Révision de la loi sur le maintien de l’harmonie religieuse

Mise en place en 1990, la loi sur le maintien de l’harmonie religieuse (MRHA : Maintenance of religious harmony act) à Singapour vient d’être révisée, ce lundi 7 octobre, pour répondre aux défis des nouvelles technologies et contrôler l’influence étrangère au sein des organisations religieuses locales. Dans un communiqué, le diocèse catholique de Singapour a souligné qu’il apportait pleinement son soutien au projet de loi : « Les modifications proposées arrivent à point. Il est donc important que le MRHA soit mis à jour afin de pouvoir réagir efficacement à toute nouvelle menace susceptible de nuire à l’harmonie religieuse. Bien que Singapour ait connu la paix et la stabilité au fil des années, l’harmonie religieuse ne doit pas être considérée comme acquise. »

Le 26 août dernier, lors du dîner de gala pour le 70e anniversaire de l’IRO (Inter-Religious Organisation, l’une des plus vieilles organisations interreligieuses du monde), le premier ministre de Singapour, Lee Hsien Loong, avait expliqué la nécessité d’une mise à jour de la loi sur le maintien de l’harmonie religieuse, existante depuis presque trente ans. En prenant des exemples régionaux tels que la montée de l’extrémisme et de l’intolérance au Sri Lanka et aux Philippines, M. Lee avait déclaré que Singapour était, en comparaison, dans une situation « très précieuse, très rare et remarquable ». Il a rappelé aux Singapouriens qu’il fallait « respecter les personnes qui ont une foi différente de la nôtre. C’est le seul moyen de maintenir une culture de tolérance et du vivre ensemble dans un environnement urbain dense… Qu’il s’agisse de brûler des bâtons d’encens au cours du septième mois du calendrier lunaire [tradition taoïste issue de la religion populaire chinoise], de faire sonner l’Adhan [appel à la prière] dans nos mosquées ou bien le son des cloches dans les églises et les temples hindous, nous devons faire des ajustements, nous adapter et faire preuve de tolérance les uns envers les autres ». Lee Hsien Loong vient d’ailleurs de remporter un prix interreligieux international pour son rôle dans le soutien de la tolérance et de l’harmonie à Singapour. La loi sur le maintien de l’harmonie religieuse (MRHA : Maintenance of religious harmony act) avait été présentée au parlement par Lee Kuan Yew, premier ministre de Singapour à l’époque et père du premier ministre actuel, dans les années 1980. Officiellement, il s’agissait de protéger Singapour de la résurgence mondiale du fanatisme religieux, et d’éviter les tensions entre les différentes religions, mais le gouvernement souhaitait surtout empêcher les organisations religieuses de faire trop de politique, afin d’éviter toute possibilité de contestation. En 1987, des laïcs et prêtres catholiques (dont le père Guillaume Arotçarena, des Missions Étrangères de Paris) s’étaient engagés dans l’activisme social et avaient été accusés de fomenter un complot marxiste dans le but de renverser le gouvernement.

Dix religions reconnues officiellement à Singapour

Le MRHA habilite le ministre de l’Intérieur à restreindre les activités des responsables religieux ou de toute autre personne menaçant l’harmonie religieuse. Le but est donc de contrôler ceux qui, sous couvert de la propagation ou de la pratique d’une croyance religieuse, essaieraient de remonter les foules contre le gouvernement, et accessoirement contre les autres religions. En fait, cette loi n’a jamais été utilisée depuis son entrée en vigueur en 1992. « Il existe des restrictions claires concernant ce que les groupes religieux peuvent faire ou ne peuvent pas faire, telles que ne pas s’impliquer dans la politique ou nuire à la paix religieuse », a déclaré le Dr Mathew Mathews, chercheur à l’Institut d’études politiques (IPS). « Bien que la loi n’ait pas vraiment été utilisée, cela ne veut pas dire que personne ne pouvait tomber sous le coup de cette loi. La menace même que la loi pourrait être appliquée a poussé ceux qui se conduisaient d’une manière qui pourrait porter atteinte à la paix religieuse à chercher rapidement le moyen de réparer leur faute. » Cette épée de Damoclès encourage en effet les contrevenants à présenter publiquement leurs excuses, comme ce fut le cas par exemple en avril 2017, lorsqu’un iman venant d’Inde en avait appelé à « l’aide de Dieu pour combattre les juifs et les chrétiens », ou encore en avril 2018, lorsqu’un prédicateur chrétien des États-Unis disait vouloir « repousser un nouveau mouvement musulman moderne ». Les propos guerriers de ce genre ne sont pas pris à la légère dans la cité-État où dix religions sont reconnues officiellement.

Le ministre de l’Intérieur actuel, K. Shanmugam, avait aussi affirmé qu’il fallait actualiser la loi pour faire face aux nouvelles menaces découlant de l’omniprésence d’Internet. « Le monde est devenu très différent. Nous avons maintenant Facebook, Twitter, Google… La haine peut devenir virale en quelques secondes », avait-il expliqué. En tant que ministre de l’Intérieur, il pourra maintenant émettre une ordonnance de restriction immédiate contre les personnes qui attiseraient les tensions religieuses en ligne (il fallait attendre quatorze jours auparavant), et le gouvernement pourra aussi ordonner le retrait immédiat de publications dans les médias sociaux. Un autre amendement à cette loi impose que les postes clés de direction dans les organisations religieuses soient occupés par des citoyens singapouriens ou des résidents permanents, afin d’empêcher toute influence étrangère indue. Les organisations religieuses sont également tenues de déclarer les dons d’une valeur supérieure ou égale à 10 000 dollars singapouriens s’ils sont effectués par des étrangers, ainsi que de révéler toute affiliation avec des groupes religieux établis à l’étranger qui pourraient éventuellement exercer une influence sur elles.

« L’harmonie religieuse ne doit pas être considérée comme acquise »

Les divers groupes religieux de Singapour ont déclaré qu’ils soutenaient ces propositions de changement ; ils avaient d’ailleurs été consultés sur le sujet. Dans un communiqué de presse, le diocèse catholique de Singapour a souligné qu’il apportait pleinement son soutien au « projet de loi sur le maintien de l’harmonie religieuse [MRHA]. Les modifications proposées arrivent à point. Avec l’omniprésence d’Internet et des réseaux sociaux, les messages haineux qui peuvent briser l’harmonie religieuse peuvent se répandre plus rapidement et plus largement qu’auparavant. Il est donc important que le MRHA soit mis à jour afin de pouvoir réagir efficacement à toute nouvelle menace susceptible de nuire à l’harmonie religieuse. Bien que Singapour ait connu la paix et la stabilité au fil des années, l’harmonie religieuse ne doit pas être considérée comme acquise. En tant que société multiconfessionnelle, Singapour est vulnérable aux acteurs étrangers mal intentionnés qui peuvent se servir de la religion pour diviser la société. Les acteurs étrangers peuvent, en particulier, exercer une influence et un contrôle sur les organisations religieuses par le biais de dons ou de fortes affiliations étrangères ».

