Révision de la loi sur le maintien de l’harmonie religieuse

Mise en place en 1990, la loi sur le maintien de l’harmonie religieuse (MRHA : Maintenance of religious harmony act) à Singapour vient d’être révisée, ce lundi 7 octobre, pour répondre aux défis des nouvelles technologies et contrôler l’influence étrangère au sein des organisations religieuses locales. Dans un communiqué, le diocèse catholique de Singapour a souligné qu’il apportait pleinement son soutien au projet de loi : « Les modifications proposées arrivent à point. Il est donc important que le MRHA soit mis à jour afin de pouvoir réagir efficacement à toute nouvelle menace susceptible de nuire à l’harmonie religieuse. Bien que Singapour ait connu la paix et la stabilité au fil des années, l’harmonie religieuse ne doit pas être considérée comme acquise. »

Le 26 août dernier, lors du dîner de gala pour le 70e anniversaire de l’IRO (Inter-Religious Organisation, l’une des plus vieilles organisations interreligieuses du monde), le premier ministre de Singapour, Lee Hsien Loong, avait expliqué la nécessité d’une mise à jour de la loi sur le maintien de l’harmonie religieuse, existante depuis presque trente ans. En prenant des exemples régionaux tels que la montée de l’extrémisme et de l’intolérance au Sri Lanka et aux Philippines, M. Lee avait déclaré que Singapour était, en comparaison, dans une situation « très précieuse, très rare et remarquable ». Il a rappelé aux Singapouriens qu’il fallait « respecter les personnes qui ont une foi différente de la nôtre. C’est le seul moyen de maintenir une culture de tolérance et du vivre ensemble dans un environnement urbain dense… Qu’il s’agisse de brûler des bâtons d’encens au cours du septième mois du calendrier lunaire [tradition taoïste issue de la religion populaire chinoise], de faire sonner l’Adhan [appel à la prière] dans nos mosquées ou bien le son des cloches dans les églises et les temples hindous, nous devons faire des ajustements, nous adapter et faire preuve de tolérance les uns envers les autres ». Lee Hsien Loong vient d’ailleurs de remporter un prix interreligieux international pour son rôle dans le soutien de la tolérance et de l’harmonie à Singapour. La loi sur le maintien de l’harmonie religieuse (MRHA : Maintenance of religious harmony act) avait été présentée au parlement par Lee Kuan Yew, premier ministre de Singapour à l’époque et père du premier ministre actuel, dans les années 1980. Officiellement, il s’agissait de protéger Singapour de la résurgence mondiale du fanatisme religieux, et d’éviter les tensions entre les différentes religions, mais le gouvernement souhaitait surtout empêcher les organisations religieuses de faire trop de politique, afin d’éviter toute possibilité de contestation. En 1987, des laïcs et prêtres catholiques (dont le père Guillaume Arotçarena, des Missions Étrangères de Paris) s’étaient engagés dans l’activisme social et avaient été accusés de fomenter un complot marxiste dans le but de renverser le gouvernement.

Dix religions reconnues officiellement à Singapour

Le MRHA habilite le ministre de l’Intérieur à restreindre les activités des responsables religieux ou de toute autre personne menaçant l’harmonie religieuse. Le but est donc de contrôler ceux qui, sous couvert de la propagation ou de la pratique d’une croyance religieuse, essaieraient de remonter les foules contre le gouvernement, et accessoirement contre les autres religions. En fait, cette loi n’a jamais été utilisée depuis son entrée en vigueur en 1992. « Il existe des restrictions claires concernant ce que les groupes religieux peuvent faire ou ne peuvent pas faire, telles que ne pas s’impliquer dans la politique ou nuire à la paix religieuse », a déclaré le Dr Mathew Mathews, chercheur à l’Institut d’études politiques (IPS). « Bien que la loi n’ait pas vraiment été utilisée, cela ne veut pas dire que personne ne pouvait tomber sous le coup de cette loi. La menace même que la loi pourrait être appliquée a poussé ceux qui se conduisaient d’une manière qui pourrait porter atteinte à la paix religieuse à chercher rapidement le moyen de réparer leur faute. » Cette épée de Damoclès encourage en effet les contrevenants à présenter publiquement leurs excuses, comme ce fut le cas par exemple en avril 2017, lorsqu’un iman venant d’Inde en avait appelé à « l’aide de Dieu pour combattre les juifs et les chrétiens », ou encore en avril 2018, lorsqu’un prédicateur chrétien des États-Unis disait vouloir « repousser un nouveau mouvement musulman moderne ». Les propos guerriers de ce genre ne sont pas pris à la légère dans la cité-État où dix religions sont reconnues officiellement.

