Le port du voile en 12 questions

Le port du voile pour les femmes musulmanes est un sujet de débat qui est récurent en France. La plupart du temps, il s’agit d’un dialogue de sourds. D’un côté il y a ceux qui y voit une exploitation de la femme ou qui estiment que le voile n’a pas sa place dans une société laïque moderne, et de l’autre côté ceux qui affirment que c’est une recommandation religieuse ou que les femmes devraient avoir le droit de choisir leur tenue vestimentaire. J’ai moi-même changé ma vision des choses, car mon approche qui au départ était uniquement intellectuelle, s’est heurtée à l’expérience de la rencontre et du dialogue, notamment avec des femmes qui portent le voile. On pourrait me reprocher le fait qu’en tant que chrétien, je ne suis pas qualifié pour parler de l’islam. En effet, je ne suis pas un spécialiste, mais je m’intéresse aux religions en général et je m’informe auprès de spécialistes quand une question comme celle-ci me semble complexe et que je souhaite comprendre plutôt que de juger. Je vais donc essayer de répondre à quelques questions sur le sujet, en essayant d’être le plus objectif possible, mais je peux me tromper. Si c’est le cas, merci de me corriger. Je laisserai ensuite la parole à des femmes musulmanes singapouriennes dans un autre article.

  1. Que dit le Coran sur le port du voile ?

Le Coran est écrit en arabe, et le traduire est toujours délicat car chaque mot peut avoir plusieurs sens et nécessite une interprétation qui est rarement objective. Le mot ‘ḥijāb’ par exemple peut signifier ‘barrière’, ‘partition’, ‘rideau’, ‘voile’. Ce mot apparaît 7 fois dans le Coran (7:46, 17:45, 19:17, 33:53, 38:32, 41:5, 42:51), et il est clair qu’il s’agit à chaque fois d’une sorte de barrière ou de partition, notamment à l’intérieur d’une tente pour séparer l’espace de réception de l’espace privé. C’est donc dans le cadre du respect de la vie privé qu’est énoncé par exemple :

Quand vous demandez quelque objet aux épouses du Prophète, faites-le derrière un voile (hijab). Cela est plus pur pour vos cœurs et pour leurs cœurs. (33:53)

Il n’y a que deux versets du Coran qui font référence au voile en tant que tenue vestimentaire pour les femmes:

Et dis aux croyantes de baisser leurs regards, de garder leur chasteté, et de ne montrer de leurs atours que ce qui en paraît et qu’elles rabattent leur voile sur leurs poitrines (…). (24:31)

Ce verset pour ‘les croyantes’ suit un autre verset encourageant ‘les croyants’ à baisser les yeux et à demeurer chaste. Le mot utilisé pour le voile mentionné dans ce verset 31 est khimâr, ‘voile de tête’, un vêtement porté aussi bien par les hommes que par les femmes.

Ô Prophète! Dis à tes épouses, à tes filles, et aux femmes des croyants, de ramener sur elles leurs grands voiles: elles en seront plus vite reconnues et éviteront d’être offensées. (33:59)

Le mot utilisé ici est jilbâb, une sorte de manteau qui appartenait à la tenue locale des femmes des villes et qui aurait englobé la tête. Les esclaves ne devaient pas porter la même tenue que les épouses de leurs maîtres.

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Mais le Coran rappelle aussi que ce qui prime, ce n’est pas le vêtement, mais le cœur :

Ô enfants d’Adam! Nous avons fait descendre sur vous un vêtement pour cacher vos nudités, ainsi que des parures. – Mais le vêtement de la piété voilà qui est meilleur – C’est un des signes (de la puissance) d’Allah. Afin qu’ils se rappellent. (7:26)

En fait, dans le Coran, la manière de s’habiller relève historiquement de questions de société et non de religion. Le Coran incite seulement à porter une tenue vestimentaire pudique.

  1. Que disent les hadiths, la tradition ?

Les hadiths (paroles et faits rapportés du prophète) et la tradition dans l’islam, tout comme dans l’Eglise catholique d’ailleurs, ont un poids non négligeable dans la mise en place de rites ou de règles. Il est difficile d’être exhaustif sur le sujet, je me contente de donner simplement deux exemples qui sont en contradiction :

Quand le fils d’un compagnon éminent du Prophète a demandé à sa femme Aisha bint Talha de se voiler le visage, elle a répondu, « Puisque le Tout-Puissant a mis sur moi le sceau de la beauté, c’est mon souhait que le public regarde la beauté et ainsi reconnaissent Sa grâce parmi eux. Je ne me voilerai donc en aucun cas. » Citée dans “Women in the Muslim World, ed. Lynn Reese, 1998

Selon Aisha, la femme du prophète, « Asma, fille d’Abu Bakr, s’est présentée devant l’Apôtre d’Allah portant des vêtements minces. L’Apôtre d’Allah détourna son regard d’elle. Il dit: O Asma, quand une femme atteint l’âge de la menstruation, il ne convient pas qu’elle montre ses parties de corps à l’exception de celle-ci et de celle-là, dit-il en montrant son visage et ses mains. » Abu Dawud, Livre 32, numéro 4092.

« Un autre hadith parle des femmes qui sont parfaitement habillées mais moralement nues, et donc impudiques, ce qui indique que la pudeur réside dans une attitude et un comportement plus que dans un vêtement. » explique Tareq Oubrou[1], l’imam de Bordeaux. Les prescriptions vestimentaires sont le reflet de normes sociales spécifiques (culturelles) et ne devraient pas avoir de dimension cultuelle.

  1. Le port du voile est-il une obligation religieuse ?

Non. À aucun moment, il n’est mentionné dans la Charia (droit musulman) la moindre sanction à l’encontre de celles qui ne portent pas le voile. « En aucun cas, il ne peut être porté comme une obligation religieuse. Le véritable habit de l’islam est celui de la décence, tout le reste n’est que mascarade. »[2]

Pour aller plus loin sur cette question, on pourra lire ici (Le voile est-il une obligation religieuse?) une remise en contexte des extraits du Coran cités précédemment.

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  1. Est-ce que les hommes musulmans font pression pour que leurs femmes portent le voile ?

Encore une fois, une réponse simple est impossible. Dans certains pays, les femmes sont contraintes de se voiler, c’est une norme sociale. À Singapour, ce n’est pas le cas, et en France non plus. Je vous conseille l’article très complet à ce sujet publié sur le site slate.fr (Les femmes musulmanes sont-elles forcées à porter le voile, comme on l’entend dire?)

