Le droit d’offenser

Parfois, je trouve qu’Internet nous est tombé sur la tête un peu vite et qu’on n’a pas encore réussi à se remettre du choc. La liberté d’expression sur le Net est presque sans limite et beaucoup s’expriment sans retenu, car ils ne font pas face à leur interlocuteur. Lorsqu’il s’agit de sujets ayant trait à la religion, les sensibilités sont à fleur de peau et les réactions parfois d’une violence verbale démesurée. L’exemple de Charlie Hebdo vient bien sûr à l’esprit. Plantu qui était ces jours-ci à Singapour rappelait comment son métier avait changé depuis Internet. Ses dessins dans les années 80 étaient destinés à un cercle restreint, ses collègues et amis, les lecteurs du Monde; mais aujourd’hui le monde entier peut voir ses dessins et ils ont donc potentiellement beaucoup plus de chance d’être mal interprétés. Il illustra son propos avec le dessin suivant :

Dessin de Plantu

Dessin de Plantu

Sous l’occupation il aurait été suicidaire de défier ainsi les nazis dans la rue, or c’est ce qui se passe aujourd’hui à l’heure d’Internet : un message posté en France peut être vu n’importe où et par n’importe qui, et ainsi déclencher des réactions d’individus offensés par un discours qui n’est pas tolérable au sein de leur propre société.

Par ailleurs, les sociétés contemporaines n’étant plus aussi homogènes qu’avant en terme de mentalité et de culture, les occasions d’incompréhension et de malentendus se sont multipliées. En France, le catholicisme n’est plus la norme, il faut désormais compter avec un nombre croissant de non-croyants, de musulmans, de juifs, etc.… A Singapour, la société multi-religieuse impose un respect des sensibilités de chacun, mais les sensibilités apparaissent de plus en plus ultra-sensibles et encore une fois Internet n’y est pas pour rien. Un individu se sentant offensé dans sa religion par exemple, peut très bien porter plainte et obtenir gain de cause grâce au ‘Sedition Act’ (dont j’ai déjà parlé ici: Sedition Act). Depuis 2005, il y a eu 12 cas de plaintes de ce genre concernant la religion ou la race, alors qu’il faut remonter en 1966 pour trouver un autres cas. La société est-elle devenue moins tolérante, plus encline à se sentir offensée ?

Peu de temps après le décès de Lee Kuan Yew, un ado de 16 ans, Amos Yee, a mis une vidéo sur Youtube intitulée ‘Lee Kuan Yew est enfin mort !’, dans laquelle il pestait contre ce dernier, mais aussi contre les chrétiens. Plus de 20 personnes ont porté plainte contre ce jeune et il a été reconnu coupable devant les tribunaux, entre autre, pour ‘atteinte au christianisme’. Dans sa vidéo, Amos Yee a comparé Lee Kuan Yew à Jésus, en disant que les deux étaient « avides de pouvoir et malicieux, ils ont trompé les gens en se faisant passer pour des êtres à la fois plein de compassion et gentils. Leurs impacts et leur héritage finalement ne durera pas car de plus en plus de gens découvrent qu’ils racontaient n’importe quoi ».

Il s’agit, selon moi, avant tout d’un ado en manque de maturité. Il a plus besoin d’aide qu’autre chose. Mais il a quand même réussi à faire scandale et les médias se sont laissés prendre au piège.

Amos Yee

Une enquête réalisée en 2013 par l’IPS (‘Intitute of Policy Studies’) de Singapour révéla que deux tiers des Singapouriens estiment qu’il est important de dénoncer auprès des autorités toute infraction susceptible de menacer l’harmonie raciale et religieuse. Cela peut inclure simplement un commentaire insultant ou se moquant d’une religion. Porter plainte est très facile à Singapour. Il suffit d’aller dans un des nombreux commissariats de l’île ou même de le faire en ligne. On pouvait lire dans le Straits Times du 9 mai dernier que « Les Singapouriens sont prompts à se sentir offensés, en partie parce qu’ils sont encore en train d’apprendre à exprimer leurs opinions sur le terrain relativement peu réglementé de l’Internet, et en partie parce que les autorités semblent désormais mieux répondre aux réactions. » Le problème justement, c’est que les autorités ont tendance à prendre un peu trop au sérieux ce type de commentaires offensés.

« Désormais, la plupart des Singapouriens savent quelles sont les limites à l’égard de la race, de la religion et de la nationalité. Ceux qui vont un peu plus loin (au-delà de la critique des remarques) sont soit ceux qui se sentent personnellement offensé, ou ceux qui veulent marquer des points contre des personnes qui ne leur plaisent pas, pour des raisons quelconques »

Tan Ern Ser, professeur de Sociologie à l’Université Nationale de Singapour (NUS).