Le ministre de l’Intérieur actuel, K. Shanmugam, avait aussi affirmé qu’il fallait actualiser la loi pour faire face aux nouvelles menaces découlant de l’omniprésence d’Internet. « Le monde est devenu très différent. Nous avons maintenant Facebook, Twitter, Google… La haine peut devenir virale en quelques secondes », avait-il expliqué. En tant que ministre de l’Intérieur, il pourra maintenant émettre une ordonnance de restriction immédiate contre les personnes qui attiseraient les tensions religieuses en ligne (il fallait attendre quatorze jours auparavant), et le gouvernement pourra aussi ordonner le retrait immédiat de publications dans les médias sociaux. Un autre amendement à cette loi impose que les postes clés de direction dans les organisations religieuses soient occupés par des citoyens singapouriens ou des résidents permanents, afin d’empêcher toute influence étrangère indue. Les organisations religieuses sont également tenues de déclarer les dons d’une valeur supérieure ou égale à 10 000 dollars singapouriens s’ils sont effectués par des étrangers, ainsi que de révéler toute affiliation avec des groupes religieux établis à l’étranger qui pourraient éventuellement exercer une influence sur elles.

« L’harmonie religieuse ne doit pas être considérée comme acquise »

Les divers groupes religieux de Singapour ont déclaré qu’ils soutenaient ces propositions de changement ; ils avaient d’ailleurs été consultés sur le sujet. Dans un communiqué de presse, le diocèse catholique de Singapour a souligné qu’il apportait pleinement son soutien au « projet de loi sur le maintien de l’harmonie religieuse [MRHA]. Les modifications proposées arrivent à point. Avec l’omniprésence d’Internet et des réseaux sociaux, les messages haineux qui peuvent briser l’harmonie religieuse peuvent se répandre plus rapidement et plus largement qu’auparavant. Il est donc important que le MRHA soit mis à jour afin de pouvoir réagir efficacement à toute nouvelle menace susceptible de nuire à l’harmonie religieuse. Bien que Singapour ait connu la paix et la stabilité au fil des années, l’harmonie religieuse ne doit pas être considérée comme acquise. En tant que société multiconfessionnelle, Singapour est vulnérable aux acteurs étrangers mal intentionnés qui peuvent se servir de la religion pour diviser la société. Les acteurs étrangers peuvent, en particulier, exercer une influence et un contrôle sur les organisations religieuses par le biais de dons ou de fortes affiliations étrangères ».

Les modifications votées permettent à Singapour de se rapprocher des normes internationales en matière de réglementation du discours de haine, admet le professeur Cherian George, un intellectuel généralement très critique envers le gouvernement singapourien. Le gouvernement modifie la manière dont il traite l’injure envers les sentiments religieux, affirme-t-il. Il est important de faire la distinction entre les dommages objectifs et les infractions subjectives causées par un discours antireligieux. « Les gouvernements ont le devoir de protéger les communautés religieuses en interdisant l’incitation à la discrimination et à la violence. Le droit international des droits de l’homme leur permet également d’appliquer des restrictions nécessaires et proportionnées aux discours qui menaceraient l’ordre public.

Cependant, ils ne doivent pas restreindre les propos choquants si leur seul impact réel est de blesser les sentiments des gens », a-t-il ajouté. Dans le cadre de la loi modifiée, si l’État veut punir un citoyen ordinaire pour injure religieuse, il ne suffira pas de montrer qu’il a délibérément blessé les sentiments religieux d’une autre personne (ce qui était le cas auparavant dans le cadre de l’article 298 du Code pénal). Désormais, il faudra montrer que la blessure causée menace l’ordre public. « Cela détourne l’attention des émotions subjectives de personnes qui peuvent être trop facilement offensées, au profit du critère plus objectif de l’ordre public », estime le professeur George. Dans le cadre de ces changements, le gouvernement a également proposé l’introduction d’une « Initiative de réhabilitation communautaire » (IRC, Community remedial initiative), qui permet au ministère de l’Intérieur de résoudre les infractions sans que des poursuites soient nécessaires. Il s’agirait par exemple de faire des excuses publiques ou privées, présentées à la communauté affectée, ou encore de participer à des événements interreligieux pour mieux comprendre cette communauté. Le ministère de l’Intérieur a souligné que cette IRC serait volontaire et qu’elle serait prise en compte pour déterminer s’il convient ou non de poursuivre la personne ayant commis l’acte incriminé.

