique Asma Lamrabet, une féministe marocaine.

Chez mes voisins de Malaisie, le collectif des Sisters in Islam (SIS) (http://www.sistersinislam.org.my/), fondé en 1987, prend régulièrement des positions controversées sur des questions comme la polygamie, le rôle des femmes dans l’histoire de l’islam ou encore la liberté de religion, les SIS ont contribué à remettre en question la version « officielle » de l’islam telle qu’elle est promue par l’État malaisien.

  1. Que signifie le port du voile ?

Le Monde des religions vient de consacrer un numéro à l’histoire du voile. Dans son éditorial[8], Virginie Larousse résume les choses ainsi :

« Le voile est extraordinairement polysémique. Il peut vouloir dire une chose et son contraire. C’est ainsi que, entre autres, le voile peut être : simple coutume culturelle, à dimension souvent pratique (protection contre la poussière, le soleil) ; signe d’émancipation (chez les Grecques païennes) ou à l’inverse de soumission (mais dans ce cas, soumission à qui : à Dieu ou à la gent masculine ?) ; revendication identitaire dans des sociétés qui tendent à l’uniformisation ou accessoire de mode ; symbole d’une quête spirituelle, voire mystique (chez les sikhs par exemple, où ce sont les hommes qui portent le voile !). D’où mon interrogation : lorsque l’on s’écharpe sur le voile, au fond, de quel voile parle-t-on ? (…) Certes, les symboles, les rites, sont importants, et peuvent être signifiants. Néanmoins, ils ne sauraient l’emporter sur la dimension intérieure que toute spiritualité doit s’attacher à cultiver. En d’autres termes, attention à ne pas réduire la religion à un signe. « L’habit ne fait pas le moine », nous dit la sagesse populaire. Il importe de privilégier l’être, plutôt que le paraître. »

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Lorsqu’on parle de symbole, on doit se replacer dans une culture spécifique et une époque précise, car les symboles perdent facilement de leur signification et sont souvent détournés quand ils sont replacés dans un autre contexte. « Il est fréquent de rencontrer des femmes portant le hijâb concomitamment avec des vêtements très moulants ou transparent et tout en étant maquillées de manière exagérée. On peut parler là d’un vrai détournement de symbole et se demander : où est la pudeur[9] ? »

« Le voile est resté un symbole puissant de l’altérité quand le colonialisme s’est effondré après la seconde guerre mondiale et que les Musulmans des pays colonisés ont afflué en France. Mais maintenant, cette altérité se joue à l’intérieur même d’un pays qui tente de définir sa propre identité postcoloniale.[10] »

Selon Bruno Nassim Aboudrar, le voile s’est répandu en terre d’islam comme signe de subordination de la femme, avant de devenir un enjeu symbolique de refus de la colonisation, puis une revendication d’indépendance culturelle par rapport à un Occident perçu comme hégémonique. Ce qui explique que, de nos jours, il puisse être autant porté comme un symbole de liberté que de sujétion[11].

  1. L’incompréhension ne vient-elle pas d’une conception différente de la visibilité ?

On est en face ici de deux cultures très différentes. Pour les chrétiens, Dieu s’est fait homme, il a été vu, on peut le représenter par des images. Pour les musulmans, Dieu est invisible et ne peut être représenté. Il suffit de comparer l’intérieur d’une église avec celui d’une mosquée pour se rendre compte de la différence au niveau visuel. Dans l’islam, on se méfie du regard. Voir, c’est ouvrir la porte du désir. Le voile sert à soustraire les femmes au visible, mettant ainsi en valeur leur dimension sacrée. Dans la société moderne où le visuel et le paraître prennent tellement de place, l’islam a du mal à trouver sa place.