Les modifications votées permettent à Singapour de se rapprocher des normes internationales en matière de réglementation du discours de haine, admet le professeur Cherian George, un intellectuel généralement très critique envers le gouvernement singapourien. Le gouvernement modifie la manière dont il traite l’injure envers les sentiments religieux, affirme-t-il. Il est important de faire la distinction entre les dommages objectifs et les infractions subjectives causées par un discours antireligieux. « Les gouvernements ont le devoir de protéger les communautés religieuses en interdisant l’incitation à la discrimination et à la violence. Le droit international des droits de l’homme leur permet également d’appliquer des restrictions nécessaires et proportionnées aux discours qui menaceraient l’ordre public.

Cependant, ils ne doivent pas restreindre les propos choquants si leur seul impact réel est de blesser les sentiments des gens », a-t-il ajouté. Dans le cadre de la loi modifiée, si l’État veut punir un citoyen ordinaire pour injure religieuse, il ne suffira pas de montrer qu’il a délibérément blessé les sentiments religieux d’une autre personne (ce qui était le cas auparavant dans le cadre de l’article 298 du Code pénal). Désormais, il faudra montrer que la blessure causée menace l’ordre public. « Cela détourne l’attention des émotions subjectives de personnes qui peuvent être trop facilement offensées, au profit du critère plus objectif de l’ordre public », estime le professeur George. Dans le cadre de ces changements, le gouvernement a également proposé l’introduction d’une « Initiative de réhabilitation communautaire » (IRC, Community remedial initiative), qui permet au ministère de l’Intérieur de résoudre les infractions sans que des poursuites soient nécessaires. Il s’agirait par exemple de faire des excuses publiques ou privées, présentées à la communauté affectée, ou encore de participer à des événements interreligieux pour mieux comprendre cette communauté. Le ministère de l’Intérieur a souligné que cette IRC serait volontaire et qu’elle serait prise en compte pour déterminer s’il convient ou non de poursuivre la personne ayant commis l’acte incriminé.

« Ils ont vraiment contribué à la croissance de Singapour en tant que société »

Lors du Grand Prix de Formule 1, qui se déroulait à Singapour il y a quelques jours, Sheena Phua, une « influenceuse », se plaignait des deux spectateurs assis devant elle en publiant une photo sur Instagram : « Deux énormes obstacles ont décidé de sortir de nulle part » avait-elle commenté. Or, il s’agissait de deux sikhs, facilement reconnaissables à leur turban. Les réseaux sociaux se sont enflammés, l’accusant d’être raciste et insensible aux différences culturelles et religieuses. Par la suite, elle a dû s’excuser en soulignant que son message avait été mal interprété – mais loin de se sentir offusqués, des jeunes de la communauté sikhe de Singapour ont invité Mlle Phua dans un temple sikh pour qu’elle y découvre la communauté et ses traditions. « Je n’ai jamais vraiment cherché à comprendre les pratiques religieuses des autres. Pour beaucoup de jeunes, les questions dont nous discutons tournent autour de banalités telles que la mode, les commérages et les voyages », a-t-elle confié, ajoutant qu’elle espérait avoir d’autres opportunités pour interagir avec des groupes minoritaires. « Ils ont vraiment contribué à la croissance de Singapour en tant que société », a-t-elle poursuivi. Il est possible que la révision de la loi sur le maintien de l’harmonie religieuse qui vient d’être votée à Singapour ne soit en fait jamais utilisée, mais continue à encourager chacun à y mettre un peu du sien…

Publicités

Dans mon portable (4)

Nouveau retour en arrière, à travers quelques photos prises avec mon téléphone…

8 avril 2016

histoire

Conférence sur la notion de ‘race’ dans les manuels scolaires singapouriens. Passionnant!

5 août 2016

naissance

naissance2

Conversation interreligieuse (organisée par ACCIRD), sur le thème: les rituels de la naissance. Chaque intervenant (une hindoue, un musulman, un chrétien, un bouddhiste et un taoïste) a présenté en 15 minutes ce qui est fait dans sa religion, et un temps de questions-réponses a suivi. La prochaine fois on parlera mariage…

13 août 2016

unconferenceEiF UnConference

Il s’agit d’une conférence sans sujet précis, si ce n’est que nous y parlons de religion, mais les participants proposent les sujets qui seront abordés en petits groupes, sans tabous.

14 août 2016

acm

Visite du Musée de la civilisation asiatique pour son exposition: « Le christianisme en Asie ». Fascinant!

20 août 2016

festivalDans le quartier chinois, pendant le mois des fantômes affamés.

13 octobre 2016

rome1

rome2Conférence organisée par ACCIRD, à l’occasion du passage à Singapour de l’évêque Miguel Ayuso, Secrétaire du Conseil Pontifical pour le Dialogue Interreligieux (CPDI). Il est accompagné du père Indunil Janakaratne Kodithuwakku Kankanamalage, son assistant au CPDI et du révérend Dr. Peniel Rajkumar, de l’Interreligious Dialogue and Cooperation, WCC. Dans le public, divers représentants des religions à Singapour étaient présents pour essayer de comprendre l’approche du pape François concernant le dialogue interreligieux.

14 octobre 2016

noelOrchard road, la rue commerçante de Singapour est déjà décorée pour Noël!

15 octobre 2016

terrorismeCommaCon 2016

J’ai eu le plaisir d’être l’un des ‘facilitators’ lors de cette conférence sur le thème du terrorisme. Un moment très enrichissant pour discuter en petits groupes de l’impact du terrorisme dans la vie quotidienne de chacun.

