Charlie à Singapour

Suite aux évènements du 7 janvier 2015 à Paris, on parle beaucoup de religions et du vivre ensemble… Le dessin de Plantu à la une du monde d’hier en est le reflet:

PlantuLes assassinats de Paris m’ont bouleversé, comme beaucoup, et j’ai encore du mal prendre du recul sur le sujet. Il me semble pourtant intéressant de voir comment cela résonne dans la société singapourienne…

Je ne pense pas vraiment me tromper en disant que pour beaucoup, c’est simplement une mauvaise nouvelle parmi beaucoup d’autres. Après tout, ils ne connaissent pas forcément Cabu, Wolinski et les autres. Quand on me demande ma réaction sur le sujet, je commence par expliquer comment Cabu et Wolinski font partie de ma jeunesse, que la caricature fait partie de la culture française depuis le 18ème siècle où on a commencé à représenter le roi en le ridiculisant, désacralisant ainsi l’autorité de droit divin, participant à ce qui deviendra la Révolution Française…

Le 8 janvier, Imran, un ami musulman postait sur sa page Facebook: « La liberté d’expression inclue la liberté d’offenser. Quand on se sent offensé, la façon de traiter avec le problème est de se demander:
1. Suis-je offensé parce que c’est vrai ou parce que c’est faux? Si vous êtes offensé parce que c’est vrai, alors faites face et revoyez vos convictions sur le sujet. Si vous êtes offensé parce que c’est faux, alors envisagez de contredire par des arguments rationnels.
2. L’offense est-elle intentionnelle ou non? Si ce n’est pas le cas, essayez d’expliquer pour corriger l’ignorance. Si c’est intentionnel, alors peut-être que le meilleur moyen est de l’ignorer (car souvent, l’offense intentionnelle est une façon d’attirer des réactions).
A partir du moment où vous répondez avec la colère et la violence, c’est fini. Il ne peut y avoir aucune justification pour la violence. Celui qui dit : « ils n’auraient pas dû offenser les musulmans en premier lieu » se trompe. Les tueurs ne méritent pas d’être justifiés ni défendus pour leur acte meurtrier. Condamner sans équivoque le crime est la seule chose à faire. »

Toujours le 8 janvier, le premier ministre singapourien, Lee Hsien Loong, envoya un message de condoléances au premier ministre français Manuel Valls : « Singapour condamne fermement cet acte de terreur sauvage. C’est encore un autre rappel de la menace posée par le terrorisme à toutes les sociétés civilisées, et il serait totalement faux d’invoquer la religion pour justifier une telle sauvagerie. Mes pensées sont avec le peuple français au cours de cette période difficile. »

Miel, un dessinateur singapourien a illustré les choses à sa manière comme beaucoup de caricaturistes à travers le monde: MielLe 12 janvier, le ministre des Affaires Etrangères, K. Shanmugam, s’est rendu à l’ambassade de France pour y signer un cahier de condoléances. La liberté d’expression n’est pas sans limites à Singapour, et le ministre a souligné de manière très diplomatique que Singapour n’était pas la France : « La liberté d’expression est une valeur universelle, mais pratiquée un peu différemment dans chaque pays. Compte tenu du contexte et des sensibilités historiques de Singapour, par exemple, la République a mis une limite à la liberté d’expression quand il y a insulte à une autre religion ou une race […]. Pour nous, nos limites sont nées de la menace communiste dans les années 50 et 60, des émeutes raciales qui ont eu lieu et de la fragilité de nos relations entre races et religions […]. Mais permettez-moi d’être clair, rien ne justifie les meurtres et j’ai demandé à notre ambassadeur à Paris de se joindre à la marche pour l’unité. »

"Soyons clairs, ce qui est arrivé n’a rien à voir avec la religion ... une race particulière ... une nation particulière. Il s’agit là de fous, de malades qui ont été endoctrinés."

« Soyons clairs, ce qui est arrivé n’a rien à voir avec la religion … une race particulière … une nation particulière. Il s’agit là de fous, de malades qui ont été endoctrinés. » K. Shanmugam

Le contexte singapourien est en effet différent, et les lois sont strictes et répressives en ce qui concerne la critique de la religion (voir mon article sur le sujet : La politique inter-religieuse de Singapour). Un autre dessinateur singapourien, Leslie Chew, illustre le sujet avec beaucoup moins de diplomatie:

J’ai été choqué d'apprendre l'attaque brutale à Paris.  C’est encore un autre rappel de la menace posée par le terrorisme à toutes les sociétés civilisées.  Nous condamnons fermement cet acte sauvage de la terreur…  et nous avons intensifié nos patrouilles de sécurité et de surveillance.  Les terroristes n’auront aucune chance ici!  Bien avant qu'ils puissent même attaquer nos caricaturistes, ceux-ci auront déjà été arrêtés par nous sur de fausses accusations de sédition!

J’ai été choqué d’apprendre l’attaque brutale à Paris.
C’est encore un autre rappel de la menace posée par le terrorisme à toutes les sociétés civilisées.
Nous condamnons fermement cet acte sauvage de la terreur…
et nous avons intensifié nos patrouilles de sécurité et de surveillance.
Les terroristes n’auront aucune chance ici!
Bien avant qu’ils puissent même attaquer nos caricaturistes, ceux-ci auront déjà été arrêtés par nous sur de fausses accusations de sédition!

Cela ne veut pas dire que ce qui s’est passé en France ne pourrait pas se produire ici. En Asie du Sud-Est aussi, on assiste à une montée du radicalisme religieux. Ce qui se passe par exemple chez notre voisin, la Malaisie, en matière de tolérance religieuse est inquiétant, et il suffit souvent d’un illuminé pour que le pire se produise.

J’espère que le drame que nous venons de vivre permettra de réveiller ou même d’éveiller les consciences à l’importance et l’urgence du dialogue inter-religieux. Pour conclure, je dirais que je me retrouve assez bien dans les mots de Frédéric Lenoir : « Lorsqu’un individu subit un puissant choc traumatique, il peut s’écrouler. Il peut aussi lutter et trouver dans l’épreuve de nouvelles forces qui l’aideront non seulement à se relever, mais aussi parfois à grandir et à se surpasser. On appelle cela la résilience. On peut appliquer ce concept aux peuples. Les Français, qui semblaient si déprimés, résignés et plus divisés que jamais, sont en train de se mobiliser – au-delà de tous les clivages politiques, sociaux et religieux – pour refuser la dictature de la terreur et défendre les valeurs phares de notre République : la liberté d’expression et l’acceptation de la diversité de pensée et religieuse. Bien que profondément choqués par ces actes de barbarie inouïe, ils répondent par la compassion, par l’envie de résister, d’être solidaires et de dire haut et fort « non » à toute forme de violence meurtrière qui tentent d’abattre ces principes. Les Français ont donc choisi la résilience plutôt que l’accablement ou la peur. » (Le Monde – Dimanche 11 – lundi 12 janvier 2015)

fusil