  1. Faut-il interdire le port du voile ?

Suite à l’affaire du burkini, un article très intéressant est paru dans le New York Times, sous le titre : « France’s ‘Burkini’ Bans Are About More Than Religion or Clothing ». L’auteure, Amanda Taub, soulignait que « Les interdictions vestimentaires ont pour but, de faire pression sur les Musulmans français pour qu’ils se détournent de tout sentiment d’identité communautaire et adoptent l’identité française étroitement définie qui préexistait avant leur arrivée. Mais essayer de forcer à l’assimilation peut avoir l’effet contraire : dire aux Musulmans français qu’ils ne peuvent pas avoir simultanément une identité musulmane et une identité française, les forcer à choisir, c’est ainsi les exclure de ce que recouvre l’identité nationale au lieu de les convier à y contribuer.(…) La France a un autre choix : elle pourrait élargir sa définition de l’identité nationale pour inclure les Musulmans français tels qu’ils sont. C’est quelque chose qui peut effrayer beaucoup de Français, qui le vivrait comme renoncer à une identité « traditionnelle » confortable et non comme l’ajout d’une nouvelle dimension à celle-ci. »

En conclusion, vue la complexité derrière les raisons qui peuvent pousser une femme à porter le voile, ne serait-il pas plus juste d’en revenir à la liberté individuelle de chaque femme. Tant qu’elle n’est pas obligée de le porter, pourquoi ne pas laisser la femme musulmane libre de choisir sa tenue vestimentaire selon ses croyances religieuses, sans projeter notre propre interprétation ou croyance basée sur notre histoire à nous et non la sienne. Une femme ne devrait pas être obligée de porter le voile pour des raisons religieuses, de même qu’elle ne devrait pas être obligée de l’enlever pour des raisons de laïcité mal comprise.

Je termine en reprenant les mots de mon ami Imran qui souligne que le public devrait être encouragé à ne pas adopter de stéréotypes sur le voile et ne pas accuser les femmes qui le portent d’être des ignorantes ou des opprimées, ni les femmes qui ne le portent pas d’être immorales ou impudiques. La dignité de la femme à décider par elle-même doit être primordiale. Dans le contexte du Singapour multiculturel, le droit de porter et le droit de ne pas porter le voile doivent être respectés sur la base des droits de l’homme et de la liberté de croyance.

Les musulmans sont des gens comme les autres, on ne rencontre jamais des cultures ou des religions, mais toujours des individus qui s’en sont approprié différents éléments en constante évolution et interaction les uns avec les autres pour se construire.

Au hasard de mes recherches, je suis tombé sur cette vidéo d’une émission québécoise sur le sujet. Je trouve le débat très clair et instructif, d’autant plus que si on le replace dans l’actualité (attentat dans une mosquée de Québec) il devient crucial d’en reparler:

[1] “Ce que vous ne savez pas sur l’islam”, Fayard 2016.

[2] Cheikh Khaled Bentounès. Le monde des religions Septembre 2003.

[3] Abû Chuqqa, d’après Tahrîr ul-mar’a, 4/22

[4] “Le Prophète qui aimait les femmes.” Leili Anvar dans le Monde des religions

[5] Citation de Jacqueline Chabbi. Extrait du “Monde des religions” de janvier 2004.

[6] Hayat Nur Artiran. Le Monde des Religions, Septembre-octobre 2016, n°79

[7] Tareq Oubrou. “Ce que vous ne savez pas sur l’islam”, Fayard 2016.

[8] L’étole des femmes. Le Monde des Religions, Septembre-octobre 2016, n°79

[9] Tareq Oubrou, “Ce que vous ne savez pas sur l’islam”, Fayard 2016.

[10] Amanda Taub, The New York Times (USA) 18 août 2016.

[11] “Comment
 le voile est devenu musulman”. Bruno Nassim Aboudrar
, Flammarion, 2014.

La laïcité à la française

Vu de l’étranger, les observateurs et les médias ont bien du mal à expliquer la laïcité dans sa version française. Elle est souvent interprétée comme une interdiction de l’expression religieuse dans l’espace public. Mais lorsque les français eux-mêmes ne savent pas de quoi on parle vraiment, cela devient inquiétant…

Un manuel scolaire d’histoire (Editions Hatier, Terminales L-ES-S, édition 2014), donne la définition suivante de la laïcité:

manuel-histoire

Le président de l’Observatoire de la laïcité, Jean-Louis Bianco, vient de demander aux Editions Hatier de corriger leur erreur dans le courrier suivant:

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Dans sa lettre, Jean-Louis Bianco rappelle que la loi de 1905 de séparation de l’Eglise et de l’Etat garantit le libre exercice des cultes dans l’espace public. Enseigner une version fermée de la laïcité dans les écoles est grave et contraire à la réalité. Il serait sans doute bon de rappeler aussi la déclaration des droits de l’homme:

Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction seule ou en commun, tant en public qu’en privé, par l’enseignement, les pratiques, le culte et l’accomplissement des rites.