Un adolescent emprisonné pour « offense aux sentiments religieux » des musulmans et des chrétiens

Le 29 septembre dernier, un tribunal de Singapour a condamné Amos Yee, un adolescent singapourien de 17 ans, à six semaines de prison ferme et 2 000 dollars d’amende (1 300 euros), pour avoir « offensé les sentiments religieux des musulmans et des chrétiens » dans plusieurs vidéos postées sur Internet (voir ici et ici). En 2015 déjà, Amos Yee, né dans une famille catholique, baptisé dans la religion catholique mais revendiquant haut et fort son athéisme, avait été condamné à quatre semaines de prison pour avoir fait des remarques jugées offensantes envers les chrétiens.

Amos Yee

Amos Yee

Selon différents acteurs de la société civile locale, cette affaire illustre à nouveau le climat général de restrictions envers la liberté d’expression à Singapour. Les débats sur des sujets sensibles tels que la politique, le racisme ou la religion sont surveillés de près par les autorités singapouriennes et soumis à une législation très répressive en cas de débordement. Le gouvernement n’a aucune tolérance pour les insultes raciales ou religieuses. Ainsi, le Sedition Act est une loi qui criminalise tout discours « qui tend à promouvoir des sentiments de malveillance et d’hostilité entre les différentes races ou les classes de la population de Singapour ».

L’année dernière, Amos Yee avait été inculpé notamment pour avoir enfreint la section 298 du Code pénal qui, au chapitre 224, stipule qu’on ne peut faire de remarques contre une religion avec l’intention délibérée de heurter les sentiments religieux des croyants de cette religion. Peu de temps après le décès de Lee Kuan Yew (Premier ministre de 1959 à 1990 et fondateur du Singapour moderne), l’adolescent avait mis une vidéo sur YouTube intitulée « Lee Kuan Yew est enfin mort ! » (« Lee Kuan Yew Is Finally Dead »), dans laquelle il pestait contre ce dernier, mais aussi contre les chrétiens. Une vingtaine de personnes avaient alors porté plainte contre lui, il avait été reconnu coupable devant les tribunaux et condamné à quatre semaines de prison. Ayant déjà passé cinquante jours en détention préventive, il fut remis en liberté le jour de sa condamnation. Dans sa vidéo, avec l’outrance de son jeune âge mais non sans talent et beaucoup d’humour, Amos Yee avait comparé Lee Kuan Yew à Jésus, en disant que les deux étaient « avides de pouvoir et malicieux : ils ont trompé les gens en se faisant passer pour des êtres à la fois plein de compassion et gentils. Leur impact et leur héritage finalement ne dureront pas car de plus en plus de gens découvrent qu’ils racontaient n’importe quoi. »

A l’époque, le Premier ministre de Singapour, Lee Hsien Loong, avait déclaré dans un entretien avec l’hebdomadaire américain Time Magazine que « la religion est une bonne chose à condition que nous soyons en mesure de combler les différences entre nos diverses croyances, à condition de faire des concessions mutuelles, à condition de bien s’entendre ensemble et de ne pas offenser l’autre par un prosélytisme agressif, en dénigrant les autres religions, en étant séparé et, par conséquent, en ayant des soupçons les uns sur les autres, ce qui peut facilement se produire ». Les « autorités sont ouvertes à la critique », avait-il ajouté, mais la « capacité d’exercer la liberté d’expression vient avec des limites ».

Quatre mois après avoir été condamné pour cette première infraction à la loi, Amos Yee récidiva en ciblant cette fois-ci les musulmans dans une vidéo où on peut le voir maltraiter le Coran et en citer des passages pour en ridiculiser le contenu. Le jeune homme de 17 ans a continué à défier les autorités et, par la suite, a refusé de se présenter à deux reprises au commissariat de police. En septembre dernier, Amos Yee, qui refusait jusqu’ici les accusations qui pesaient sur lui, a fini par plaider coupable et a donc été condamné à six semaines de prison et 2 000 dollars d’amende. « Il a, à plusieurs reprises, délibérément choisi de faire du mal en utilisant des mots injurieux et outrageants et des gestes profanes pour blesser les sentiments des chrétiens et des musulmans. Ses remarques méprisantes et irrévérencieuses ont tendance à générer des troubles sociaux et saper l’harmonie religieuse dans notre société », a déclaré le juge le 29 septembre dernier, dans les attendus accompagnant la sentence.

Ce deuxième procès s’est déroulé en présence d’observateurs du Conseil des droits de l’homme des Nations Unies et de l’Union européenne. « En poursuivant Amos Yee pour ses commentaires, quel qu’en soit le côté scandaleux, Singapour a malheureusement mis les bouchées doubles en poursuivant une stratégie qui viole clairement la liberté d’expression », a commenté Phil Robertson, directeur adjoint de la division Asie de Human Rights Watch.

En 2015, des intellectuels singapouriens, des artistes et des militants pour les droits de l’homme avaient critiqué le traitement sévère imposé par le gouvernement à l’adolescent. Dans une lettre ouverte au Premier ministre, 77 signataires avaient écrit : « Nous pouvons prétendre encourager l’indépendance de la pensée et la créativité [un des objectifs affichés des autorités singapouriennes pour soutenir la croissance économique], mais si nos actions révèlent une incapacité à tolérer les non-conformistes, les jeunes vont voir nos exhortations à prendre la parole comme de simples platitudes. »

Avec une population de 5,5 millions d’habitants, Singapour compte 18 % de chrétiens et environ 15 % de musulmans.

Un modèle de laïcité bien comprise ?

Le 18 avril dernier, s’est tenue à l’Université nationale de Singapour, une conférence conjointement organisée par l’Université Sorbonne Paris Cité et l’université singapourienne pour débattre de la laïcité, et plus particulièrement pour comparer l’intégration des communautés musulmanes en France et à Singapour. Cette conférence internationale (1) a rassemblé des universitaires français et singapouriens, ainsi que le diplomate Jean-Christophe Peaucelle, Conseiller pour les Affaires religieuses au ministère des Affaires étrangères en France et le diplomate singapourien Mohammad Alami Musa, président de l’Islamic Religious Council of Singapore.

L’ambassadeur Jean-Christophe Peaucelle, conseiller pour les affaires religieuses du Ministère des Affaires étrangères en France et l’ambassadeur Mohammad Alami Musa, président de l’Islamic Religious Council of Singapore.

L’ambassadeur Jean-Christophe Peaucelle, conseiller pour les affaires religieuses du Ministère des Affaires étrangères en France et l’ambassadeur Mohammad Alami Musa, président de l’Islamic Religious Council of Singapore.