« On a transformé un fantasme en une règle intangible, en considérant que s’il y a des femmes forcées de porter le voile, toutes les sont. Ce qui a été observé dans ces enquêtes [qualitatives] a souvent été conforté. La majorité des femmes qui se voilent le font librement, le reste c’est du fantasme » affirme la chercheuse Nacira Guénif-Souilamas, professeure à l’Université Paris 8 et vice-présidente de l’Institut des Cultures d’Islam.

  1. Pourquoi est-il demandé à la femme de se vêtir davantage que l’homme ?

Dans l’islam, l’homme et la femme sont tous les deux invités à la pudeur, mais la femme est en effet plus ciblée que l’homme. Plusieurs explications sont données…

« Dieu a créé le corps féminin en lui donnant certaines particularités par rapport à celui de l’homme. Le corps masculin est doté d’une « simplicité » qui fait que l’attirance charnelle qu’il éveille est d’ordre global, tandis que, chez le corps féminin, chaque partie possède son attirance. On peut d’ailleurs voir qu’aujourd’hui dans certains pays, l’homme se met en valeur en s’habillant, tandis que la femme se met en valeur en se déshabillant le plus possible, en exposant donc les attraits naturels de son corps[3] »

Certains ajoutent que la femme est plus sensible à l’affection, la gentillesse, l’humour… alors que l’homme, lui, est plus attiré par le look. Dans beaucoup de culture, les femmes expriment leur malaise face aux regards déplacés de certains hommes. C’est rarement le cas pour les hommes, qui eux sont souvent fiers d’être l’objet de regards féminins.

Au final, la plupart s’accorde aujourd’hui sur le fait que l’homme et la femme sont égaux, mais différents. Ils ne sont donc pas traités de manière identique concernant les prescriptions vestimentaires. On n’est pas obligé d’être d’accord, mais on peut comprendre le choix, il me semble.

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Costume folklorique de mon Anjou natal

6. Le voile aurait-il une origine culturelle ?

Il est intéressant de lire les études faites sur l’histoire du port du voile. Comme souvent en religion, un objet pratique peut prendre une signification symbolique. Dans certaines tribus de bédouins, le voile est porté par les femmes et les hommes pour se protéger du soleil et des tempêtes de sable. Il se trouve que l’islam est né dans ce contexte. Mais quand on étudie la société dans laquelle l’islam a vu le jour, on s’aperçoit aussi qu’elle « comprenait des disparités sociales et culturelles importantes, par exemple entre femmes libres et esclaves ou entre femmes des villes et nomades du désert, les recommandations coraniques visaient simplement à privilégier l’habit local des citadines libres, parce qu’il était apparemment considéré comme représentant la meilleure tenue de la bienséance, et aussi parce que Mahomet avait été un citadin.[5] ». Encore une fois, c’est le social qui s’exprime ici et non le religieux.

« Une grande ignorance régnait à l’âge pré-islamique. Les petites filles étaient enterrées vivantes. On vendait les personnes sur des marchés telles des marchandises. Les femmes esclaves déambulaient dans les rues à moitié dénudées, pour tenter d’attirer l’attention d’individus fortunés. En définitive sont descendus des versets prescrivant aux femmes de se couvrir à l’extérieur, afin que les femmes libres ne soient pas prises pour des esclaves[6]. »

Porter un voile dans la rue semble avoir été un signe de statut privilégié dans certaines cultures antiques, tout le contraire d’un signe d’asservissement. L’origine culturelle est évidente, et les raisons du port du voile sont multiples dès le départ.

7. Quelle est l’origine du voile dans la religion ?

En fait, c’est dans le christianisme qu’on mentionne le voile dans sa dimension religieuse pour la première fois. Saint Paul, dans la première Epître aux Corinthiens au chapitre 11, insiste pour que les femmes se voilent quand elles assistent au culte.

(3) Je veux cependant que vous sachiez que Christ est le chef de tout homme, que l’homme est le chef de la femme, et que Dieu est le chef de Christ. (4) Tout homme qui prie ou qui prophétise, la tête couverte, déshonore son chef. (5) Toute femme, au contraire, qui prie ou qui prophétise, la tête non voilée, déshonore son chef: c’est comme si elle était rasée. (1 Corinthiens 11)

Ce chapitre lu aujourd’hui peut choquer. Il est sans doute bon de le replacer dans le contexte de l’époque. En tout cas, c’est le premier écrit issu des religions monothéistes à avoir lié le voile des femmes à leur relation à l’homme et à Dieu.

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Marie apparaît voilée dans la majorité des peintures la représentant

Dans le judaïsme, le mot « voile », qui apparaît très peu dans l’Ancien Testament, a aussi une fonction plus sociologique que religieuse.

8. Le voile est-il une soumission de la femme à l’homme ?

Beaucoup de musulmans parlent ici d’un malentendu. L’occident a tendance à appréhender de nombreux éléments du religieux à travers le prisme de leur signification dans le christianisme. Or, la Bible, comme nous l’avons vu dans la question précédente fait référence à la soumission de la femme à l’homme dans le port du voile. Les mémoires de l’inconscient collectif semblent avoir gardé trace de cette signification particulière donnée au voile que portaient des femmes en Europe.

Le malentendu vient souvent d’un transfert de symbole d’une religion ou d’une culture à une autre. (…) Dans la lecture judéo-chrétienne, le voile renvoie à la soumission de la femme. Or, pour les musulmans, il s’agit en réalité d’une soumission à Dieu. (…) Ainsi, il ne vient pas à l’esprit d’aucune femme musulmane observant cette pratique qu’elle le fait par obéissance au mari, au père ou au frère. Ceux qui ont cette perception partent d’un a priori culturel chrétien[7].

9. Peut-on porter le voile et être féministe ?

Autant être clair, les religions en général ne sont pas vraiment des organisations féministes. Le féminisme s’oppose à la discrimination basée sur le sexe et dans pratiquement toutes les religions, les femmes ne peuvent pas accéder aux postes d’autorité. Le voile peut être perçu comme discriminatoire, car il est exclusivement réservé aux femmes, et dans la culture musulmane, les critères de pudeur sont plus stricts pour les femmes que pour les hommes. L’Islam relègue les femmes derrière les hommes pendant la prière, ne leur accorde pas les mêmes droits en matière d’héritage et de divorce, etc…

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Asma Lamrabet

Cependant, il serait intéressant de regarder l’attitude du prophète Mahomet envers les femmes avant de dire que l’Islam est misogyne. Replacées dans leur contexte, la plupart des innovations concernant la femme dans le Coran sont des avancées, même si on est encore loin du féminisme de l’époque moderne. « En considérant le contexte, on peut qualifier de révolutionnaires les mesures prises en faveur des femmes par Mahomet. (…) Après la mort du Prophète, l’ordre patriarcal devait régner à nouveau. L’oppression des femmes reprit son cours. On n’osa certes pas rétablir la coutume de les enterrer vives, mais on les enterra sous d’épais voiles, chez elles, les condamnant, elles qui furent la consolation du Prophète Mahomet, à des siècles de silence et d’invisibilité.[4] » À partir du Coran, beaucoup de femmes parviennent à démontrer que les interprétations classiques se basent sur des expériences d’hommes, à partir d’un regard masculin, influencées par les sociétés patriarcales dans lesquelles ils vivaient.