Article 18 de la Déclaration universelle des droits de l’homme

Ou celle de la Convention européenne qui est similaire:

Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction, ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction individuellement ou collectivement, en public ou en privé, par le culte, l’enseignement, les pratiques et l’accomplissement des rites.

Article 18 de la Convention européenne des droits de l’homme

Dans une présentation très claire et simple, l’Association Coexister vient de produire cette vidéo pour définir ce qu’est la laïcité à la française:

Il serait intéressant de se poser la question du pourquoi… Pourquoi cette mauvaise interprétation de la laïcité française? Est-ce dû au fait qu’on préfère simplifier les choses? Après tout, si on nous dit que la religion n’a rien à faire dans l’espace public, les choses sont claires: plus de problème de burkini, de voiles ou de cantines scolaires servant des repas halal. Le problème est réglé, chacun pratique sa religion dans son église, sa mosquée, son temple ou sa maison, et puis on n’en parle plus. C’est tellement plus facile de comprendre les choses ainsi. Pendant qu’on y est, on interdit aux évêques de prendre position sur les problèmes de société, on interdit aux prêtres de porter le col romain et aux religieuses leur voile… et si on interdisait aussi les œuvres caritatives faites au nom de la religion? On pourrait par exemple mettre le feu à un centre d’accueil pour migrants géré par Emmaüs… Ah pardon, ça c’est déjà fait: Un futur centre d’accueil pour migrants a été incendié dans la nuit du lundi 5 au mardi 6 septembre à Forges-les-Bains (Essonne)

Bien sûr que ce n’est pas facile de partager l’espace public avec ceux dont on ne partage pas les idées, ceux qui nous mettent mal à l’aise. Mais leur interdire de se montrer tant qu’ils ne laissent pas leurs croyances aux vestiaires risque de se transformer en une chasse aux sorcières rappelant des chapitres bien sombres de notre histoire.

 

Autre laïcité, autre réalité, à Singapour les religions sont très visibles dans l’espace public, parfois même un peu trop, comme il y a quelques jours ici:

f1-blessingIl s’agit de la désormais traditionnelle prière inter-religieuse pour que la course de Formule 1, qui aura lieu à la mi-septembre, se passe bien, sans accidents (voir à ce sujet mon article: Trouver le bonne Formule). Cela peut paraît bizarre de vouloir ‘bénir’ un tel évènement, mais au moins, les 10 religions officielles de Singapour savent régulièrement montrer qu’elles sont proches et prêtes à partager l’espace commun pour le bien de tous.

Pour une histoire de maillot de bain.

Je ne pensais pas en parler ici, mais puisqu’il s’agit du savoir vivre ensemble avec les autres religions, que cela se passe en France, ma chère terre natale, et qu’on en parle jusqu’à Singapour… Voici quelques mots et beaucoup d’images sur le sujet…

Cet été, la France se ridiculise donc aux yeux du monde en obligeant des femmes à se déshabiller pour aller à la plage. Cela fait couler beaucoup d’encre (par exemple à Singapour : ici ou ), c’est une affaire locale qui est devenue nationale, puis internationale. Pourtant, le nombre de femmes portant le burkini est tellement infime que les médias français ont dû aller chercher des photos en Turquie pour illustrer ce sujet d’atteinte aux bonnes mœurs. Plusieurs millions de français sont musulmans, c’est la deuxième religion en France, après le catholicisme. Quand va-t-on accepter qu’ils font partie de l’identité moderne de la France ? Quand va-t-on apprendre à vivre ensemble au lieu de souffler sur le feu de la division ?