En France comme à Singapour, l’une des questions principales concernant les minorités musulmanes respectives de ces deux pays est celle de leur « intégration ». Les deux groupes de chercheurs ont souligné qu’une des solutions pour résoudre les problèmes de tension entre un Etat laïc et une communauté religieuse minoritaire serait d’expliquer davantage ce que signifie la laïcité. Un exemple tiré de l’actualité singapourienne a servi d’illustration : l’intégration des musulmans dans la marine. En effet, lors d’un débat au parlement singapourien quelques jours auparavant, la question fut soulevée d’équiper les navires de la marine de cuisines certifiées ‘halal’. Le ministre d’Etat à la Défense avait alors répondu que l’espace à bord devait être géré en priorité pour les besoins opérationnels des navires et que les besoins individuels devaient parfois s’y soumettre. Certains musulmans, a souligné le diplomate Mohammad Musa Alami, peuvent se sentir privé de possibilités d’emploi dans les secteurs sensibles du service public, et estimer ainsi qu’il y a discrimination. En comparaison, dans la marine française, les marins musulmans reçoivent des rations de combat halal s’ils le souhaitent, et beaucoup acceptent la nécessité d’un compromis, a affirmé Eric Frécon, chercheur associé à l’Asia Research Institute.

Séparer le politique et le religieux

Etant à la fois un pays profondément religieux et doté d’institutions laïques, Singapour pratique un modèle de séparation de la religion et de l’Etat qui lui est propre. Les diversités culturelles et religieuses sous-entendent des besoins et des objectifs différents, et parfois même contradictoires. Dans une société où plus de 80 % des citoyens se réclament d’une religion, tant la société civile que l’Etat ne peuvent ignorer cette dimension de l’identité nationale. Les autorités ont donc mis en place un cadre à la fois rigide et accommodant pour faciliter une certaine harmonie religieuse.

La laïcité à la singapourienne a, entre autres, pour but d’éviter l’intervention du religieux dans la sphère politique, ont mis en avant les universitaires singapouriens. Aucun parti politique ayant une affiliation religieuse n’est autorisé, et aucune des dix religions reconnues officiellement ne peut imposer ses valeurs au gouvernement, qui se doit de rester neutre. En contrepartie, l’Etat garantit la liberté de culte, la liberté de conscience et ne place aucune croyance au-dessus des autres (religion, athéisme, agnosticisme ou libre-pensée), assurant ainsi l’égalité républicaine. Chaque religion a donc sa place tant qu’elle ne perturbe pas l’équilibre social. « La religion dans un Etat laïc comme Singapour ne doit jamais devenir une source de friction ou d’animosité entre les différents groupes religieux », affirmait ainsi Lee Kuan Yew, Premier ministre de Singapour de 1959 à 1990 et fondateur du Singapour moderne.

La religion y est ainsi séparée de la politique, mais la religion n’est pas séparée de la vie publique et de la culture. Chacun, à Singapour, a des valeurs, qu’elles soient façonnées par des idéologies religieuses ou laïques, et tous peuvent participer au débat public afin de forger un consensus social. Alors que la religion est personnelle, elle n’est pas exclusivement privée et a une dimension sociale qui ne doit pas être banalisée, reconnaissent les dirigeants singapouriens. Les communautés religieuses peuvent donc s’exprimer publiquement sur des sujets ayant trait à la morale. Ce fut le cas notamment lors de la discussion sur la mise en place de casinos à Singapour en 2005.

S’adapter aux besoins spécifiques

L’approche de la laïcité « à la singapourienne » consiste ainsi à s’adapter équitablement aux besoins spécifiques et aux intérêts de divers groupes religieux en leur donnant accès à l’espace public sans remettre en cause l’harmonie sociale, systématiquement mise en avant dans le discours public. Lors de la célébration des fêtes religieuses, par exemple, des autorisations exceptionnelles sont données aux hindous pour des processions de rue, aux musulmans pour l’importation d’animaux destinés à l’abattage rituel, ou encore aux taoïstes pour l’incinération au grand air de papiers sacrés…

Le festival hindou de Thaipusam, célébré surtout par la minorité tamoule, est l’une des trois processions autorisées pour les hindous uniquement. C’est l’occasion de fêter la victoire du Bien sur le Mal, mais ce qui est surtout très impressionnant, à Singapour, c’est la procession, sur quatre kilomètres, de fidèles portant un kavadi (sorte de structure métallique dont les pointes reposent sur le corps à demi nu du pénitent). En janvier dernier, le gouvernement a autorisé pour la première fois depuis 42 ans les musiciens ‘live’ le long de la procession. L’assouplissement des règles était fondé sur les recommandations de l’Hindu Endowments Board (Comité consultatif pour les affaires hindoues), et faisait suite à des altercations ayant eu lieu l’année précédente entre les forces de l’ordre et quelques fidèles. La laïcité singapourienne est donc accommodante et ne s’enferme pas sur des principes figés. Comme dans de nombreux domaines, le gouvernement singapourien se veut pragmatique, ont encore estimé les universitaires.

Certains jours fériés reflètent la diversité de la société : Vesak Day célèbre l’anniversaire de Bouddha, Hari Raya Puasa correspondant à la fin du ramadan et Hari Raya Hadji (la fête du sacrifice) sont des célébrations musulmanes, Deepavali est la fête de la lumière pour les hindous, le Vendredi Saint et Noël sont des fêtes chrétiennes. Tous profitent de ces jours chômés, dans une volonté assumée de favoriser la cohésion sociale symbolisée lors de la fête nationale du 9 août : « l’unité dans la diversité ».

Les Malais, qui sont considérés comme étant tous nécessairement musulmans, représentent 14 % de la population et jouissent d’un statut particulier, inscrit dans la Constitution du pays (2) en raison de son histoire. Dans certains domaines juridiques tels que le mariage, le divorce ou le droit des successions, la communauté musulmane suit la loi musulmane, la charia, et l’Etat apporte son soutien à divers aspects de la vie religieuse tels que la construction de mosquées. Tout musulman travaillant à Singapour contribue chaque mois au « Mosque Building and Mendaki Fund » selon ses revenus. Il s’agit d’une contribution obligatoire pour le financement de la construction des mosquées.

Les limites de l’implication du religieux dans l’espace public sont fixées par toute une batterie de lois, telles que le Maintenance of Religious Harmony Act, mis en place en 1990 et qui vise à promouvoir la modération et la tolérance religieuse. Cette loi habilite par exemple le ministère de l’Intérieur à restreindre les activités de responsables religieux ou de toute autre personne menaçant « l’harmonie religieuse ». Il s’agit ici de contrôler ceux qui, sous couvert de la propagation ou de la pratique d’une croyance religieuse, essaieraient de monter les foules contre le gouvernement, et accessoirement contre les autres religions.