Le choix de porter le voile n’est pas un acte féministe, mais les féministes qui portent le voile sont nombreuses. « Ce n’est pas l’islam qui opprime les femmes, c’est la lecture machiste qui en est faite. » résume l’une d’entre elles, Amina Wadud. « Il faut déconstruire la lecture patriarcale qui mine la pensée islamique » explique Asma Lamrabet, une féministe marocaine.

Chez mes voisins de Malaisie, le collectif des Sisters in Islam (SIS) (http://www.sistersinislam.org.my/), fondé en 1987, prend régulièrement des positions controversées sur des questions comme la polygamie, le rôle des femmes dans l’histoire de l’islam ou encore la liberté de religion, les SIS ont contribué à remettre en question la version « officielle » de l’islam telle qu’elle est promue par l’État malaisien.

  1. Que signifie le port du voile ?

Le Monde des religions vient de consacrer un numéro à l’histoire du voile. Dans son éditorial[8], Virginie Larousse résume les choses ainsi :

« Le voile est extraordinairement polysémique. Il peut vouloir dire une chose et son contraire. C’est ainsi que, entre autres, le voile peut être : simple coutume culturelle, à dimension souvent pratique (protection contre la poussière, le soleil) ; signe d’émancipation (chez les Grecques païennes) ou à l’inverse de soumission (mais dans ce cas, soumission à qui : à Dieu ou à la gent masculine ?) ; revendication identitaire dans des sociétés qui tendent à l’uniformisation ou accessoire de mode ; symbole d’une quête spirituelle, voire mystique (chez les sikhs par exemple, où ce sont les hommes qui portent le voile !). D’où mon interrogation : lorsque l’on s’écharpe sur le voile, au fond, de quel voile parle-t-on ? (…) Certes, les symboles, les rites, sont importants, et peuvent être signifiants. Néanmoins, ils ne sauraient l’emporter sur la dimension intérieure que toute spiritualité doit s’attacher à cultiver. En d’autres termes, attention à ne pas réduire la religion à un signe. « L’habit ne fait pas le moine », nous dit la sagesse populaire. Il importe de privilégier l’être, plutôt que le paraître. »

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Lorsqu’on parle de symbole, on doit se replacer dans une culture spécifique et une époque précise, car les symboles perdent facilement de leur signification et sont souvent détournés quand ils sont replacés dans un autre contexte. « Il est fréquent de rencontrer des femmes portant le hijâb concomitamment avec des vêtements très moulants ou transparent et tout en étant maquillées de manière exagérée. On peut parler là d’un vrai détournement de symbole et se demander : où est la pudeur[9] ? »

« Le voile est resté un symbole puissant de l’altérité quand le colonialisme s’est effondré après la seconde guerre mondiale et que les Musulmans des pays colonisés ont afflué en France. Mais maintenant, cette altérité se joue à l’intérieur même d’un pays qui tente de définir sa propre identité postcoloniale.[10] »

Selon Bruno Nassim Aboudrar, le voile s’est répandu en terre d’islam comme signe de subordination de la femme, avant de devenir un enjeu symbolique de refus de la colonisation, puis une revendication d’indépendance culturelle par rapport à un Occident perçu comme hégémonique. Ce qui explique que, de nos jours, il puisse être autant porté comme un symbole de liberté que de sujétion[11].

  1. L’incompréhension ne vient-elle pas d’une conception différente de la visibilité ?

On est en face ici de deux cultures très différentes. Pour les chrétiens, Dieu s’est fait homme, il a été vu, on peut le représenter par des images. Pour les musulmans, Dieu est invisible et ne peut être représenté. Il suffit de comparer l’intérieur d’une église avec celui d’une mosquée pour se rendre compte de la différence au niveau visuel. Dans l’islam, on se méfie du regard. Voir, c’est ouvrir la porte du désir. Le voile sert à soustraire les femmes au visible, mettant ainsi en valeur leur dimension sacrée. Dans la société moderne où le visuel et le paraître prennent tellement de place, l’islam a du mal à trouver sa place.

  1. Faut-il interdire le port du voile ?

Suite à l’affaire du burkini, un article très intéressant est paru dans le New York Times, sous le titre : « France’s ‘Burkini’ Bans Are About More Than Religion or Clothing ». L’auteure, Amanda Taub, soulignait que « Les interdictions vestimentaires ont pour but, de faire pression sur les Musulmans français pour qu’ils se détournent de tout sentiment d’identité communautaire et adoptent l’identité française étroitement définie qui préexistait avant leur arrivée. Mais essayer de forcer à l’assimilation peut avoir l’effet contraire : dire aux Musulmans français qu’ils ne peuvent pas avoir simultanément une identité musulmane et une identité française, les forcer à choisir, c’est ainsi les exclure de ce que recouvre l’identité nationale au lieu de les convier à y contribuer.(…) La France a un autre choix : elle pourrait élargir sa définition de l’identité nationale pour inclure les Musulmans français tels qu’ils sont. C’est quelque chose qui peut effrayer beaucoup de Français, qui le vivrait comme renoncer à une identité « traditionnelle » confortable et non comme l’ajout d’une nouvelle dimension à celle-ci. »

En conclusion, vue la complexité derrière les raisons qui peuvent pousser une femme à porter le voile, ne serait-il pas plus juste d’en revenir à la liberté individuelle de chaque femme. Tant qu’elle n’est pas obligée de le porter, pourquoi ne pas laisser la femme musulmane libre de choisir sa tenue vestimentaire selon ses croyances religieuses, sans projeter notre propre interprétation ou croyance basée sur notre histoire à nous et non la sienne. Une femme ne devrait pas être obligée de porter le voile pour des raisons religieuses, de même qu’elle ne devrait pas être obligée de l’enlever pour des raisons de laïcité mal comprise.

