Un peu de tendresse.

Il y a quelques jours, cette photo est apparue sur ma page Facebook.

tudung

Je l’ai trouvée très sympa, surtout dans le climat actuel où l’islam a très mauvaise presse. Le mois de juillet qui s’achève fut le témoin de nombreuses attaques d’islamistes en Allemagne, l’attentat du 14 juillet à Nice, ou l’assassinat du père Jacques Hamel il y a 3 jours… Si j’étais musulman, je me sentirais très mal à l’aise en voyant ce que des barbares peuvent faire au nom de ma religion.

À première vue, cette photo montre une jeune musulmane, sans doute malaise, utilisant son voile pour protéger une vieille chinoise de la pluie. La photo, prise à Singapour, a vite circulé sur Internet, car elle est riche en symboles: l’harmonie entre les communautés, le côté sympa du voile, les relations interconvictionnelles (je viens de découvrir ce mot dans le dernier numéro du ‘Monde des Religions’ et je le trouve très approprié, car il permet d’inclure dans le dialogue, ceux qui n’ont pas de religion)… Si j’étais musulman, je serais fière de cette jeune fille qui par un geste tout simple met en valeur une dimension essentielle de l’islam, l’attention aux autres.

Plus tard, la jeune fille en question, Sakinah Tan, s’est expliquée sur sa page Facebook: « Je ne comprends pas, en fait, tout ce que j’ai fait, c’est de montrer un peu d’amour à ma grand-mère. Pourquoi suis-je devenue une héroïne ? »

On a donc voulu (et moi le premier), en faire dire un peu trop à cette photo, qui sortie de son contexte, est sujette à de nombreuses interprétations. L’image reste forte, celle d’une jeune fille qui s’occupe de sa grand-mère, soulignant ainsi l’importance du rapprochement entre les générations. À Singapour, les personnes âgées sont en général prises en charge par leurs enfants, vivant sous le même toit. Mais l’histoire de cette photo ne s’arrête pas là.

Sakinah a un blog dans lequel elle s’est exprimée longuement sur cette photo qui l’a en fait mise très mal à l’aise. Voici quelques extraits de son blog:

« Je sais maintenant ce que ressentent les animaux exposés au public (ce qui est en quelque sorte paradoxale puisque je suis une animatrice en éducation au zoo de Singapour haha). »

Elle explique ensuite comment elle se sent un peu trop mise en avant et critique l’intrusion dans sa vie privée, car les commentaires qui ont suivis la photo étaient parfois blessants.

« Les gens sentent qu’ils ont le droit de décider si oui ou non il s’agit de ma grand-mère ou d’une dame chinoise aléatoire, juste en fonction de leur vision immature du monde. »

Sakinah raconte alors que deux de ses grands-parents sont chinois et les deux autres malais. Les uns musulmans, les autres non. Elle ajoute qu’elle est très proche de sa grand-mère chinoise et que tout cela est très naturel, pourquoi en faire toute une histoire ? En fait, sa propre langue maternelle est le mandarin. Bref, Sakinah est à l’image de la société singapourienne, complexe et riche dans son identité. On voudrait mettre les gens dans des boîtes, simplifier pour faire croire que l’on comprend tout, alors qu’en fait on tombe dans le piège des amalgames et des idées préconçues.

L’auteur de la photo est un photographe professionnel, Jason Quah. Il a réagi au blog de Sakinah, sur la page Facebook de celle-ci :

« Merci Sakinah Tan. Je suis honoré d’avoir été en mesure de voir et de photographier ce moment de tendresse entre vous et votre grand-mère. Je ne savais pas que l’image serait aussi largement partagée comme elle l’a été (…), donc je suis désolé pour l’attention non désirée que vous avez reçue. Mais je suis content que cela vous ait conduit à poser des questions importantes dans votre blog. »

Les questions sont en effet importantes. Les repères habituels liés à l’ethnicité n’ont plus lieu d’être dans une société où la cohabitation pacifique a laissé place à la mixité ordinaire.