L’examen de conscience de la communauté musulmane

Au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, la communauté musulmane de Singapour a ressenti le besoin de communiquer sur la dimension pacifique de l’islam. C’est ainsi qu’en 2006, a été inauguré l’« Harmony Centre », un lieu d’accueil pour les non-musulmans afin d’aider à « une meilleure compréhension de l’islam et des musulmans au sein de la société multiraciale et multi-religieuse de Singapour ».

Harmony Centre

Harmony Centre

Les initiatives pour réfléchir à la place de l’islam dans la société sécularisée de Singapour se sont multipliées ces dernières années. Lors d’une conférence portant sur « l’islam dans le monde contemporain », organisée le 28 avril dernier par l’Ecole S. Rajaratnam pour les études internationales (3), le Dr Yaacob Ibrahim, ministre chargé des Affaires musulmanes, a souligné que le gouvernement de Singapour jouait un rôle important dans la promotion de l’harmonie : « Il a créé un environnement dans lequel les orientations encouragent la sensibilisation et le respect de la diversité culturelle, le respect du droit, et l’application d’une législation efficace qui criminalise les discours de haine (…). Pour cette raison, nous sommes unis contre les exclusivistes de toutes sortes qui dénigrent les croyances profondément ancrées dans les communautés religieuses, et qui affirment qu’une culture a une supériorité absolue sur les autres ».

« La communauté malaise-musulmane a le devoir d’en apprendre davantage sur les autres cultures, religions et sociétés de sorte qu’un consensus sur la recherche des meilleures solutions puisse être atteint », a-t-il ajouté. Des propos qui rejoignent la conclusion du diplomate Mohammad Musa Alami, qui lors de la conférence organisée en lien avec la France, a affirmé que « l’harmonie religieuse fondée sur la connaissance mutuelle a de meilleures chances d’être durable que l’harmonie fondée sur la tolérance mal informée, car elle permet de résister et de faire face aux situations de crise ».

Vivre aux côtés de croyants d’autres religions est tout à fait possible tant qu’on accepte que ce qui garantit son propre choix de dieu est un État laïque qui reste muet sur le bien-fondé de ce choix, et une volonté d’ouverture sur les autres choix.

 

(1) Intitulé de la conférence : « State secularism/laïcité and the “integration” of Muslim-minority communities in multi-ethnic and multi-religious context: A comparative case study of Singapore and France »
(2) Art 152 (2) : « Le gouvernement doit exercer ses fonctions de façon à reconnaître la situation particulière des Malais, qui sont les autochtones de Singapour, et par conséquent, il est de la responsabilité du gouvernement de protéger, sauvegarder, soutenir, favoriser et promouvoir leur éducation, leurs intérêts politiques, économiques, sociaux, culturels et religieux, ainsi que la langue malaise. »
(3) Cette école a été créée en 2007, au sein de l’Université technologique de Nanyang ; elle a ouvert récemment un programme d’études en relations interreligieuses dans les sociétés plurielles, dont le diplomate Mohammad Alami Musa est le directeur. (http://www.rsis.edu.sg/research/srp/ ).

Plusieurs religions sous un même toit

Trouver un endroit à un prix abordable pour le culte est un souci pour de nombreux petits groupes religieux à Singapour. Pour répondre aux besoins de ces communautés, le ministère du Développement national (MND) a accepté en janvier dernier d’allouer des terrains pour des « lieux de culte à utilisateurs multiples ». Une telle mesure permettra à différents groupes d’une même religion d’être logés dans un seul bâtiment de plusieurs étages où ils pourront partager les installations telles que le parking et les salles de réunion.

Singapour a un problème de place. La cité-Etat s’étend sur 30 kilomètres du nord au sud et 40 kilomètres d’est en ouest, et la densité de population y est l’une des plus élevées au monde (en troisième position après Macao et Monaco). Le moindre mètre carré de terrain coûte donc très cher, mais Singapour étant aussi un pays où les millionnaires se comptent par milliers (1 Singapourien sur 35 est millionnaire !), les acquéreurs et autres promoteurs immobiliers ne sont pas rares. En revanche, pour une organisation à but non lucratif telle qu’une petite communauté chrétienne ou taoïste, la recherche d’un lieu de culte devient une réelle difficulté. Nombreux, par exemple, sont les responsables de communautés chrétiennes à être contraints de louer des salles dans des hôtels ou même dans les zones industrielles où les loyers sont moins élevés. Concernant les taoïstes, il y aurait plus de 2 000 temples opérant dans des maisons ou des appartements de particuliers, la plupart de temps illégalement.

Sur Loyang Way, ouvert 24 h sur 24, le temple Loyang Tua Pek Kong est un temple bouddhiste qui abrite des lieux de prière pour des divinités taoïstes et hindous, ainsi qu’une salle de prière musulmane.

Sur Loyang Way, ouvert 24 h sur 24, le temple Loyang Tua Pek Kong est un temple bouddhiste qui abrite des lieux de prière pour des divinités taoïstes et hindous, ainsi qu’une salle de prière musulmane.

Des centres pluri-religieux situés en zone industrielle

C’est dans ce contexte que l’Autorité pour le redéveloppement urbain (URA) tente d’agir pour organiser l’espace de vie en fonction des besoins en logements, transports, commerces, bureaux et espaces verts, n’hésitant pas parfois à déplacer les morts pour faire de la place aux vivants. Le cimetière de Bukit Brown, l’un des plus grands cimetières chinois situé hors de Chine, va ainsi être coupé en deux par une route. L’URA a entre autres pour rôle d’allouer des parcelles de terre à des organisations religieuses afin que chaque quartier de la ville puisse bénéficier de temples, d’églises ou des mosquées, mais ces allocations foncières restent inabordables pour les petites communautés religieuses qui ont fleuri partout à Singapour (les Eglises protestantes par exemple sont aujourd’hui plus de 500, et la population chrétienne de l’île a doublé en quinze ans, pour atteindre aujourd’hui 18 % des 5,4 millions des habitants de Singapour).