Je termine en reprenant les mots de mon ami Imran qui souligne que le public devrait être encouragé à ne pas adopter de stéréotypes sur le voile et ne pas accuser les femmes qui le portent d’être des ignorantes ou des opprimées, ni les femmes qui ne le portent pas d’être immorales ou impudiques. La dignité de la femme à décider par elle-même doit être primordiale. Dans le contexte du Singapour multiculturel, le droit de porter et le droit de ne pas porter le voile doivent être respectés sur la base des droits de l’homme et de la liberté de croyance.

Les musulmans sont des gens comme les autres, on ne rencontre jamais des cultures ou des religions, mais toujours des individus qui s’en sont approprié différents éléments en constante évolution et interaction les uns avec les autres pour se construire.

Au hasard de mes recherches, je suis tombé sur cette vidéo d’une émission québécoise sur le sujet. Je trouve le débat très clair et instructif, d’autant plus que si on le replace dans l’actualité (attentat dans une mosquée de Québec) il devient crucial d’en reparler:

[1] “Ce que vous ne savez pas sur l’islam”, Fayard 2016.

[2] Cheikh Khaled Bentounès. Le monde des religions Septembre 2003.

[3] Abû Chuqqa, d’après Tahrîr ul-mar’a, 4/22

[4] “Le Prophète qui aimait les femmes.” Leili Anvar dans le Monde des religions

[5] Citation de Jacqueline Chabbi. Extrait du “Monde des religions” de janvier 2004.

[6] Hayat Nur Artiran. Le Monde des Religions, Septembre-octobre 2016, n°79

[7] Tareq Oubrou. “Ce que vous ne savez pas sur l’islam”, Fayard 2016.

[8] L’étole des femmes. Le Monde des Religions, Septembre-octobre 2016, n°79

[9] Tareq Oubrou, “Ce que vous ne savez pas sur l’islam”, Fayard 2016.

[10] Amanda Taub, The New York Times (USA) 18 août 2016.

[11] “Comment
 le voile est devenu musulman”. Bruno Nassim Aboudrar
, Flammarion, 2014.

La laïcité à la française

Vu de l’étranger, les observateurs et les médias ont bien du mal à expliquer la laïcité dans sa version française. Elle est souvent interprétée comme une interdiction de l’expression religieuse dans l’espace public. Mais lorsque les français eux-mêmes ne savent pas de quoi on parle vraiment, cela devient inquiétant…

Un manuel scolaire d’histoire (Editions Hatier, Terminales L-ES-S, édition 2014), donne la définition suivante de la laïcité:

manuel-histoire

Le président de l’Observatoire de la laïcité, Jean-Louis Bianco, vient de demander aux Editions Hatier de corriger leur erreur dans le courrier suivant:

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Dans sa lettre, Jean-Louis Bianco rappelle que la loi de 1905 de séparation de l’Eglise et de l’Etat garantit le libre exercice des cultes dans l’espace public. Enseigner une version fermée de la laïcité dans les écoles est grave et contraire à la réalité. Il serait sans doute bon de rappeler aussi la déclaration des droits de l’homme:

Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction seule ou en commun, tant en public qu’en privé, par l’enseignement, les pratiques, le culte et l’accomplissement des rites.

Article 18 de la Déclaration universelle des droits de l’homme

Ou celle de la Convention européenne qui est similaire:

Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction, ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction individuellement ou collectivement, en public ou en privé, par le culte, l’enseignement, les pratiques et l’accomplissement des rites.

Article 18 de la Convention européenne des droits de l’homme

Dans une présentation très claire et simple, l’Association Coexister vient de produire cette vidéo pour définir ce qu’est la laïcité à la française:

Il serait intéressant de se poser la question du pourquoi… Pourquoi cette mauvaise interprétation de la laïcité française? Est-ce dû au fait qu’on préfère simplifier les choses? Après tout, si on nous dit que la religion n’a rien à faire dans l’espace public, les choses sont claires: plus de problème de burkini, de voiles ou de cantines scolaires servant des repas halal. Le problème est réglé, chacun pratique sa religion dans son église, sa mosquée, son temple ou sa maison, et puis on n’en parle plus. C’est tellement plus facile de comprendre les choses ainsi. Pendant qu’on y est, on interdit aux évêques de prendre position sur les problèmes de société, on interdit aux prêtres de porter le col romain et aux religieuses leur voile… et si on interdisait aussi les œuvres caritatives faites au nom de la religion? On pourrait par exemple mettre le feu à un centre d’accueil pour migrants géré par Emmaüs… Ah pardon, ça c’est déjà fait: Un futur centre d’accueil pour migrants a été incendié dans la nuit du lundi 5 au mardi 6 septembre à Forges-les-Bains (Essonne)

Bien sûr que ce n’est pas facile de partager l’espace public avec ceux dont on ne partage pas les idées, ceux qui nous mettent mal à l’aise. Mais leur interdire de se montrer tant qu’ils ne laissent pas leurs croyances aux vestiaires risque de se transformer en une chasse aux sorcières rappelant des chapitres bien sombres de notre histoire.

 

Autre laïcité, autre réalité, à Singapour les religions sont très visibles dans l’espace public, parfois même un peu trop, comme il y a quelques jours ici:

f1-blessingIl s’agit de la désormais traditionnelle prière inter-religieuse pour que la course de Formule 1, qui aura lieu à la mi-septembre, se passe bien, sans accidents (voir à ce sujet mon article: Trouver le bonne Formule). Cela peut paraît bizarre de vouloir ‘bénir’ un tel évènement, mais au moins, les 10 religions officielles de Singapour savent régulièrement montrer qu’elles sont proches et prêtes à partager l’espace commun pour le bien de tous.

Pour une histoire de maillot de bain.

Je ne pensais pas en parler ici, mais puisqu’il s’agit du savoir vivre ensemble avec les autres religions, que cela se passe en France, ma chère terre natale, et qu’on en parle jusqu’à Singapour… Voici quelques mots et beaucoup d’images sur le sujet…

Cet été, la France se ridiculise donc aux yeux du monde en obligeant des femmes à se déshabiller pour aller à la plage. Cela fait couler beaucoup d’encre (par exemple à Singapour : ici ou ), c’est une affaire locale qui est devenue nationale, puis internationale. Pourtant, le nombre de femmes portant le burkini est tellement infime que les médias français ont dû aller chercher des photos en Turquie pour illustrer ce sujet d’atteinte aux bonnes mœurs. Plusieurs millions de français sont musulmans, c’est la deuxième religion en France, après le catholicisme. Quand va-t-on accepter qu’ils font partie de l’identité moderne de la France ? Quand va-t-on apprendre à vivre ensemble au lieu de souffler sur le feu de la division ?