« Ils ont vraiment contribué à la croissance de Singapour en tant que société »

Lors du Grand Prix de Formule 1, qui se déroulait à Singapour il y a quelques jours, Sheena Phua, une « influenceuse », se plaignait des deux spectateurs assis devant elle en publiant une photo sur Instagram : « Deux énormes obstacles ont décidé de sortir de nulle part » avait-elle commenté. Or, il s’agissait de deux sikhs, facilement reconnaissables à leur turban. Les réseaux sociaux se sont enflammés, l’accusant d’être raciste et insensible aux différences culturelles et religieuses. Par la suite, elle a dû s’excuser en soulignant que son message avait été mal interprété – mais loin de se sentir offusqués, des jeunes de la communauté sikhe de Singapour ont invité Mlle Phua dans un temple sikh pour qu’elle y découvre la communauté et ses traditions. « Je n’ai jamais vraiment cherché à comprendre les pratiques religieuses des autres. Pour beaucoup de jeunes, les questions dont nous discutons tournent autour de banalités telles que la mode, les commérages et les voyages », a-t-elle confié, ajoutant qu’elle espérait avoir d’autres opportunités pour interagir avec des groupes minoritaires. « Ils ont vraiment contribué à la croissance de Singapour en tant que société », a-t-elle poursuivi. Il est possible que la révision de la loi sur le maintien de l’harmonie religieuse qui vient d’être votée à Singapour ne soit en fait jamais utilisée, mais continue à encourager chacun à y mettre un peu du sien…

Le Ramadan vu par McDonald’s…

Je ne suis pas un fan de la pub, loin de là, mais il faut bien avouer que parfois les pubs sont très bien faites… McDonald’s est d’ailleurs très fort dans le domaine. Une publicité, présentée par McDonald’s Singapour pour le mois du ramadan, est un rappel sympathique de ce que les Singapouriens partagent malgré la diversité religieuse présente ici.

La publicité présente un livreur de McDonald’s lors d’une journée typique de sa vie durant le Ramadan. Il fait les livraisons comme à son habitude, bien qu’il soit en train de jeûner, il donne un coup de main pour aider les autres, comme il est sensé le faire, surtout pendant le Ramadan.

La publicité se termine par une livraison à un non-musulman, qui remarque qu’il est l’heure pour le livreur de rompre son jeûne. Le client l’invite à le faire en partageant son repas avec lui. La publicité se termine par le slogan: « Partagez l’esprit du Ramadan ».

Je me suis permis d’y ajouter les sous-titres en français…

21 mai 1987 : Le jour où l’Action Catholique s’est retrouvée en prison.

Je viens de finir un livre très enrichissant et informatif : « 1987 Singapore’s Marxist Conspiracy, 30 Years On». Tout comme « Beyond the blue gates » et « Singapour vu d’en bas- Chronique d’un Basque en Asie », ce livre relate les événements de 1987, plus connus sous le nom de code « Operation Spectrum ». Lorsque je suis arrivé à Singapour en 1990, je sentais bien qu’il y avait un malaise au sein de l’église catholique, mais je n’arrivais pas vraiment à mettre le doigt dessus. Il m’aura fallu presque 30 ans pour enfin comprendre…

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Le 21 mai, au petit matin, 16 personnes sont arrêtées à leur domicile au nom de l’Internal Security Act[1], sous prétexte d’une implication présumée dans « une conspiration marxiste visant à renverser le système social et politique existant à Singapour, en utilisant les tactiques communistes unifiées, dans le but d’établir un état marxiste. »

Le 20 juin 1987, six autres personnes sont arrêtées, portant le nombre total de détenus à 22. Le gouvernement prétend que le cerveau derrière le soi-disant complot marxiste est Tan Wah Piow, ancien président du syndicat des étudiants de l’Université de Singapour qui était en exil à Londres depuis 1976. Son bras droit à Singapour serait Vincent Cheng, un employé à plein temps, travaillant pour l’église catholique à la commission Justice et Paix.

Voici le portrait de certains détenus :

Vincent Cheng, alors âgé de 40 ans, était le secrétaire exécutif de la Commission Justice et Paix de l’église catholique. Il avait été séminariste à l’époque du concile Vatican 2 et était particulièrement sensible aux questions sociales. Il avait aussi travaillé avec le père Guillaume Arotçarena[2], dans son centre de Geylang (Centre catholique pour les travailleurs étrangers) pour venir en aide aux domestiques philippines souvent maltraitées par leurs employeurs.

Ng Bee Leng, 23 ans, une employée à temps plein au Centre catholique pour les travailleurs étrangers. Elle a été étudiante à l’École polytechnique de Singapour où elle était présidente de l’Union des étudiants.

Kevin de Souza, 26 ans, diplômé de la Faculté de droit de l’Université de Singapour, il était, au moment de son arrestation, employé de l’Association des étudiants catholiques de l’École polytechnique.

Tang Lay Lee, avocate de 33 ans, était une employée de la JOC (Jeunesses Ouvrières Chrétiennes) de Singapour.

 

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Catholic News (14 juin 1987)

 

Il s’agissait donc de jeunes intellectuels catholiques, impliqués dans les questions sociales de leur époque, conformément au discours social de l’Église. Le gouvernement singapourien voyait leurs activités d’un très mauvais œil, car ils remettaient en question certains mécanismes qui contribuaient à la croissance économique extraordinaire de Singapour, comme par exemple, les conditions de travail des immigrés, ou les salaires des ouvriers.