Une enquête a été menée par les autorités auprès de groupements religieux tels que le Conseil national des Eglises de Singapour (NCCS, qui réunit les principales dénominations protestantes du pays) et la Fédération taoïste, pour explorer des solutions viables malgré la spéculation immobilière. Suite à cette concertation, le MND a donné son accord pour louer des terrains à différents groupes d’une même religion qui pourront ainsi cohabiter au sein de bâtiments à plusieurs étages. L’accord prévoit de mettre en place un système de locations chapeauté par une organisation principale responsable de l’entretien des lieux. Le MND souligne que ce type de centres multicommunautaires sera sans doute localisé en zone industrielle et que les groupes religieux partageront les équipements tels que les parkings ou les salles de réunion.

Préserver un esprit de communauté et de quartier

Aux yeux des autorités singapouriennes, la solution proposée semble logique et efficace, mais elle ne va pas sans poser de problèmes. Les zones industrielles étant excentrées, les fidèles devront se déplacer loin et l’esprit de la communauté de quartier disparaîtra. Par ailleurs, les célébrations et fêtes religieuses risquent de tomber les mêmes jours et le partage des espaces communs pourrait devenir source de conflits…

Malgré tout, les responsables religieux accueillent favorablement l’idée. Le Vénérable Kwang Phing, de la Fédération bouddhiste de Singapour, souligne que cela va « alléger le fardeau financier des petits temples ». Le président de la Fédération taoïste, Tan Thiam Lye, a lui aussi approuvé, et précise que ces centres fourniront une alternative légale pour les groupes religieux auxquels la loi ne permet pas l’utilisation de bâtiments industriels et de maisons d’habitation comme lieu de culte. Il espère qu’au moins quatre centres taoïstes de ce type seront répartis à travers l’île. Le Rév. Dominic Yeo, des Assemblées de Dieu de Singapour, a déclaré que l’expérience devait être « financièrement viable» et que, pour cela, le prix des terrains ne devait pas être basé sur la meilleure offre. La localisation de ces centres dans les zones industrielles « ne sera pas ce qu’il y a de mieux pour les Eglises », a-t-il ajouté, « beaucoup d’Eglises servent les communautés de quartier où se trouvent leurs locaux ».

Plus d’une centaine d’églises de petite taille déjà présentes en zones industrielles et environ 160 temples taoïstes pourraient bénéficier de ce changement. Les détails d’attribution et de fonctionnement restent à mettre au point, mais l’idée est lancée.

Dans le quartier de Geylang, le « Citiraya Centre » abrite sur sept étages deux églises chrétiennes, trois communautés bouddhistes et un centre taoïste.

Dans le quartier de Geylang, le « Citiraya Centre » abrite sur sept étages deux églises chrétiennes, trois communautés bouddhistes et un centre taoïste.

Encourager la cohabitation entre les religions

L’initiative gouvernementale n’est en réalité pas totalement nouvelle. Plusieurs communautés religieuses n’ont pas attendu le feu vert du gouvernement pour se regrouper sous un même toit. Un bâtiment de cinq étages, en construction dans le quartier de Jurong (2 Tah Ching Road) sur un terrain actuellement loué par l’Eglise luthérienne, sera en partie sous-loué à l’Eglise presbytérienne de la Providence et à l’Eglise méthodiste tamoule de Jurong avec un bail de 30 ans. Le projet, dirigé par l’évêque Terry Kee Buck Hwa, de l’Eglise luthérienne de Singapour, a reçu le feu vert de l’URA et d’autres organismes gouvernementaux il y a deux ans. Ce centre qui hébergera donc trois communautés sous un même toit devrait être prêt fin 2016. Mgr Kee prévoit d’y accueillir éventuellement cinq églises.

Interrogé par le Staits Times, le Rév. Philip Abraham, pasteur en charge de l’église méthodiste tamoule de Jurong, a mis en évidence le fait que sa congrégation d’une centaine de personnes s’était déplacée plus de cinq fois en 37 ans. « Trouver des lieux accessibles et abordables a été difficile. Le fait d’avoir enfin un espace permanent pour le culte dans ce centre de Jurong sera une bénédiction pour notre Eglise. Nous allons économiser beaucoup plus sur le loyer ici que si nous étions situés dans un bâtiment commercial, a précisé le pasteur. Nous aurons enfin un endroit où nous serons chez nous. »

A Geylang, un autre quartier de Singapour, le Centre Citiraya (Geylang Lorong 27) abrite deux églises chrétiennes, trois groupes bouddhistes et un centre taoïste. Le secrétaire général du monastère bouddhiste, Lim Boon Tiong, affirme que le partage d’un même toit est une aubaine car il encourage la sensibilisation et l’appréciation des autres croyances, ce qui est particulièrement utile dans une société multi-religieuse comme Singapour. Chaque groupe occupe son propre étage, environ 280 mètres carrés, ce qui est assez vaste pour une grande salle, un espace bureau et un coin cuisine. Les installations qui sont partagées comprennent un parking de 16 places et un ascenseur. Chaque groupe paie des frais d’entretien au représentant d’une société de gestion. Cet exemple rare pourrait bien préfigurer de ce qui sera encouragé à l’avenir, car, à Singapour, tant le gouvernement que les habitants affirment que le dialogue interreligieux n’est pas une option mais bien une nécessité dans le pays le plus religieusement divers au monde.

(J’ai écrit cet article pour ‘Eglises d’Asie‘, le 15/2/2016)

De Charlie à Madonna

Le jour où nous commémorions les assassinats du 7 janvier 2015 en France, les médias singapouriens annonçaient la venue de Madonna à Singapour pour un concert qui aura lieu le 28 février. Je trouve intéressant de rapprocher ces deux évènements, car ils illustrent deux réactions différentes face à la provocation religieuse.

Commençons avec Charlie. A la une du numéro anniversaire, apparaît ce dessin de Riss, le patron du journal:

Couverture de Charlie Hebdo - Janvier 2016

Couverture de Charlie Hebdo – Janvier 2016

Dieu passe pour un assassin. La représentation de Dieu reprend des symboles classiques : un vieux barbu, l’œil de la Providence et le triangle de la Trinité. On peut sans doute comprendre ici que les assassins en questions sont les croyants en général et que, ce qui est visé, c’est la religion, ou plutôt les religions monothéistes. Charlie Hebdo affiche donc une nouvelle fois son athéisme, mais plus que l’a-théisme, ce qui ressort de ce dessin, c’est de l’anti-théisme, une sorte de rejet des religions, accusées de semer la terreur.