« À partir du moment où nos ancêtres ont colonisé (ont fait l’erreur de coloniser, d’après moi), nous avons à en porter la responsabilité et les conséquences. Voilà des sociétés entières, de confession musulmane et bien souvent de langue française, qui sont amenées à venir chez nous parce que nous les y avons attirées. Ce serait incroyable maintenant de ne pas vouloir vivre avec elles. » Chantal Delsol, philosophe et historienne des idées. Article du 26/8/2016

Les attentats terroristes en France n’ont fait qu’apporter de l’eau au moulin de ceux qui étaient déjà allergiques à tout ce qui est musulman. Je comprends l’anxiété de certains de mes compatriotes.  L’islam ne leur est pas familier, ces femmes qui se couvrent la tête apparaissent dans leur environnement comme un cheveu sur la soupe. Une femme voilée représente un symbole qu’on a du mal à comprendre et qu’on interprète hâtivement comme une soumission de la femme à l’homme. Dans un futur proche, j’envisage d’ailleurs d’écrire un article pour expliquer un peu ce que veut dire le port du voile, quel est son origine, et surtout donner la parole à celles qui le portent ici, à Singapour. C’est un point qui m’a longtemps posé question dans la religion musulmane, et j’ai donc pas mal creusé pour essayer de comprendre. En attendant,

« Il y a quelque chose qui donne le tournis dans ces arrêtés d’interdiction du burkini qui fleurissent sur le littoral français. L’évidence de la contradiction – imposer des règles sur ce que les femmes peuvent porter sur la base de l’idée qu’il est injuste pour les femmes de devoir obéir à des règles sur ce que les femmes peuvent porter ». Amanda Taub, The New York Times, 18 août 2016

Cet article du New York Times analyse très bien la difficulté que certains français ont à remettre en cause ce qui fait leur identité nationale. Celle-ci ne se résume plus à ‘nos ancêtres les gaulois’ ou encore à la ‘France fille aînée de l’Église’. Un français d’origine maghrébine et de confession musulmane ou encore un enfant de réfugiés vietnamiens et de confession bouddhiste sont pleinement français. Ils sont le fruit de notre histoire de France qui passe par un passé peu glorieux de colonisateur. Que veulent dire les mots ‘Liberté, Égalité et Fraternité’ si on ne peut accepter l’autre dans sa différence? On peut ne pas être à l’aise en voyant une femme portant un burkini ou encore une femme aux seins nus se promenant sur la plage, mais cela est avant tout révélateur de ce qui se passe dans notre tête, nos frustrations et nos peurs. Interdire une tenue plutôt qu’une autre, soi-disant parce que cela va à l’encontre des valeurs de la République me semble très subjectif, et je ne vois pas vraiment en quoi l’ordre public est menacé. Les islamistes d’ISIS doivent se réjouir de la façon dont on marginalise les musulmans en France, cela leur donne de bons arguments pour recruter des volontaires qui sont souvent justement des jeunes se sentant incompris et exclus…

Voici une petite collection de dessins et de photos apparus sur la toile pour illustrer le sujet et mettre en valeur le ridicule de la situation…

Comme le soulignent ces dessins, il y a des problèmes bien plus importants en ce moment, mais apprendre à coexister est aussi essentiel, et si toute cette histoire pouvait alimenter un débat constructif sur la place de l’islam en France, ce serait un mal pour un bien. Le bon sens semble heureusement avoir pris le dessus:

« Le juge des référés du Conseil d’État conclut que l’article 4.3 de l’arrêté contesté a porté une atteinte grave et manifestement illégale aux libertés fondamentales que sont la liberté d’aller et venir, la liberté de conscience et la liberté personnelle. La situation d’urgence étant par ailleurs caractérisée, il annule l’ordonnance du juge des référés du tribunal administratif de Nice et ordonne la suspension de cet article. » Conseil d’Etat

Le Conseil d’Etat a invalidé les directives des mairies concernées, mais le problème semble loin d’être résolu. Certains semblent vouloir surfer sur la vague de la peur du musulman pour engranger des votes avec leurs discours populistes.

En France on sait aussi avoir une toute autre approche et proposer des gestes très forts comme celui de musulmans s’invitant dans des églises catholiques au lendemain de l’assassinat du père Jacques Hamel. Mais hélas , cela semble moins intéresser les médias

Messe-musulmans

Comme par hasard, je viens de relire un passage du Petit Prince avec mes étudiants… C’est au chapître III:

« J’ai de sérieuses raisons de croire que la planète d’où venait le petit prince est l’astéroïde B 612. Cet astéroïde n’a été aperçu qu’une fois au télescope, en 1909, par un astronome turc.

Il avait fait alors une grande démonstration de sa découverte à un Congrès International d’Astronomie. Mais personne ne l’avait cru à cause de son costume. Les grandes personnes sont comme ça.

petitprince2Heureusement pour la réputation de l’astéroïde B 612 un dictateur turc imposa à son peuple, sous peine de mort, de s’habiller à l’Européenne. L’astronome refit sa démonstration en 1920, dans un habit très élégant. Et cette fois-ci tout le monde fut de son avis. »

petitprince1L’habit semble faire le moine…

De Charlie à Madonna

Le jour où nous commémorions les assassinats du 7 janvier 2015 en France, les médias singapouriens annonçaient la venue de Madonna à Singapour pour un concert qui aura lieu le 28 février. Je trouve intéressant de rapprocher ces deux évènements, car ils illustrent deux réactions différentes face à la provocation religieuse.

Commençons avec Charlie. A la une du numéro anniversaire, apparaît ce dessin de Riss, le patron du journal:

Couverture de Charlie Hebdo - Janvier 2016

Couverture de Charlie Hebdo – Janvier 2016

Dieu passe pour un assassin. La représentation de Dieu reprend des symboles classiques : un vieux barbu, l’œil de la Providence et le triangle de la Trinité. On peut sans doute comprendre ici que les assassins en questions sont les croyants en général et que, ce qui est visé, c’est la religion, ou plutôt les religions monothéistes. Charlie Hebdo affiche donc une nouvelle fois son athéisme, mais plus que l’a-théisme, ce qui ressort de ce dessin, c’est de l’anti-théisme, une sorte de rejet des religions, accusées de semer la terreur.