Réaction de l’église

Dans un premier temps, l’archevêque de Singapour, Mgr Gregory Yong, a manifesté son soutien pour les détenus en publiant une lettre pastorale où il affirma que l’église catholique était contre les idées marxistes, mais qu’elle devait continuer sa mission et que celle-ci concernait notamment la justice sociale. Dans sa lettre, l’archevêque exprima sa confiance et son soutien pour les organisations catholiques incriminées par le gouvernement. Une messe présidée par Mgr Yong, accompagné de 23 prêtres, fut même organisée le 27 mai en soutien aux détenus, et plus de 2500 personnes y participèrent.

Gregory Yong

Mgr Gregory Yong

Quelques jours plus tard, le premier ministre de l’époque, Lee Kuan Yew, demanda à rencontrer Mgr Yong avec une délégation de responsables catholiques pour discuter des arrestations. Ce fut alors que tout changea. Les détails autour de cet entretien sont bien relatés dans le livre et ils permettent de voir comment Mgr Yong, qui avait une nature plutôt timide, se retrouva piégé et obligé de faire une déclaration hâtive, devant les caméras, dans laquelle il donna l’impression de se désolidariser des détenus. On venait de lui montrer entre autres la déclaration de Vincent Cheng, avouant qu’il utilisait l’église catholique pour propager ses idées marxistes (Vincent Cheng et d’autres détenus firent des « aveux » après avoir passé plusieurs jours sans sommeil dans des salles d’interrogation glaciales tout en étant brutalisés physiquement[3]).

“Le gouvernement ne maltraite pas les détenus. Cependant, on exerce une pression psychologique sur les détenus pour qu’ils disent la vérité … la vérité ne serait pas connue sans la pression psychologique exercée pendant l’interrogatoire.”

Lee Hsien Loong (actuel premier ministre), 1988

Les raisons derrière les arrestations

Je me suis longtemps posé la question de la réaction de l’archevêque de l’époque. Je l’ai d’ailleurs rencontré à plusieurs reprises dans les années 90, mais n’ai pas osé lui demander pourquoi il avait abandonné ces chrétiens engagés auprès des plus pauvres de la société. La pression semble avoir été trop forte pour lui, il avait à cœur son rôle d’évêque et voulait sans doute éviter l’arrestation de certains de ses prêtres fortement impliqués dans les organisations ciblées par le gouvernement. Son prédécesseur, Mgr Olçomendi (un français), était très sensible à la doctrine sociale de l’Église, en plein essor depuis Vatican 2. Celui-ci avait, par exemple, nommé le père Joseph Ho aumônier à plein temps de la JOC et lui avait demandé de loger dans un appartement au cœur du complexe industriel de Jurong, à l’Est de Singapour.

Le père Ho fut l’un des quatre prêtres visés par l’Opération Spectrum de 1987. Il avait mis en place un centre d’accueil pour les ouvriers à Jurong, et ce fut pour beaucoup un lieu de rencontre et partage d’expériences dans le but d’améliorer les conditions de travail des ouvriers. En 1976, les ouvriers d’une entreprise américaine fabricant des sacs plastiques firent grève. La répression fut sévère et le gouvernement se rendit sans doute compte à ce moment-là que l’idéologie sociale catholique pouvait faire tanguer le bateau… Le père Ho a également contribué à introduire les sujets de justice sociale dans le programme d’études du séminaire. De 1975 à 1987, il fut le président de la commission Justice et Paix, et c’est lui qui y fit venir Vincent Cheng.

Guillaume Arotçarena fonda le « Geylang Catholic Center » où, secondé par un groupe de laïcs, il s’occupait très activement des prisonniers, des drogués et aidait les employées de maison étrangères, présentes en nombre dans les familles singapouriennes mais dénuées alors de tout droit et protection. Plusieurs avocats les représentaient gratuitement pour traîner en justice des employeurs sans scrupules.

Deux autres prêtres, Patrick Goh et Edgar K D’Souza, étaient aussi dans le collimateur de Lee Kuan Yew, pour des raisons similaires. Ils ont tous démissionné de leurs fonctions et par la suite, ont dû soit quitté Singapour, soit gardé un profil bas, en évitant de s’impliquer dans les problèmes de société. Sans doute était-il plus facile de s’en prendre à des laïcs qu’à des prêtres pour ne pas choquer les foules.

Les personnes arrêtées étaient en fait jugées trop enclins à s’occuper de problèmes sociaux, et par voie de conséquence, nourrissaient l’opposition populaire à certaines orientations socio-politiques du gouvernement. Il faut aussi souligner que des élections approchaient et que le parti au pouvoir depuis l’indépendance (et encore en place aujourd’hui) ne tolérait aucune opposition. J. B. Jeyaretnam à la tête du ‘Workers Party’ lui avait infligé une défaite et était devenu le premier membre de l’opposition élu au parlement en 1981 et réélu en 1984. Plusieurs, parmi les détenus de 1987, avaient participé activement à la campagne électorale du ‘Workers Party’.