« À partir du moment où nos ancêtres ont colonisé (ont fait l’erreur de coloniser, d’après moi), nous avons à en porter la responsabilité et les conséquences. Voilà des sociétés entières, de confession musulmane et bien souvent de langue française, qui sont amenées à venir chez nous parce que nous les y avons attirées. Ce serait incroyable maintenant de ne pas vouloir vivre avec elles. » Chantal Delsol, philosophe et historienne des idées. Article du 26/8/2016

Les attentats terroristes en France n’ont fait qu’apporter de l’eau au moulin de ceux qui étaient déjà allergiques à tout ce qui est musulman. Je comprends l’anxiété de certains de mes compatriotes.  L’islam ne leur est pas familier, ces femmes qui se couvrent la tête apparaissent dans leur environnement comme un cheveu sur la soupe. Une femme voilée représente un symbole qu’on a du mal à comprendre et qu’on interprète hâtivement comme une soumission de la femme à l’homme. Dans un futur proche, j’envisage d’ailleurs d’écrire un article pour expliquer un peu ce que veut dire le port du voile, quel est son origine, et surtout donner la parole à celles qui le portent ici, à Singapour. C’est un point qui m’a longtemps posé question dans la religion musulmane, et j’ai donc pas mal creusé pour essayer de comprendre. En attendant,

« Il y a quelque chose qui donne le tournis dans ces arrêtés d’interdiction du burkini qui fleurissent sur le littoral français. L’évidence de la contradiction – imposer des règles sur ce que les femmes peuvent porter sur la base de l’idée qu’il est injuste pour les femmes de devoir obéir à des règles sur ce que les femmes peuvent porter ». Amanda Taub, The New York Times, 18 août 2016

Cet article du New York Times analyse très bien la difficulté que certains français ont à remettre en cause ce qui fait leur identité nationale. Celle-ci ne se résume plus à ‘nos ancêtres les gaulois’ ou encore à la ‘France fille aînée de l’Église’. Un français d’origine maghrébine et de confession musulmane ou encore un enfant de réfugiés vietnamiens et de confession bouddhiste sont pleinement français. Ils sont le fruit de notre histoire de France qui passe par un passé peu glorieux de colonisateur. Que veulent dire les mots ‘Liberté, Égalité et Fraternité’ si on ne peut accepter l’autre dans sa différence? On peut ne pas être à l’aise en voyant une femme portant un burkini ou encore une femme aux seins nus se promenant sur la plage, mais cela est avant tout révélateur de ce qui se passe dans notre tête, nos frustrations et nos peurs. Interdire une tenue plutôt qu’une autre, soi-disant parce que cela va à l’encontre des valeurs de la République me semble très subjectif, et je ne vois pas vraiment en quoi l’ordre public est menacé. Les islamistes d’ISIS doivent se réjouir de la façon dont on marginalise les musulmans en France, cela leur donne de bons arguments pour recruter des volontaires qui sont souvent justement des jeunes se sentant incompris et exclus…

Voici une petite collection de dessins et de photos apparus sur la toile pour illustrer le sujet et mettre en valeur le ridicule de la situation…

Comme le soulignent ces dessins, il y a des problèmes bien plus importants en ce moment, mais apprendre à coexister est aussi essentiel, et si toute cette histoire pouvait alimenter un débat constructif sur la place de l’islam en France, ce serait un mal pour un bien. Le bon sens semble heureusement avoir pris le dessus:

« Le juge des référés du Conseil d’État conclut que l’article 4.3 de l’arrêté contesté a porté une atteinte grave et manifestement illégale aux libertés fondamentales que sont la liberté d’aller et venir, la liberté de conscience et la liberté personnelle. La situation d’urgence étant par ailleurs caractérisée, il annule l’ordonnance du juge des référés du tribunal administratif de Nice et ordonne la suspension de cet article. » Conseil d’Etat

Le Conseil d’Etat a invalidé les directives des mairies concernées, mais le problème semble loin d’être résolu. Certains semblent vouloir surfer sur la vague de la peur du musulman pour engranger des votes avec leurs discours populistes.