Autant de nombreux croyants, il y a un an, ont pu dire « Je suis Charlie », autant il leur sera difficile de s’identifier avec ce dernier numéro du magazine. Mais n’est-ce pas l’essence même de Charlie Hebdo que de vouloir provoquer ? Des représentants musulmans, catholiques et juifs ont protesté, dénonçant les amalgames et la provocation. Le Vatican a même réagit dans l’Osservatore Romano: “Derrière la bannière trompeuse d’une laïcité intransigeante, l’hebdomadaire français oublie une fois de plus que des dirigeants religieux de tous les cultes appellent depuis des lustres à rejeter la violence commise au nom de la religion et qu’invoquer Dieu pour justifier la haine est un authentique blasphème”.

Riss s’explique dans un entretien auprès de l’APF: « Charlie doit être là où les autres n’osent pas aller. Pour cette couverture, je voulais dépasser telle ou telle religion et toucher à des choses plus fondamentales. C’est l’idée même de Dieu que nous, à Charlie, on conteste. En affirmant les choses clairement, ça fait réfléchir. Il faut un peu bousculer les gens, sinon ils restent sur leurs rails ».

Personnellement, en tant que croyant, je ne me sens pas offensé. Ce n’est simplement pas l’image de Dieu que j’ai. Je suis plus enclin à Le voir dans les œuvres humanitaires des hommes et des femmes de religions plutôt que dans les terroristes déjantés. Mais puisque ces derniers disent agir au nom de Dieu, je peux comprendre la caricature et même en rire. (Voir mon article sur le sujet: le droit d’offenser).

En France on peut pratiquement tout dire et même si la liberté d’expression a des limites (notamment concernant les attaques personnelles, le racisme ou l’antisémitisme), on peut rire de tout, quitte à heurter les sensibilités. Madonna, elle, ne sera pas autorisée à se moquer des religions lorsqu’elle viendra à Singapour, car ici, il est illégal de s’en prendre aux religions.

La censure est bel et bien présente à Singapour, mais depuis quelques années, les censeurs sont un peu plus souples. Le passage de Lady Gaga à Singapour en mai 2012, par exemple, avait été autorisé par l’autorité de censure, le MDA (Media Development Authority), alors que les thèmes religieux sont très présents dans des chansons comme ‘Bloody Mary’ ou bien ‘Judas’. Voici par exemple le clip vidéo de ‘Judas’, qui est chargé de symboliques chrétiennes (les 12 apôtres, Marie Madeleine, la femme adultère, etc…) :

En fait, avant et après le concert, certains (dont la Conseil National des Eglises de Singapour qui regroupe de nombreuses églises protestantes) se sont plaints du passage de Lady Gaga, arguant du fait qu’elle dénigre et offense la religion. Le MDA aura sans doute tiré quelques leçons de cet épisode (comme en témoigne un échange épistolaire de décembre 2015) et c’est Madonna qui passera donc à la censure.

Jusqu’ici, Madonna n’avait jamais pu venir à Singapour. En 1993, la police n’autorisa pas le concert de la chanteuse, soulignant que son spectacle était «  à la limite de l’obscène et connu pour être répréhensible pour des raisons morales et religieuses». Madonna n’a pas changé, mais Singapour a évolué… Elle pourra se produire à Singapour. Son concert sera néanmoins interdit aux moins de 18 ans.

Madonna

Le MDA demande à ce que « l’organisateur du concert se conforme aux termes de la licence qui stipule que le concert ne doit pas avoir de contenu pouvant offenser toute race ou religion ». La chanson ‘Holy Water’ par exemple, ne sera pas autorisée dans le programme du concert de Singapour.

Ne connaissant pas vraiment les dernières chansons de Madonna, je suis allé voir sur le Net de quoi il s’agissait. Je souligne au passage le côté ridicule de l’histoire, puisque cette chanson est tout à fait accessible sur le Net et que la pub faite à son sujet la rend d’autant plus populaire…

holy water

Si on ne connaît pas l’anglais, on repèrera quand même que la chanson a des ressemblances en terme de bruits de fond avec le ‘Je t’aime moins non plus’ de Serge Gainsbourg, qui fut d’ailleurs interdit à Singapour pendant de nombreuses années mais ne l’est plus. Voici quelques phrases tirées de ‘Holy water’ :

  • Cela n’a-t-il pas le goût de l’eau bénite ?
  • Je vous promets que ce n’est pas un péché, trouvez le salut au plus profond
  • Nous pouvons le faire ici sur le plancher
  • Yeesus (Jésus ?) préfère ma chatte

Il s’agit donc d’une séance de cunnilingus décrite avec des termes du vocabulaire chrétien. Pas vraiment de surprise de la part de Madonna, mais je suppose que certaines âmes sensibles peuvent se sentir insultées et ont du mal à accepter qu’on bafoue leur religion (le spectacle lui-même est chargé de symbolique chrétienne: religieuses, croix, cène, etc…). Ayant vu Madonna en concert à Paris, il y a quelques années, j’ai beaucoup apprécié le spectacle et le talent de danseuse de la star. J’ai un peu de mal à comprendre cette censure qui, finalement, fait plus de mal à l’image de la religion qu’elle ne la protège.

En commençant ce blog, je ne pensais pas être amené à parler si souvent de la liberté d’expression, mais je me rends bien compte que c’est un problème moderne auquel les religions doivent faire face : la provocation, la remise en cause, la désacralisation font partie du paysage et on ne peut plus se réfugier derrière une conception inébranlable de la vérité. Il faut savoir se remettre en question en permanence, mais surtout faire preuve d’humilité et savoir rire de soi.

Dans un monde idéal, il n’y aurait aucune provocation, chacun tenterait d’œuvrer pour la paix plutôt que de chercher à diviser. Mais ce monde reste une utopie. La division semble même être à l’ordre du jour : les religions sont tentées par la radicalisation; en réaction aux attentats terroristes de 2015, le discours sur la laïcité en France devient antireligieux; les nationalistes de tous bords pervertissent l’idée patriotique… et à Singapour on tente de préserver l’harmonie en interdisant purement et simplement la provocation, alors que cela a pour effet d’élargir le fossé entre ceux qui ne se sentent pas provoqués et ceux qui ont un sens de l’humour limité. La vie en société n’est pas simple ! Faut-il interdire à outrance pour protéger tout le monde ? Faut-il tout autoriser pour promouvoir la liberté de chacun ? Et si au lieu de se renfermer sur soi, sur sa liberté, sur ses droits, sur ses croyances et ses susceptibilités, on s’ouvrait à l’autre ?