Vincent Cheng fut le dernier à être libéré, le 19 juin 1990, sans n’avoir jamais eu de procès, tout comme ses soi-disant ‘complices’…

« Ce n’est pas une pratique, et je ne laisserai pas les subversifs en liberté simplement du fait que je doive tout présenter contre eux devant un tribunal ou fournir des preuves qui résisteront aux règles strictes de ce tribunal. »

Lee Kuan Yew, 1988

Et aujourd’hui ?

Toute cette histoire continue, même aujourd’hui, à empoisonner l’église catholique singapourienne. En 2012, Mgr Chia, alors évêque de Singapour, avait exprimé, dans une lettre, son soutien à une commémoration, organisée par l’association Function 8 pour marquer le 25e anniversaire de l’Opération Spectrum. Il avait lui-même accompagné Mgr Gregory Yong lors de l’entretien avec Lee Kuan Yew en 1987 et avait donc été témoin de la farce médiatique… Il a néanmoins dû faire marche arrière rapidement et finalement se désolidariser de l’association, comme le soulignait à l’époque le journal « La Croix » : l’Archevêque catholique au centre d’une controverse.

Guillaume Arotcarena

Le père Guillaume Arotçarena au Catholic Center

A la mort du père Guillaume Arotçarena, en 2015, une messe fut célébrée par l’actuel archevêque de Singapour, Mgr William Goh. Théologien plus que pasteur, il fit appel au pardon des uns et des autres, et souligna dans son homélie que la première leçon a tiré des évènements de 1987, c’est que la mission sociale de l’Église est principalement spirituelle. « La mission sociale de l’Église est une expression de la proclamation de l’Évangile », a-t-il dit. « L’Église ne doit jamais être réduite à une organisation humanitaire. Nous ne sommes pas une autre ONG. » Autant dire que la doctrine sociale de l’Église n’est pas à l’ordre du jour.

Pour moi qui ai bercé dans l’Action Catholique toute ma jeunesse, je ne peux m’empêcher de ressentir un vide au sein de l’église singapourienne.  Le manque de conscientisation aux problèmes sociaux et la peur de l’engagement sont flagrants. Il suffit de prendre l’exemple de la peine de mort. Les trois derniers papes se sont longuement exprimés contre la peine capitale, mais les archevêques successifs ici se contentent d’approuver le gouvernement quand il assouplit la législation, sans pour autant envisager l’abolition de la pendaison. Les montées aux créneaux sont rares, pour ne pas dire inexistantes. Le 21 mai 1987 reste très présent dans la mémoire collective, et la majorité silencieuse est de fait, silencieuse…

“ Même si je n’avais pas accès aux renseignements de l’État, d’après ce que je savais d’eux, la plupart étaient des activistes sociaux, mais pas pour renverser le système.”

Tharman Shanmugaratnam (ministre actuel), 2001

 

[1] un décret (vestige de la colonisation anglaise) qui permet aux autorités singapouriennes d’arrêter quelqu’un sans jugement pour une période de temps indéfinie.

[2] https://mothership.sg/2015/01/french-catholic-priests-story-on-social-work-in-1980s-geylang-revealed-the-vibrancy-of-civil-society-back-then/

[3] Ils feront une déclaration dans ce sens à leur sortie de prison et seront immédiatement réincarcérés.

Le Feng Shui à Singapour

Dans un pays où les croyances sont multiples, les mélanges et les superstisions ne sont pas rares. Le Feng Shui est une croyance de tradition chinoise, qui est présente partout à Singapour, notamment dans l’architecture. Il s’agit d’être en harmonie avec son environnement pour faciliter le flot des énergies vitales. Je viens de lire un très bon article sur le sujet, écrit par un excellent blogueur qui vit à Singapour: Louis.

Bonne lecture:

Superstitions à Singapour : l’impact insoupçonné du Feng Shui

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Halimah Yacob, femme, musulmane et présidente de la République de Singapour.

Halimah Yacob, musulmane de la minorité malaise, est devenue présidente de la République de Singapour : c’est la seule candidate à avoir obtenu un « certificat d’éligibilité » aux élections présidentielles.

Lundi 11 septembre, le comité électoral a confirmé que les élections présidentielles de Singapour n’auront pas lieu. Halimah Yacob, 63 ans, présidente du Parlement jusqu’à sa démission en août dernier, est la seule des trois candidats à avoir obtenu un « certificat d’éligibilité » aux élections. Celles-ci, réservées exclusivement aux candidats de la minorité malaise de Singapour, auraient dû se tenir le 23 septembre.

La présidente de la République aura essentiellement un rôle cérémoniel, comme ses prédécesseurs, car l’exécutif est entre les mains du Premier ministre Lee Hsien Loong (fils de Lee Kuan Yew, le ‘père de la nation’). Elle détient néanmoins des pouvoirs de veto sur la nomination des postes clés du gouvernement et l’utilisation des réserves financières de Singapour. Normalement, l’accession à ce poste d’une femme issue d’une minorité, qui plus est, musulmane pratiquante portant le voile, dans un Etat laïque et majoritairement chinois (1) devrait être considérée comme une percée remarquable. Cette victoire facile est en fait très controversée.