En France on sait aussi avoir une toute autre approche et proposer des gestes très forts comme celui de musulmans s’invitant dans des églises catholiques au lendemain de l’assassinat du père Jacques Hamel. Mais hélas , cela semble moins intéresser les médias

Messe-musulmans

Comme par hasard, je viens de relire un passage du Petit Prince avec mes étudiants… C’est au chapître III:

« J’ai de sérieuses raisons de croire que la planète d’où venait le petit prince est l’astéroïde B 612. Cet astéroïde n’a été aperçu qu’une fois au télescope, en 1909, par un astronome turc.

Il avait fait alors une grande démonstration de sa découverte à un Congrès International d’Astronomie. Mais personne ne l’avait cru à cause de son costume. Les grandes personnes sont comme ça.

petitprince2Heureusement pour la réputation de l’astéroïde B 612 un dictateur turc imposa à son peuple, sous peine de mort, de s’habiller à l’Européenne. L’astronome refit sa démonstration en 1920, dans un habit très élégant. Et cette fois-ci tout le monde fut de son avis. »

petitprince1L’habit semble faire le moine…

Un modèle de laïcité bien comprise ?

Le 18 avril dernier, s’est tenue à l’Université nationale de Singapour, une conférence conjointement organisée par l’Université Sorbonne Paris Cité et l’université singapourienne pour débattre de la laïcité, et plus particulièrement pour comparer l’intégration des communautés musulmanes en France et à Singapour. Cette conférence internationale (1) a rassemblé des universitaires français et singapouriens, ainsi que le diplomate Jean-Christophe Peaucelle, Conseiller pour les Affaires religieuses au ministère des Affaires étrangères en France et le diplomate singapourien Mohammad Alami Musa, président de l’Islamic Religious Council of Singapore.

L’ambassadeur Jean-Christophe Peaucelle, conseiller pour les affaires religieuses du Ministère des Affaires étrangères en France et l’ambassadeur Mohammad Alami Musa, président de l’Islamic Religious Council of Singapore.

L’ambassadeur Jean-Christophe Peaucelle, conseiller pour les affaires religieuses du Ministère des Affaires étrangères en France et l’ambassadeur Mohammad Alami Musa, président de l’Islamic Religious Council of Singapore.

En France comme à Singapour, l’une des questions principales concernant les minorités musulmanes respectives de ces deux pays est celle de leur « intégration ». Les deux groupes de chercheurs ont souligné qu’une des solutions pour résoudre les problèmes de tension entre un Etat laïc et une communauté religieuse minoritaire serait d’expliquer davantage ce que signifie la laïcité. Un exemple tiré de l’actualité singapourienne a servi d’illustration : l’intégration des musulmans dans la marine. En effet, lors d’un débat au parlement singapourien quelques jours auparavant, la question fut soulevée d’équiper les navires de la marine de cuisines certifiées ‘halal’. Le ministre d’Etat à la Défense avait alors répondu que l’espace à bord devait être géré en priorité pour les besoins opérationnels des navires et que les besoins individuels devaient parfois s’y soumettre. Certains musulmans, a souligné le diplomate Mohammad Musa Alami, peuvent se sentir privé de possibilités d’emploi dans les secteurs sensibles du service public, et estimer ainsi qu’il y a discrimination. En comparaison, dans la marine française, les marins musulmans reçoivent des rations de combat halal s’ils le souhaitent, et beaucoup acceptent la nécessité d’un compromis, a affirmé Eric Frécon, chercheur associé à l’Asia Research Institute.

Séparer le politique et le religieux

Etant à la fois un pays profondément religieux et doté d’institutions laïques, Singapour pratique un modèle de séparation de la religion et de l’Etat qui lui est propre. Les diversités culturelles et religieuses sous-entendent des besoins et des objectifs différents, et parfois même contradictoires. Dans une société où plus de 80 % des citoyens se réclament d’une religion, tant la société civile que l’Etat ne peuvent ignorer cette dimension de l’identité nationale. Les autorités ont donc mis en place un cadre à la fois rigide et accommodant pour faciliter une certaine harmonie religieuse.