Je ne peux m’empêcher une nouvelle fois de citer mon ami Imran (Philosophe et actif dans les cercles interreligieux singapouriens), qui en commentant le cas d’Amos Yee notait: «Poursuivre en justice quelqu’un sur la base de la blessure du sentiment religieux d’un individu, d’un groupe ou d’une communauté est un dangereux précédent. Premièrement, c’est très subjectif par rapport à la façon dont la religiosité est vécue, on peut être plus ou moins facilement offensé par une insulte, intentionnelle ou non. (Habituellement, quelqu’un qui est facilement offensé a lui-même un problème de religiosité fragile). Il n’existe pas de blessure universellement reconnue du sentiment religieux. Deuxièmement, cela génère une peur envers l’expression honnête et franche des sentiments, des opinions et cela empêche toute discussion ou remise en cause de la religion sur la base de «ne pas vouloir déranger le sentiment religieux». (…) Cela fortifie également l’ignorance. Bref, la notion de «blesser le sentiment religieux» empêche ou inhibe le dialogue plutôt que d’aider à faciliter les interactions interculturelles franches et ouvertes. (…)

Titre du livre: "Le grand livre des caricatures offensant les religions"

Titre du livre: « Le grand livre des caricatures offensant les religions »

J’ai tendance à croire, comme le disait Pierre Desproges, qu’on peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui. Hélas, sur Internet, on s’exprime en public, donc avec n’importe qui, sans prévenir. Quand le discours est provocateur, les réactions sont souvent celles de gens offensés qui en retour se lancent dans une sorte de lynchage virtuel qui finit par avoir des conséquences très concrètes : plaintes en justice, agressions physiques, menaces, etc… Je ne voudrais pas excuser la provocation qui souvent est le fruit de l’ignorance plus qu’autre chose, mais je me pose la question de notre capacité à accepter l’offense. Les pharisiens des temps modernes, sermonneurs et autres donneurs de leçon font preuve d’une intolérance qui m’inquiète beaucoup. Vivre en société, c’est accepter que l’Autre est autre, c’est-à-dire différent. Depuis quelques années, le repli identitaire, le communautarisme, le nationalisme, sont à l’ordre du jour. Un besoin de détester fait surface. On finit par s’identifier en opposition aux autres, en montrant du doigt leurs défauts, selon nos critères de discernement. On a tendance à tout simplifier : la limite entre le Bien et le Mal serait très claire, et ceux qui ne seraient pas avec nous, comme nous, pour nous, seraient contre nous…

« Il peut être un peu trop facile parfois de rejeter les arguments qui ne vous plaisent pas en tant que «discours de haine» ou de se plaindre que tel ou tel interlocuteur vous a manqué de respect. Être offensé, c’est le prix que nous payons tous occasionnellement pour vivre dans une société ouverte. Être robuste n’est pas une mauvaise chose. Soit on répond, avec des arguments, sans condamnations et certainement pas avec des fusils ; ou, comme un enseignant musulman américain le déclarait récemment à la prière du vendredi : on ignore l’ensemble de la provocation. »

Ian McEwan, discours pour la remise des diplômes à l’université de Dickinson.

La liberté d’expression n’est pas sans limites, chaque société a les siennes. Dans un monde idéal, tout individu devrait s’exprimer de manière responsable, sans mentir, sans diffamation ou insultes personnelles. Toute idée, y compris les croyances, devraient être ouvertes à la critique. Pour mettre des limites, il serait sans doute bon de faire une distinction entre les offenses et les préjudices :

« Parmi les justifications les plus fortes du principe de la liberté d’expression, il me semble que la plus convaincante reste celle de John Stuart Mill. Elle implique qu’il faut distinguer aussi clairement que possible les offenses et les préjudices. Les offenses sont des actes qui provoquent des émotions négatives comme le dégoût ou la colère, mais pas de dommages physiques concrets à des individus particuliers. »

Ruwen Ogien, dans un article paru dans Libération (Janvier 2015) 

La difficulté actuelle, me semble-t-il, n’est pas dans la provocation, mais plutôt dans la difficulté à faire face au désaccord. Ceci est encore plus sensible dans une société asiatique où la contradiction met mal à l’aise. Voici quelques bons conseils parus dans le journal local de Singapour, il y a quelques jours (Straits Times du 23 mai 2015). « Quel est votre conseil pour faire face aux désaccords? » demandait la journaliste à David Chan, chercheur en psychologie à l’Université de Mangement de Singapour (SMU):

« La rapidité n’est pas toujours une bonne chose. Alors, quand quelqu’un publie quelque chose et que vous souhaitez réagir, il n’est pas nécessaire de réagir en une fraction de seconde. Il est bon de faire une pause et de réfléchir. Vous pouvez alors donner une bien meilleure réponse et vous serez moins susceptible de la regretter plus tard. La deuxième chose, c’est qu’il faut avoir le sens de l’humour, en particulier dans les médias sociaux, et cela inclue la compréhension du sarcasme, qui est un peu inhérent à l’espace des médias sociaux. Enfin, avoir un peu plus confiance en soi. Si vous savez que vous n’êtes pas stupide et si quelqu’un dit que vous êtes stupide, c’est sans doute un mauvais choix de mots mais il se pourrait aussi que la personne n’est pas vraiment compris votre point de vue. »

Corse

Les donneurs de leçons feraient bien de faire preuve d’un peu d’humilité et de se concentrer sur l’essentiel, tel qu’il est exprimé dans la prière chrétienne du Notre Père : Pardonne nous comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offenses.

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