Une figure publique reconnaissable

Le 6 août dernier, Madame Halimah Yacob annonçait qu’elle se présenterait aux élections présidentielles. « Je fais confiance aux Singapouriens pour voir au-delà du voile, au-delà de la religion, au-delà de la race, au-delà du genre, car c’est ce qui est à la base de notre système » affirmait-elle. Pourtant les Singapouriens ne lui reprochent ni sa religion, ni le fait qu’elle soit une femme. La critique qui revient le plus souvent est le fait d’avoir nié son héritage indien et de prétendre être indépendante alors qu’elle est un ‘produit’ du PAP, le Parti de l’Action du Peuple, au pouvoir depuis l’indépendance de la cité-Etat.

Qui est Halimah Yacob ? Son père d’origine indienne et de religion musulmane est mort quand elle avait huit ans. C’est donc sa mère d’origine malaise qui l’a élevée. Les origines ethniques sont importantes à souligner, car cette élection présidentielle, la première de ce genre, était réservée aux candidats de la minorité malaise de Singapour. Or, certains ont mis en doute le fait que Madame Yacob puisse se présenter car la ‘race’ (2) est traditionnellement considérée comme étant celle du père, et non de la mère. Après avoir fait des études de droit, Mme Yacob fut avocate. C’est en 2001 qu’elle s’est engagée en politique et, à l’âge de 47 ans, elle fut élue députée. En 2011, elle est devenue ministre d’État au ministère du Développement communautaire, de la Jeunesse et des Sports, puis ministre d’État au ministère du Développement social et familial l’année suivante. Sur proposition du Premier ministre Lee Hsien Loong, elle a été élue présidente du Parlement le 14 janvier 2013, devenant ainsi la première femme à tenir ce poste dans l’histoire de la République.

Être ou ne pas être malais ?

Pour cette élection résevée aux Malais, la question de savoir si un candidat à la présidence est « assez malais » était au centre des débats de ces dernières semaines. Deux autres personnes s’étaient présentées pour faire face à Madame Yacob, mais tout comme elle, leur identité ethnique était mise en doute : M. Salleh Marican, dont le père était indien, s’est un peu embrouillé dans son malais lors d’une interview et M. Farid Khan  est d’origine pakistanaise sur sa carte d’identité.

Dans la constitution singapourienne: une « personne appartenant à la communauté malaise » est définie comme étant de race malaise ou autre, mais se considérant comme membre de la communauté malaise et généralement acceptée comme tel par celle-ci.

« Pour l’instant, les politiques clés de Singapour dépendent encore de l’utilisation du modèle CMIO[Chinois, Malais, Indiens et Autres (3)]. […] Les identités raciales et culturelles demeurent importantes pour la plupart des Singapouriens », souligne Eugene Tan, professeur de droit à l’Université de Management de Singapour« Alors que Singapour s’épanouit en tant que nation, l’importance du système CMIO dans la sphère publique devrait diminuer progressivement. Chaque Singapourien a plusieurs identités et aucune classification ne peut jamais en capturer toutes les nuances », ajoute-t-il. Et de préciser : « reconnaître que les identités multiples font partie intégrante de Singapour est vital pour les relations ethniques ».

Une commission a été mise en place pour juger de l’ethnicité de chaque candidat. Mme Halimah Yacob, M. Salleh Marican et M. Farid Khan ont tous les trois reçu leur certificat stipulant qu’ils faisaient bien partie de la communauté malaise. Mais au final, seule Mme Yacob a pu obtenir un certificat d’éligibilité, car elle avait occupé un poste clé dans le service public pendant plus de trois ans. Les deux autres venant du secteur privé devaient justifier de trois ans de travail à la tête d’une entreprise dotée d’un capital d’au moins 500 millions de dollars singapouriens (330 millions d’euros), et ce n’était pas le cas.

Le jeu politique du gouvernement

Le PAP a mis en place ces changements dans le processus électoral afin, soi-disant, d’élargir la représentation politique des minorités ; et les dirigeants, dont le Premier ministre Lee Hsien Loong, ont été forcés de nier que les nouvelles règles allaient à l’encontre de l’éthique méritocratique de Singapour. De nombreux observateurs estiment en fait que ces critères auraient plutôt été mis en place pour barrer la route à l’un des candidats malheureux des dernières élections (en 2011): le docteur Tan Cheng Bock avait perdu de justesse face au candidat officiel Tony Tan, mais il comptait bien se représenter cette année.