Je conclue en rapprochant à nouveau Madonna et Charlie, dans cette vidéo qui date de janvier 2015 :

 

 

 

Dieu est humour…

Je suis en vacances et pour sortir un peu du sérieux habituel, je vous propose quelques histoires drôles sur le thème de l’interreligieux, car je suis persuadé que Dieu a beaucoup d’humour 🙂

 

– La salle 8

Un homme arrive au Paradis. Saint-Pierre demande: « Religion? »

L’homme répond, « Bouddhiste. »

Saint-Pierre regarde vers le bas de sa liste, et dit: «Allez dans la salle 24, mais ne faites pas de bruit quand vous passez devant la salle 8. »

Un autre homme arrive aux portes du ciel. «Religion? »

« Musulman ».

« Allez à la salle 18, mais pas de bruit quand vous passez devant la salle 8. »

Un troisième homme arrive aux portes. «Religion? »

« Juif ».

« Allez à la salle 11, mais pas de bruit quand vous passez la salle 8. »

L’homme dit: «Je peux comprendre qu’il y ait des salles différentes pour différentes religions, mais pourquoi doit-on ne pas faire de bruit quand on passe la salle 8? »

Saint-Pierre lui répond: « Les Chrétiens sont dans la salle 8, et ils pensent être les seuls ici. »

paradis

– Miracle!

Un rabbin et un prêtre entrent en collision lors d’un accident de voiture. Les deux voitures sont complètement démolies mais, curieusement, aucun des deux hommes n’est blessé.
Après que chacun se soit extirpé de sa voiture, le rabbin voit la petite croix argentée sur le revers de la veste du prêtre et lui dit :
– Ah vous êtes prêtre. Je suis rabbin. Regardez nos voitures. Il n’en reste rien, mais nous ne sommes pas blessés. Ce doit être un signe du tout-puissant. Dieu a du vouloir que nous nous rencontrions, devenions amis et vivions en paix pour le reste de nos jours.
– Je suis entièrement d’accord avec vous. Ce doit être un signe de Dieu.
Le rabbin poursuit:
– Regardez. C’est encore un miracle. Ma voiture est en morceaux, mais cette excellente bouteille de vin d’Israël est intacte. Dieu veut certainement que nous buvions ce vin et célébrions notre bonne chance.
Il ouvre la bouteille et la tend au prêtre. Le prêtre est d’accord et en boit quelques grosses gorgées (l’émotion, la chaleur), puis rend la bouteille au rabbin. Le rabbin prend la bouteille, la rebouche puis la rend au prêtre.
Le prêtre demande :
– Vous n’en buvez pas ?
Le rabbin répond :
– Non… Je crois que je vais attendre la police.

 

– Il a raison!

Quatre théologiens avaient l’habitude de discuter théologie ensemble, et trois d’entre eux étaient toujours en désaccord avec le quatrième. Un jour, le quatrième théologien, étant une nouvelle fois mis en minorité, décida de faire appel à une autorité supérieure. « O Dieu ! cria-t-il, je sais dans mon coeur que j’ai raison et qu’ils ont tort! S’il vous plaît donnez-moi un signe pour le leur prouver! » C’était une belle journée ensoleillée. Dès que le théologien eu terminé sa prière, un nuage d’orage traversa le ciel au-dessus des quatre théologiens. Il tonna une fois et disparu. « Un signe de Dieu! Vous voyez, j’ai raison, je le savais! » Mais les trois autres étaient en désaccord une nouvelle fois, soulignant que les nuages ​​d’orage se forment souvent lors des journées chaudes. Alors le théologien pria de nouveau. « O Dieu, j’ai besoin d’un plus grand signe pour montrer que j’ai raison et qu’ils ont tort! Alors s’il vous plaît, Dieu, un plus grand signe! » Cette fois, quatre nuages ​​sont apparus, se précipitant l’un vers l’autre pour former un gros nuage, et un coup de foudre tomba sur un arbre de la colline voisine. «Je vous ai dit que j’avais raison! Cria le théologien, mais ses amis insistèrent pour dire que rien n’était arrivé qui ne pouvait être expliqué par des causes naturelles. Le théologien se préparait à demander un très, très grand signe, mais à l’ instant où il s’apprêtait à commencer: « O Dieu …, » le ciel est devenu tout noir, la terre a tremblé, et une voix tonitruante profonde entonna « IL A RAISON!!! » Le théologien mis ses mains sur ses hanches, se tourna vers les trois autres, et dit: «Alors? ». «Alors, dirent les autres théologiens… nous sommes maintenant à trois contre deux! »

rirereligieu3

– Alleluia!

Une vieille dame sortait chaque matin sur les marches de son perron, levant les bras au ciel en disant: « Loué soit le Seigneur! »
Un jour, un athée emménagea dans la maison d’à côté. Au fil du temps, il avait du mal à supporter la vieille dame. Ainsi, chaque matin, il sortit sur son porche et cria après elle, « Dieu n’existe pas! »
Le temps passait avec les deux voisins renouvelant le même cérémonial chaque jour. Puis, un matin au milieu de l’hiver, la vieille dame monta sur son perron et cria: « Loué soit le Seigneur! Seigneur, je n’ai rien à manger et je suis affamée. S’il vous plaît pensez à moi, Seigneur! »
Le lendemain matin, elle monta sur son perron et il y avait deux énormes sacs d’épicerie là devant elle. « Loué soit le Seigneur! » cria-t-elle. « Il me comble de ses bienfaits! » L’athée apparu derrière les haies et cria, « Dieu n’existe pas. C’est moi qui ai acheté tous ces produits d’épicerie! » La vieille dame jeta les bras en l’air et s’exclama: « Loué soit le Seigneur! Il me comble de ses bienfaits et fait payer le diable par la même occasion! »

ouverture

Une petite dernière pour la route, simplement pour illustrer le fait qu’en ce qui concerne le dialogue et l’échange d’idées, chacun est souvent dans sa bulle, influencé par son système de pensée…

 

– Et maintenant, je fais quoi?

La police reçoit un appel paniqué d’un chasseur. « Je viens de tomber sur un corps ensanglanté dans les bois! C’est un homme et je pense qu’il est mort! Que dois-je faire? » Le policier répond calmement: « Ça va aller, monsieur. Il vous suffit de suivre mes instructions. La première chose est de poser votre téléphone et de vous assurer qu’il est bien mort. » Il y eu alors un silence au téléphone, suivi par le bruit d’un coup de feu. La voix de l’homme revient, « Ok. Et maintenant, je fais quoi? »