La laïcité à la singapourienne a, entre autres, pour but d’éviter l’intervention du religieux dans la sphère politique, ont mis en avant les universitaires singapouriens. Aucun parti politique ayant une affiliation religieuse n’est autorisé, et aucune des dix religions reconnues officiellement ne peut imposer ses valeurs au gouvernement, qui se doit de rester neutre. En contrepartie, l’Etat garantit la liberté de culte, la liberté de conscience et ne place aucune croyance au-dessus des autres (religion, athéisme, agnosticisme ou libre-pensée), assurant ainsi l’égalité républicaine. Chaque religion a donc sa place tant qu’elle ne perturbe pas l’équilibre social. « La religion dans un Etat laïc comme Singapour ne doit jamais devenir une source de friction ou d’animosité entre les différents groupes religieux », affirmait ainsi Lee Kuan Yew, Premier ministre de Singapour de 1959 à 1990 et fondateur du Singapour moderne.

La religion y est ainsi séparée de la politique, mais la religion n’est pas séparée de la vie publique et de la culture. Chacun, à Singapour, a des valeurs, qu’elles soient façonnées par des idéologies religieuses ou laïques, et tous peuvent participer au débat public afin de forger un consensus social. Alors que la religion est personnelle, elle n’est pas exclusivement privée et a une dimension sociale qui ne doit pas être banalisée, reconnaissent les dirigeants singapouriens. Les communautés religieuses peuvent donc s’exprimer publiquement sur des sujets ayant trait à la morale. Ce fut le cas notamment lors de la discussion sur la mise en place de casinos à Singapour en 2005.

S’adapter aux besoins spécifiques

L’approche de la laïcité « à la singapourienne » consiste ainsi à s’adapter équitablement aux besoins spécifiques et aux intérêts de divers groupes religieux en leur donnant accès à l’espace public sans remettre en cause l’harmonie sociale, systématiquement mise en avant dans le discours public. Lors de la célébration des fêtes religieuses, par exemple, des autorisations exceptionnelles sont données aux hindous pour des processions de rue, aux musulmans pour l’importation d’animaux destinés à l’abattage rituel, ou encore aux taoïstes pour l’incinération au grand air de papiers sacrés…

Le festival hindou de Thaipusam, célébré surtout par la minorité tamoule, est l’une des trois processions autorisées pour les hindous uniquement. C’est l’occasion de fêter la victoire du Bien sur le Mal, mais ce qui est surtout très impressionnant, à Singapour, c’est la procession, sur quatre kilomètres, de fidèles portant un kavadi (sorte de structure métallique dont les pointes reposent sur le corps à demi nu du pénitent). En janvier dernier, le gouvernement a autorisé pour la première fois depuis 42 ans les musiciens ‘live’ le long de la procession. L’assouplissement des règles était fondé sur les recommandations de l’Hindu Endowments Board (Comité consultatif pour les affaires hindoues), et faisait suite à des altercations ayant eu lieu l’année précédente entre les forces de l’ordre et quelques fidèles. La laïcité singapourienne est donc accommodante et ne s’enferme pas sur des principes figés. Comme dans de nombreux domaines, le gouvernement singapourien se veut pragmatique, ont encore estimé les universitaires.

Certains jours fériés reflètent la diversité de la société : Vesak Day célèbre l’anniversaire de Bouddha, Hari Raya Puasa correspondant à la fin du ramadan et Hari Raya Hadji (la fête du sacrifice) sont des célébrations musulmanes, Deepavali est la fête de la lumière pour les hindous, le Vendredi Saint et Noël sont des fêtes chrétiennes. Tous profitent de ces jours chômés, dans une volonté assumée de favoriser la cohésion sociale symbolisée lors de la fête nationale du 9 août : « l’unité dans la diversité ».

Les Malais, qui sont considérés comme étant tous nécessairement musulmans, représentent 14 % de la population et jouissent d’un statut particulier, inscrit dans la Constitution du pays (2) en raison de son histoire. Dans certains domaines juridiques tels que le mariage, le divorce ou le droit des successions, la communauté musulmane suit la loi musulmane, la charia, et l’Etat apporte son soutien à divers aspects de la vie religieuse tels que la construction de mosquées. Tout musulman travaillant à Singapour contribue chaque mois au « Mosque Building and Mendaki Fund » selon ses revenus. Il s’agit d’une contribution obligatoire pour le financement de la construction des mosquées.