Autant de nombreux croyants, il y a un an, ont pu dire « Je suis Charlie », autant il leur sera difficile de s’identifier avec ce dernier numéro du magazine. Mais n’est-ce pas l’essence même de Charlie Hebdo que de vouloir provoquer ? Des représentants musulmans, catholiques et juifs ont protesté, dénonçant les amalgames et la provocation. Le Vatican a même réagit dans l’Osservatore Romano: “Derrière la bannière trompeuse d’une laïcité intransigeante, l’hebdomadaire français oublie une fois de plus que des dirigeants religieux de tous les cultes appellent depuis des lustres à rejeter la violence commise au nom de la religion et qu’invoquer Dieu pour justifier la haine est un authentique blasphème”.

Riss s’explique dans un entretien auprès de l’APF: « Charlie doit être là où les autres n’osent pas aller. Pour cette couverture, je voulais dépasser telle ou telle religion et toucher à des choses plus fondamentales. C’est l’idée même de Dieu que nous, à Charlie, on conteste. En affirmant les choses clairement, ça fait réfléchir. Il faut un peu bousculer les gens, sinon ils restent sur leurs rails ».

Personnellement, en tant que croyant, je ne me sens pas offensé. Ce n’est simplement pas l’image de Dieu que j’ai. Je suis plus enclin à Le voir dans les œuvres humanitaires des hommes et des femmes de religions plutôt que dans les terroristes déjantés. Mais puisque ces derniers disent agir au nom de Dieu, je peux comprendre la caricature et même en rire. (Voir mon article sur le sujet: le droit d’offenser).

En France on peut pratiquement tout dire et même si la liberté d’expression a des limites (notamment concernant les attaques personnelles, le racisme ou l’antisémitisme), on peut rire de tout, quitte à heurter les sensibilités. Madonna, elle, ne sera pas autorisée à se moquer des religions lorsqu’elle viendra à Singapour, car ici, il est illégal de s’en prendre aux religions.

La censure est bel et bien présente à Singapour, mais depuis quelques années, les censeurs sont un peu plus souples. Le passage de Lady Gaga à Singapour en mai 2012, par exemple, avait été autorisé par l’autorité de censure, le MDA (Media Development Authority), alors que les thèmes religieux sont très présents dans des chansons comme ‘Bloody Mary’ ou bien ‘Judas’. Voici par exemple le clip vidéo de ‘Judas’, qui est chargé de symboliques chrétiennes (les 12 apôtres, Marie Madeleine, la femme adultère, etc…) :

En fait, avant et après le concert, certains (dont la Conseil National des Eglises de Singapour qui regroupe de nombreuses églises protestantes) se sont plaints du passage de Lady Gaga, arguant du fait qu’elle dénigre et offense la religion. Le MDA aura sans doute tiré quelques leçons de cet épisode (comme en témoigne un échange épistolaire de décembre 2015) et c’est Madonna qui passera donc à la censure.

Jusqu’ici, Madonna n’avait jamais pu venir à Singapour. En 1993, la police n’autorisa pas le concert de la chanteuse, soulignant que son spectacle était «  à la limite de l’obscène et connu pour être répréhensible pour des raisons morales et religieuses». Madonna n’a pas changé, mais Singapour a évolué… Elle pourra se produire à Singapour. Son concert sera néanmoins interdit aux moins de 18 ans.

Madonna

Le MDA demande à ce que « l’organisateur du concert se conforme aux termes de la licence qui stipule que le concert ne doit pas avoir de contenu pouvant offenser toute race ou religion ». La chanson ‘Holy Water’ par exemple, ne sera pas autorisée dans le programme du concert de Singapour.

Ne connaissant pas vraiment les dernières chansons de Madonna, je suis allé voir sur le Net de quoi il s’agissait. Je souligne au passage le côté ridicule de l’histoire, puisque cette chanson est tout à fait accessible sur le Net et que la pub faite à son sujet la rend d’autant plus populaire…

holy water

Si on ne connaît pas l’anglais, on repèrera quand même que la chanson a des ressemblances en terme de bruits de fond avec le ‘Je t’aime moins non plus’ de Serge Gainsbourg, qui fut d’ailleurs interdit à Singapour pendant de nombreuses années mais ne l’est plus. Voici quelques phrases tirées de ‘Holy water’ :

  • Cela n’a-t-il pas le goût de l’eau bénite ?
  • Je vous promets que ce n’est pas un péché, trouvez le salut au plus profond
  • Nous pouvons le faire ici sur le plancher
  • Yeesus (Jésus ?) préfère ma chatte

Il s’agit donc d’une séance de cunnilingus décrite avec des termes du vocabulaire chrétien. Pas vraiment de surprise de la part de Madonna, mais je suppose que certaines âmes sensibles peuvent se sentir insultées et ont du mal à accepter qu’on bafoue leur religion (le spectacle lui-même est chargé de symbolique chrétienne: religieuses, croix, cène, etc…). Ayant vu Madonna en concert à Paris, il y a quelques années, j’ai beaucoup apprécié le spectacle et le talent de danseuse de la star. J’ai un peu de mal à comprendre cette censure qui, finalement, fait plus de mal à l’image de la religion qu’elle ne la protège.

En commençant ce blog, je ne pensais pas être amené à parler si souvent de la liberté d’expression, mais je me rends bien compte que c’est un problème moderne auquel les religions doivent faire face : la provocation, la remise en cause, la désacralisation font partie du paysage et on ne peut plus se réfugier derrière une conception inébranlable de la vérité. Il faut savoir se remettre en question en permanence, mais surtout faire preuve d’humilité et savoir rire de soi.

Dans un monde idéal, il n’y aurait aucune provocation, chacun tenterait d’œuvrer pour la paix plutôt que de chercher à diviser. Mais ce monde reste une utopie. La division semble même être à l’ordre du jour : les religions sont tentées par la radicalisation; en réaction aux attentats terroristes de 2015, le discours sur la laïcité en France devient antireligieux; les nationalistes de tous bords pervertissent l’idée patriotique… et à Singapour on tente de préserver l’harmonie en interdisant purement et simplement la provocation, alors que cela a pour effet d’élargir le fossé entre ceux qui ne se sentent pas provoqués et ceux qui ont un sens de l’humour limité. La vie en société n’est pas simple ! Faut-il interdire à outrance pour protéger tout le monde ? Faut-il tout autoriser pour promouvoir la liberté de chacun ? Et si au lieu de se renfermer sur soi, sur sa liberté, sur ses droits, sur ses croyances et ses susceptibilités, on s’ouvrait à l’autre ?