La majorité des Singapouriens semblent néanmoins être d’accord sur le fait que Mme Halimah Yacob devrait être une bonne présidente. Mais comme le souligne Md Suhaile, un journaliste singapourien, le fait d’avoir été ‘élue’ grâce à une élection réservée aux malais nourrit le stéréotype des malais qui ne sont tout simplement pas aussi bons que les autres. Il y a quelques jours, Lawrence Chong, un jeune singapourien engagé dans le dialogue interreligieux indiquait sur Facebook « Je m’inquiète vraiment des conséquences de cette élection présidentielle sur nous en tant que nation. Les commentaires en ligne ne vont pas dans la bonne direction et je crains que le discours nous divise et laisse des blessures béantes dans notre tissu social. Je me demande pourquoi le gouvernement n’a pas choisi un candidat malais lors d’élections précédentes si c’était un problème. Il y a un antécédent, le gouvernement a soutenu le président Nathan [NDLR : SR Nathan, indien, fut le président de Singapour de 1999 à 2011] qui a assumé sa tâche avec sagesse et grâce. Alors, pourquoi le gouvernement n’a-t-il pas laissé ces élections ouvertes à tous, en soutenant Halimah, qui est une excellente candidate ? C’est ce qui me surprend le plus. »

« Si nos dirigeants croient vraiment à la diversité, pourquoi ne préconisons-nous pas que le Premier ministre soit aussi issue d’une minorité ? » questionne Jeraldine, une jeune blogueuse. Elle fait ici référence à la succession du Premier ministre, Lee Hsien Loong, qui a annoncé sa retraite prochaine. Le vice-Premier ministre Tharman Shanmugaratnam, semble être la personnalité préférée des Singapouriens pour lui succéder, mais il est indien.

Dans un entretien avec la BBC en mars dernier, Lee Hsien Loong expliquait : « à Singapour, c’est bien mieux qu’avant, mais la race et la religion comptent toujours. […] Je pense que les considérations ethniques ne sont jamais absentes lorsque les électeurs votent et cela rend les choses difficiles, ce n’est pas impossible, et j’espère qu’un jour il y aura un Premier ministre non chinois, mais vous me demandez si cela va arriver demain, je ne le pense pas. »

 

(1) Selon le recensement de 2015, Singapour compte près de 5,4 millions d’habitants ; les malais représentent 13,3 %, les indiens 9,1 % et les autres minorités 3,3 % d’une population à majorité chinoise (74,3 %).

(2) Le terme de ‘race’ pourrait choquer, mais dans le contexte singapourien, votre ‘race’ est mentionnée sur votre carte d’identité.

(3) La population est catégorisée en fonction des origines ethniques de chacun pour favoriser une sorte de discrimination positive dans de nombreux domaines, tels que l’accession au logement ou à l’éducation.

Singapour est un singulier laboratoire interreligieux

Article publié dans La Croix.

Dorian Malovic, le 19/07/2017

La diversité ethnique et religieuse de la cité–État de presque 6 millions d’habitants encourage le gouvernement à une tolérance vis-à-vis de tous.

IRO

Bénédiction des dix représentants religieux avant le Grand Prix de Formule de 1 de Singapour. / E. Su/Reuters

De notre envoyé spécial

« Les prédications religieuses qui incitent à la violence ou opposent une religion à une autre ne seront pas tolérées à Singapour », a lancé le ministre de l’intérieur, K. Shanmugan, en février dernier lorsqu’un imam a tenu des propos diffamatoires sur les juifs et les chrétiens. L’imam venu d’Inde a été condamné à payer une forte amende et a été ramené à la frontière. De la même façon en 2009, un couple de chrétiens avait été condamné à huit semaines de prison pour avoir distribué des tracts critiquant l’islam. « Le gouvernement est très strict lorsque les musulmans sont attaqués (…) et il en est de même pour toute attaque contre les autres religions. »

Le Père Bruno Saint Girons des Missions étrangères de Paris (MEP), à Singapour depuis des années, ne s’étonne pas de l’attitude très claire du gouvernement de ­Singapour à l’égard des religions et du respect mutuel que chacun doit montrer. « Ici on ne plaisante pas avec les religions qui toutes ont leur place sur un petit territoire et où se côtoient tant d’origines ethniques et près de dix croyances différentes (1). De la même façon les propos racistes sont condamnés par la justice. » Membre de la commission diocésaine pour le dialogue interreligieux et l’œcuménisme, il participe activement à des cercles interreligieux, des rencontres, des échanges, « très souvent à l’initiative des musulmans d’ailleurs, c’est très précieux et je peux dire que se vit ici un véritable laboratoire interreligieux unique en son genre». Pour lui cette démarche dépasse « la simple tolérance », il s’agit de faire coexister de multiples différences avec « sincérité ».

Dans un contexte singapourien singulier, 5,6 millions d’habitants sur un petit territoire de la taille de Paris et de la petite couronne, « l’harmonie sociale et l’unité du pays » a toujours été le mot d’ordre du régime depuis l’indépendance en 1965. Pour André Ahchak, porte-parole de l’archevêché de Singapour, « le gouvernement encourage et soutient le dialogue entre toutes les religions afin que chacun sente sa responsabilité et le rôle qu’il a à jouer afin de maintenir une bonne entente, source de paix et de compréhension mutuelle ».