Les limites de l’implication du religieux dans l’espace public sont fixées par toute une batterie de lois, telles que le Maintenance of Religious Harmony Act, mis en place en 1990 et qui vise à promouvoir la modération et la tolérance religieuse. Cette loi habilite par exemple le ministère de l’Intérieur à restreindre les activités de responsables religieux ou de toute autre personne menaçant « l’harmonie religieuse ». Il s’agit ici de contrôler ceux qui, sous couvert de la propagation ou de la pratique d’une croyance religieuse, essaieraient de monter les foules contre le gouvernement, et accessoirement contre les autres religions.

L’examen de conscience de la communauté musulmane

Au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, la communauté musulmane de Singapour a ressenti le besoin de communiquer sur la dimension pacifique de l’islam. C’est ainsi qu’en 2006, a été inauguré l’« Harmony Centre », un lieu d’accueil pour les non-musulmans afin d’aider à « une meilleure compréhension de l’islam et des musulmans au sein de la société multiraciale et multi-religieuse de Singapour ».

Harmony Centre

Harmony Centre

Les initiatives pour réfléchir à la place de l’islam dans la société sécularisée de Singapour se sont multipliées ces dernières années. Lors d’une conférence portant sur « l’islam dans le monde contemporain », organisée le 28 avril dernier par l’Ecole S. Rajaratnam pour les études internationales (3), le Dr Yaacob Ibrahim, ministre chargé des Affaires musulmanes, a souligné que le gouvernement de Singapour jouait un rôle important dans la promotion de l’harmonie : « Il a créé un environnement dans lequel les orientations encouragent la sensibilisation et le respect de la diversité culturelle, le respect du droit, et l’application d’une législation efficace qui criminalise les discours de haine (…). Pour cette raison, nous sommes unis contre les exclusivistes de toutes sortes qui dénigrent les croyances profondément ancrées dans les communautés religieuses, et qui affirment qu’une culture a une supériorité absolue sur les autres ».

« La communauté malaise-musulmane a le devoir d’en apprendre davantage sur les autres cultures, religions et sociétés de sorte qu’un consensus sur la recherche des meilleures solutions puisse être atteint », a-t-il ajouté. Des propos qui rejoignent la conclusion du diplomate Mohammad Musa Alami, qui lors de la conférence organisée en lien avec la France, a affirmé que « l’harmonie religieuse fondée sur la connaissance mutuelle a de meilleures chances d’être durable que l’harmonie fondée sur la tolérance mal informée, car elle permet de résister et de faire face aux situations de crise ».

Vivre aux côtés de croyants d’autres religions est tout à fait possible tant qu’on accepte que ce qui garantit son propre choix de dieu est un État laïque qui reste muet sur le bien-fondé de ce choix, et une volonté d’ouverture sur les autres choix.

 

(1) Intitulé de la conférence : « State secularism/laïcité and the “integration” of Muslim-minority communities in multi-ethnic and multi-religious context: A comparative case study of Singapore and France »
(2) Art 152 (2) : « Le gouvernement doit exercer ses fonctions de façon à reconnaître la situation particulière des Malais, qui sont les autochtones de Singapour, et par conséquent, il est de la responsabilité du gouvernement de protéger, sauvegarder, soutenir, favoriser et promouvoir leur éducation, leurs intérêts politiques, économiques, sociaux, culturels et religieux, ainsi que la langue malaise. »
(3) Cette école a été créée en 2007, au sein de l’Université technologique de Nanyang ; elle a ouvert récemment un programme d’études en relations interreligieuses dans les sociétés plurielles, dont le diplomate Mohammad Alami Musa est le directeur. (http://www.rsis.edu.sg/research/srp/ ).