Je conclue en rapprochant à nouveau Madonna et Charlie, dans cette vidéo qui date de janvier 2015 :

 

 

 

Nous sommes unis

Les mots face à l’horreur et la barbarie semblent parfois creux, mais les mots ont aussi un effet thérapeutique. Quand on a mal intérieurement, il est important de l’exprimer et même si cette expression est maladroite, elle aide à extérioriser la douleur pour éventuellement la soulager. Les attentats à Paris ont bien sûr un lien avec les religions, l’émotion est très forte à Singapour aussi. Je ne vais pas essayer d’être exhaustif sur le sujet, mais voici quelques réflexions…

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Pourquoi pleurer Paris et pas Beirut ou Bagdad?

Les réseaux sociaux débordent de réactions suite aux attentats à Paris le 13 novembre dernier. Vu de l’étranger, vu de Singapour, la France peut paraître loin et certains se sont demandé pourquoi les réactions étaient si fortes envers les massacres de Paris, alors qu’à Beirut ou en Irak il se passe des évènements similaires dont personne ne s’émeut. Mon ami Imran, un philosophe musulman, a une nouvelle fois trouvé des mots que je trouve très justes. Il s’adresse en particulier à ses frères musulmans (en majorité sunnites, comme lui) et ma traduction n’est peut-être pas très fluide, mais voici ce qu’il dit sur sa page Facebook:

« Suite aux attaques terroristes à Paris, je trouve qu’il y a beaucoup de confusion et que certains milieux ont réussi à piéger, en les culpabilisant, de nombreuses personnes pour avoir exprimer un simple sentiment de chagrin pour les Parisiens.

Tout d’abord, montrer son chagrin et sa solidarité avec Paris ne signifie pas que vous ne ressentez rien pour les autres victimes dans d’autres parties du monde. Cela ne signifie pas que certaines vies comptent plus que d’autres. Je trouve ça problématique parce que les gens ont des liens affectifs et des rapports différents envers chaque évènement, et il est impossible de montrer son chagrin et son soutien pour tous les problèmes qui affligent le monde.

Réfléchissez une seconde: si rien ne s’était passé à Paris, est-ce que ces mêmes personnes qui soulignent l’absence de soutien pour autre chose que Paris monteraient au créneau pour soutenir Beyrouth ou Bagdad? Je ne le pense pas.

Il est clair que certains milieux concentrent le problème sur «l’Occident» alors qu’ils sont discrets sur une chose: le silence des musulmans eux-mêmes sur les meurtres presque quotidiens de leurs frères musulmans par des musulmans. Et ces meurtres, nous l’oublions souvent, sont ciblés sur une communauté : les chiites. Qui vous a dit que la cible à Beyrouth était les chiites? Que presque tous les autres jours, les chiites en Irak, au Yémen, en Afghanistan et au Pakistan, ont été ciblés et massacrés? Est-ce que ces gens qui vous piègent en vous culpabilisant font partie des défenseurs des droits de ces chiites et font campagne pour eux? Non.

Vous voyez, nous sommes tous des hypocrites. Il ne faut pas se leurrer. Et si je vous disais qu’un écologiste arrive alors en demandant : « pourquoi êtes-vous en deuil pour les êtres humains tués alors que chaque jour une espèce va disparaître en raison de notre destruction de l’environnement; est-ce que les vies humaines sont plus importantes que les autres espèces? » Vous voyez, c’est un jeu stupide de dire «pourquoi ceci et pas cela ». C’est un jeu politique qui piège les gens ordinaires. Je ne veux rien avoir à faire avec tout ça.

Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de réel problème avec le déséquilibre des pouvoirs dans la géopolitique. J’en suis tout à fait conscient et je déplore le genre de politiques horribles que les superpuissances, avec des ambitions néo-impérialistes, ont imposées à certains états, en particulier au Moyen-Orient. Mais on ne peut pas sous-entendre que le soutien ordinaire pour les Parisiens s’assimile à de la complicité avec le néo-impérialisme. Cela va trop loin.

Donc pour résumer: laissez ceux qui veulent exprimer de la douleur avec Paris le faire. Que ceux qui veulent exprimer de la douleur pour Beyrouth le fassent. Que ceux qui veulent exprimer de la douleur pour Bagdad le fassent aussi. Que ceux qui veulent exprimer de la douleur pour Gaza le fassent. Que ceux qui veulent exprimer de la douleur pour les Rohingya le fassent. Que ceux qui veulent exprimer de la douleur pour les orangs outans le fassent. Que ceux qui expriment de la peine suite au décès de leur voisin de palier le fassent. Il n’est pas nécessaire de culpabiliser les autres en disant « pourquoi ceci et pas cela ? » Parce que de dire « je suis en deuil pour tous », même si c’est noble, ne signifie rien de plus que de la résignation. Imaginez qu’un de vos voisins ait été assassiné, et que tout ce que vous puissiez dire soit: « Je suis désolé pour tous ceux qui ont été assassinés », ce serait insensé.

Il y a un contexte pour tout. L’argument discursif sur les pouvoirs et la géopolitique peut être utilisé en d’autres lieux. Le deuil ne doit pas être politisé. »

Mohamed Imran Mohamed Taib

Fleurs déposées devant l'ambassade de France à Singapour

Fleurs déposées devant l’ambassade de France à Singapour

Messages de soutien

J’ai été très touché, et je suis sûr que c’est la cas pour de nombreux français vivant à Singapour et ailleurs, par les messages reçus par des amis, des étudiants ou des inconnus, me demandant si mes amis et ma famille en France avaient directement été touchés par les attentats. Je réalise en écrivant ces lignes que je n’ai moi-même pas demandé à mes compatriotes ce qu’il en était de leurs familles? Je me suis simplement dit que pas de nouvelle signifiait pas de mauvaise nouvelle.

Voici un message auquel j’ai particulièrement été sensible, il m’a été envoyé par la responsable des ressources humaines d’une des universités où je travaille:

Cher François,
Nous ne nous sommes pas rencontrés personnellement, mais je suis consciente que vous êtes membre à temps partiel de notre corps professoral et que vous avez actuellement une classe de français pendant ce semestre. Au nom de nous tous dans le bureau des Ressources humaines et de l’administration, je vous envoie cet email pour vous faire savoir à quel point nous avons été choqués et attristés par les événements tragiques qui se sont déroulés à Paris vendredi soir dernier.
Je comprends que vous êtes à Singapour depuis quelques années et que vous pouvez à bien des égards considérer Singapour comme votre maison, mais néanmoins j’espère vraiment que tout va bien pour vous, toute votre famille et les amis qui peuvent avoir été à Paris vendredi soir. Je souhaite sincèrement qu’aucun de ceux qui sont importants pour vous personnellement, aient été pris dans la tragédie.
S’il vous plaît n’hésitez pas à me contacter si il y a quelque chose que nous pouvons faire pour vous aider en cas de besoin.
Prenez soin de vous et recevez mes sentiments les meilleurs.

