Des bâtons dans les roues

Malgré les nombreux aprioris qu’on peut avoir sur la cité-état, il fait bon vivre à Singapour. C’est une économie fleurissante, un pays très développé et une société très organisée. Pourtant, il est vrai, la vie n’est pas toujours rose, et je voudrais ici mettre un bémol au portrait idéal que je présente parfois. Singapour est une démocratie autoritaire, c’est-à-dire que le gouvernement au pouvoir depuis l’indépendance (1965), ne laisse pas beaucoup de place à une opposition souvent muselée. Certaines lois sont d’un autre âge : les droits des travailleurs étrangers, la criminalisation de l’homosexualité, la peine de mort, etc… Sur le plan de l’inter-religieux, deux évènements récents m’ont rappelé que le gouvernement veillait au grain.

Je devais aller à un forum sur ‘la controverse d’Allah’, une discussion sur ce qui se passe en ce moment en Malaisie : certains tentent d’interdire l’utilisation du mot ‘Allah’ par les non-musulmans, alors que le mot est utilisé depuis des siècles par ceux qui parlent le malais et ne sont pas forcément musulmans. Pour plus de détails sur cette question, lire par exemple cet article paru dans Eglises d’Asie : pour approfondir.

Le forum avait pour titre : « La controverse ‘Allah’ et le futur des relations islamo-chrétiennes ». Deux intervenants, un pasteur presbytérien et un intellectuel musulman, devaient présenter leur analyse de la situation et il y aurait ensuite une discussion avec le public. Quelques jours avant cette rencontre, je recevais un email me disant qu’elle était annulée. Connaissant certains organisateurs, je me suis renseigné sur les raisons de cette annulation de dernière minute. En fait, les autorités (l’ISD, Internal Security Department, sorte de police politique) a fait pression sur les organisateurs pour que ce forum soit annulé. Ils avaient peur que cela créé des tensions avec nos voisins de Malaisie et que la controverse affecte l’ordre social de Singapour. Finalement, le forum a bien eu lieu, mais sous un autre nom (‘Perspectives on Faiths in Society’) et dans un autre lieu. J’y suis allé, ce fut une discussion très enrichissante, comme il devrait toujours y en avoir quand des tensions apparaissent entre les différentes communautés. Dommage que cela ne concerne qu’un public d’une quarantaine de personnes. Eviter de parler de sujets épineux, c’est prendre le risque de les voir ressurgir sous des formes irrationnelles et même violentes.

Quelques semaines plus tard, le passage à Singapour d’un groupe de 5 jeunes français faisant le tour du monde à la rencontre des initiatives inter-religieuses, fut l’occasion de se retrouver à nouveau avec les acteurs de ‘l’inter-faith’ de la scène singapourienne. Voici le site de ces globetrotters forts sympathiques : http://www.interfaithtour.com/

Une des rencontres devait avoir lieu à NUS (National University of Singapore), l’une des universités où je travaille. Les jeunes français devaient y rencontrer l’association inter-religieuse de l’université pour présenter leur projet et discuter avec les étudiants. Lorsque la responsable de ce groupe d’étudiants a demandé l’autorisation à l’université, car il faut toujours en référer aux autorités, elle s’est d’abord trouvée face à un refus. A sa grande surprise, car elle croyait vraiment que ce genre de rencontre entrait véritablement dans le cadre des activités de son association et que les étudiants pourraient vraiment en bénéficier. En fait, le fait que les intervenants soient étrangers et parlent sur un sujet sensible, les religions, ne fut pas accepté. Cependant, elle n’abandonna pas le projet, présenta une nouvelle proposition en disant que ce serait elle la principale intervenante et que la rencontre aurait lieu uniquement sur invitation. La rencontre eu finalement lieu, et tout se passa très bien. En voici une photo:

Nus interfaith

Ces deux exemples, dont je fus le témoin, m’ont rappelé un évènement peu glorieux de la récente histoire de Singapour : l’Opération Spectrum. Bien sûr, on est ici bien loin de cette affaire qui date de 1987, mais je viens de finir un excellent livre à ce sujet, écrit par un des principaux protagonistes : « Singapour vu d’en-bas , Chronique d’un basque en Asie » de Guillaume Arotçarena, cet épisode est donc très présent dans mon esprit. A l’époque, le gouvernement avait arrêté 22 personnes accusées d’un soi-disant ‘complot marxiste’. Il s’agissait en fait de travailleurs sociaux, d’avocats et d’artistes, dont beaucoup étaient catholiques, qui étaient engagés dans l’aide aux plus démunis (les employées de maison, les prisonniers, etc…). Les autorités singapouriennes voient d’un très mauvais œil toute tentative d’organisation de la société civile, surtout quand elle critique ou remet en question l’ordre établi.

Le travail qui est fait à Singapour dans le domaine du dialogue inter-religieux est donc surveillé de près, car il touche à un domaine sensible, celui de la religion. Je demandais l’autre jour à un ami musulman, très impliqué dans la promotion d’un dialogue de fond entre les religions :

– Penses-tu que le gouvernement encourage ce que nous faisons ou bien il veut nous mettre des bâtons dans les roues ?

– Je ne sais pas vraiment, me dit-il, le gouvernement semble vouloir encourager l’inter-religieux, mais c’est peut-être simplement pour satisfaire une petite minorité de gens comme nous, pour qui c’est important. En fait, je crois bien que la majorité des gens ne s’intéresse pas à ce genre de question.

Tout n’est pas simple donc, mais avec un peu de volonté on arrive à contourner les difficultés, en faisant preuve d’un peu de créativité pour passer outre les barrières qui se présentent parfois…