La cécité…, euh pardon, laïcité française

Le fondamentalisme n’est pas que religieux. La France depuis quelques temps nous donne de bons exemples de fondamentalisme laïc. La Liberté d’expression, que l’on a défendue suite aux massacres à Charlie Hebdo et dans une supérette casher en janvier dernier, n’inclut-elle pas la liberté de religion ? Egalité ne veut pas dire uniformité, et la Fraternité à mon sens exprime le souci de l’Autre, qui malgré sa différence est celui dont je me sens proche. Rappel des faits :

  • Novembre 2013 : une jeune fille voilée, membre de l’association interreligieuse Coexister, se voit refuser d’apporter son aide aux Restos du Cœur. Le port du foulard islamique enfreint la «charte du bénévole», selon l’association.
  • Décembre 2014 : Des crèches de Noël sont interdites dans des mairies. On ne veut pas d’emblème religieux dans un bâtiment public.
  • Mars 2015 : Un rabbin de Toulouse a failli ne pas pouvoir voter aux élections départementales, car il portait une kippa. Une responsable du bureau de vote y voyait une atteinte à la laïcité.
  • Mars 2015 : Des jeunes filles ne peuvent entrer dans leur collège à Montpellier car elles portent des jupes trop longues et celles-ci sont assimilables à des signes religieux.
  • Avril 2015 : La RATP décide de ne pas afficher une publicité pour le concert « Les Prêtres », car l’affiche mentionne que ce concert est au bénéfice des chrétiens d’Orient. Cette mention est dans un premier temps refusée au nom du « principe de neutralité du service public », mais la RATP fera machine arrière devant les nombreuses critiques, y compris celle de Manuel Valls qui dira : « Stop aux débats stériles ! Soutenons les Chrétiens d’Orient, victimes de la terreur obscurantiste. La RATP doit assumer ses responsabilités. »

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On pourrait citer d’autres exemples, mais ceux-ci me semblent intéressants. S’agit-il de cas isolés ? Sans doute, mais la fréquence de ce genre d’accrochages révèle un problème de fond : la montée de l’intolérance envers la présence du religieux dans l’espace public.

La laïcité serait-elle devenue paradoxalement une sorte de religion d’état ? Lorsque je vois la laïcité à la singapourienne, je ne peux m’empêcher de croire que la France se met le doigt dans l’œil. Bien sûr que la liberté religieuse ne doit pas encourager le prosélytisme, mais on peut très bien faire de la place à chacun, quel que soit sa particularité. Une laïcité inclusive est possible.

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Singapour doit aussi faire face régulièrement à des frictions concernant la place de chaque religion dans l’espace public. En 2013, par exemple, la question du port du voile pour les infirmières dans les hôpitaux publiques a fait débat. Le premier ministre a rencontré les associations et dirigeants religieux pour en discuter en janvier 2014. Il leur a alors dit que la position du gouvernement sur la question du voile n’était pas figée, se référant à l’évolution des attitudes, il a ajouté que des « arrangements seraient mise à jour ». Fidèle à l’approche pragmatique du gouvernement, M. Lee a affirmé qu’il était «convaincu que nous ne serons pas dans la même situation aujourd’hui et dans cinq ou dix ans (…). Il est préférable que nous continuions une évolution progressive et prudente (…). L’harmonie raciale dont nous jouissons n’est pas parfaite, mais elle est plus précieuse et plus fragile que nous le pensons. Travaillons dur pour la renforcer, de sorte que toutes les races puissent vivre heureuses ensemble comme un seul peuple uni. »

Le voile pour les musulmanes ou le turban pour les sikhs font partie du paysage singapourien, cependant l’expression religieuse vestimentaire n’est pas autorisée partout. Tout comme en France, il y a des règles, mais de manière générale, le signe extérieur de religiosité est accepté.

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La laïcité est « une conquête historique » et « la liberté de croire ou de ne pas croire, de changer de religion, de manifester ses convictions y compris en dehors de chez soi. Vous avez le droit d’afficher vos convictions syndicales, politiques, le club de football que vous soutenez… et y compris vos convictions religieuses. La neutralité ne s’impose pas aux gens dans la rue. » Seulement aux agents de l’État. Les limites étant la décence, la sécurité ou le trouble de l’ordre public. Ce n’est pas moi qui le dis, mais Jean-Louis Bianco, le président de l’Observatoire de la laïcité en France.

Pour conclure, je vous laisse avec cette photo du président de la République singapourienne Tony Tan Keng Yam (au centre), entouré par la Présidente du Parlement Halimah Yacob (à droite) et le juge en chef Sundaresh Menon (à gauche), à l’ouverture de la session parlementaire, le 16 mai 2014:

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