J’ai aussi reçu des messages de mes étudiants, comme celle-ci qui n’est plus dans ma classe depuis longtemps, mais qui m’envoie ce message dans son français imparfait mais tellement sincère:

Bonjour Professeur,

J’été attristé d’entendre parler de l’attaque terroriste à Paris . Je souhaite que votre famille et vos amis sont sains et saufs . Mes plus sincères condoléances aux familles qui ont perdu des êtres chers .

Difficile d’imaginer la douleur des ceux qui ont perdu un être cher dans un tel contexte. J’ai rencontré hier un français dont le cousin était au Bataclan. Il s’est pris 3 balles et a survécu, contrairement à son ami qui l’accompagnait. On a beau vivre à des milliers de kilomètres, tout cela est bien réel et nous affecte de bien des manières. En décembre prochain, j’envoie en France un groupe de 45 étudiants pour une immersion linguistique. J’y travaille depuis des mois, certains étudiants se posent la question de tout annuler, par crainte d’autres attaques… Je ne veux surtout pas me lamenter sur ma situation, ce serait indécent, mais je souligne simplement que ce qui se passe à l’autre bout de la planète a des répercussions multiples, et souvent très concrètes dans notre quotidien.

unis

Fraternité

J’ai repris en titre le slogan de mes amis de ‘Coexister’, car c’est la meilleure réponse à donner face à la barbarie. La solution n’est pas dans la division, il faut au contraire se rapprocher, fraterniser, et c’est ce à quoi nous travaillons dans le dialogue inter-religieux.

(Victor qui est dans cette vidéo est passé à Singapour, nous nous sommes rencontrés et je suis très admiratif du travail qu’il accomplit avec ses amis)

La cécité…, euh pardon, laïcité française

Le fondamentalisme n’est pas que religieux. La France depuis quelques temps nous donne de bons exemples de fondamentalisme laïc. La Liberté d’expression, que l’on a défendue suite aux massacres à Charlie Hebdo et dans une supérette casher en janvier dernier, n’inclut-elle pas la liberté de religion ? Egalité ne veut pas dire uniformité, et la Fraternité à mon sens exprime le souci de l’Autre, qui malgré sa différence est celui dont je me sens proche. Rappel des faits :

  • Novembre 2013 : une jeune fille voilée, membre de l’association interreligieuse Coexister, se voit refuser d’apporter son aide aux Restos du Cœur. Le port du foulard islamique enfreint la «charte du bénévole», selon l’association.
  • Décembre 2014 : Des crèches de Noël sont interdites dans des mairies. On ne veut pas d’emblème religieux dans un bâtiment public.
  • Mars 2015 : Un rabbin de Toulouse a failli ne pas pouvoir voter aux élections départementales, car il portait une kippa. Une responsable du bureau de vote y voyait une atteinte à la laïcité.
  • Mars 2015 : Des jeunes filles ne peuvent entrer dans leur collège à Montpellier car elles portent des jupes trop longues et celles-ci sont assimilables à des signes religieux.
  • Avril 2015 : La RATP décide de ne pas afficher une publicité pour le concert « Les Prêtres », car l’affiche mentionne que ce concert est au bénéfice des chrétiens d’Orient. Cette mention est dans un premier temps refusée au nom du « principe de neutralité du service public », mais la RATP fera machine arrière devant les nombreuses critiques, y compris celle de Manuel Valls qui dira : « Stop aux débats stériles ! Soutenons les Chrétiens d’Orient, victimes de la terreur obscurantiste. La RATP doit assumer ses responsabilités. »

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On pourrait citer d’autres exemples, mais ceux-ci me semblent intéressants. S’agit-il de cas isolés ? Sans doute, mais la fréquence de ce genre d’accrochages révèle un problème de fond : la montée de l’intolérance envers la présence du religieux dans l’espace public.

La laïcité serait-elle devenue paradoxalement une sorte de religion d’état ? Lorsque je vois la laïcité à la singapourienne, je ne peux m’empêcher de croire que la France se met le doigt dans l’œil. Bien sûr que la liberté religieuse ne doit pas encourager le prosélytisme, mais on peut très bien faire de la place à chacun, quel que soit sa particularité. Une laïcité inclusive est possible.

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Singapour doit aussi faire face régulièrement à des frictions concernant la place de chaque religion dans l’espace public. En 2013, par exemple, la question du port du voile pour les infirmières dans les hôpitaux publiques a fait débat. Le premier ministre a rencontré les associations et dirigeants religieux pour en discuter en janvier 2014. Il leur a alors dit que la position du gouvernement sur la question du voile n’était pas figée, se référant à l’évolution des attitudes, il a ajouté que des « arrangements seraient mise à jour ». Fidèle à l’approche pragmatique du gouvernement, M. Lee a affirmé qu’il était «convaincu que nous ne serons pas dans la même situation aujourd’hui et dans cinq ou dix ans (…). Il est préférable que nous continuions une évolution progressive et prudente (…). L’harmonie raciale dont nous jouissons n’est pas parfaite, mais elle est plus précieuse et plus fragile que nous le pensons. Travaillons dur pour la renforcer, de sorte que toutes les races puissent vivre heureuses ensemble comme un seul peuple uni. »

Le voile pour les musulmanes ou le turban pour les sikhs font partie du paysage singapourien, cependant l’expression religieuse vestimentaire n’est pas autorisée partout. Tout comme en France, il y a des règles, mais de manière générale, le signe extérieur de religiosité est accepté.

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La laïcité est « une conquête historique » et « la liberté de croire ou de ne pas croire, de changer de religion, de manifester ses convictions y compris en dehors de chez soi. Vous avez le droit d’afficher vos convictions syndicales, politiques, le club de football que vous soutenez… et y compris vos convictions religieuses. La neutralité ne s’impose pas aux gens dans la rue. » Seulement aux agents de l’État. Les limites étant la décence, la sécurité ou le trouble de l’ordre public. Ce n’est pas moi qui le dis, mais Jean-Louis Bianco, le président de l’Observatoire de la laïcité en France.

Pour conclure, je vous laisse avec cette photo du président de la République singapourienne Tony Tan Keng Yam (au centre), entouré par la Présidente du Parlement Halimah Yacob (à droite) et le juge en chef Sundaresh Menon (à gauche), à l’ouverture de la session parlementaire, le 16 mai 2014:

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