Le philosophe écrivain musulman Imran Mohamed, 40 ans, un modèle d’engagement interreligieux à Singapour, ne dit pas autre chose : « Ici à Singapour ce dialogue et ces échanges entre bouddhistes, hindous ou chrétiens ne sont pas une chimère, ce ne sont pas que des mots faits pour nous rassurer, il se vit dans la réalité. » À une époque où la menace terroriste islamique se fait sentir de plus en plus en Asie du Sud-Est, il prend son rôle de pédagogue et de « passeur de savoir » très au sérieux. Il y va de l’harmonie religieuse à Singapour.

Dorian Malovic

Pourquoi tu portes le voile (2ème partie)

Voici la suite des témoignages de mes amies singapouriennes concernant le port du voile. Elles s’expriment ici en leur nom propre et ne prétendent pas représenter toutes les musulmanes qui, on l’aura compris, sont toutes différentes…

Le voile m’a libéré

Je m’appelle Fistri, je suis musulmane. Cela fait 16 ans que je porte le ‘hijab’. Contrairement à ce qu’on peut penser, un hijab n’est pas seulement un foulard ou une coiffure. Il couvre beaucoup plus que cela, c’est un code vestimentaire. Si vous êtes une femme, il couvre les formes de votre corps et permet que votre visage et vos mains soient visibles; pour les hommes, cela signifie se couvrir du nombril aux genoux. C’est aussi un code qui inclut la façon dont vous parlez, pensez et vous comportez. Comme l’islam lui-même, ce code est assez englobant. Comme l’Islam aussi, c’est un code qui vous guide et vous motive à être une meilleure personne et à accorder vos actions, vos souhaits et vos désirs à votre foi. Le but est ainsi de canaliser ses passions pour devenir une meilleure musulmane, pour plaire à Allah en adhérant à ses paroles.

Fistri

Fistri

J’ai longtemps réfléchi avant de porter le voile. Je pensais que je n’étais pas une assez bonne musulmane pour ça, je n’étais pas prête, mes rêves et mes aspirations ne correspondaient pas, j’aimais trop la vie. Après tout, je faisais la fête jusqu’au matin quand j’étais à l’université (même si je ne buvais pas). J’aimais beaucoup les vêtements sexy, je n’avais que quelques foulards et des robes longues que je gardais pour les funérailles ou les rassemblements religieux. Je voulais travailler dans la publicité, alors j’ai étudié le marketing. Je savais que l’industrie de mon choix ne m’accueillerait pas à bras ouverts si je faisais le choix du voile.

Mais tout cela a changé le jour où mon père a décidé que la famille ferait l’Oumra[1] (le pèlerinage mineur) et quand le World Trade Center a été attaqué. Techniquement, je n’étais pas obligée d’être en hijab avant de faire l’Oumra, mais quelque chose en moi s’est déclenché. Peut-être que ce sont les commentaires et les articles que j’ai lus sur les attentats, décrivant ma religion comme dure, inhumaine et déconnectée, qui m’ont poussée.

Je sais que ma religion n’est pas tout cela, c’est tout le contraire. Ma religion encourage les fidèles à se saluer en se disant « la paix soit avec vous », obligeant ainsi les gens à pardonner les mauvaises actions et les rancœurs entre eux et à prier pour le bien-être de chacun. Cette religion ne peut être une religion de haine et de meurtriers. Alors j’ai décidé d’être courageuse et j’ai fait le premier pas pour reconnaître ma foi et tout ce qui vient avec, le voile étant le plus difficile pour une femme moderne comme moi.

Est-ce que cela a changé ma vie de façon drastique ? J’ai eu des difficultés à obtenir un emploi, bien que ce que je portais n’ait pas été pointé du doigt explicitement. Je suis consciente que pour la plupart des gens, le voile est un symbole d’oppression, du passé et de la culture patriarcale arabe. Encore une fois, c’est plutôt le contraire. Je me suis sentie davantage considérée en tant que personne après le port du voile. Les hommes et les gens, en général, sont capables de me parler et d’écouter mes idées au lieu d’être distrait par mon physique. Je me souviens d’une ex-collègue qui déplorait la façon dont notre patron parlait toujours à sa poitrine plutôt que d’écouter ses idées… Cela ne m’est jamais arrivé à l’évidence.

Je suis aussi plus consciente de la façon dont je me comporte, parle, pense et articule mes pensées car mon voile me rappelle qu’il faut adhérer aux voies du Prophète : dire la vérité, ne pas parler si ce que je veux dire va nuire aux autres, discuter, être patiente, ne pas juger et sourire plus. Le sourire n’est pas une hypocrisie pour obtenir quelconques faveurs, c’est quelque chose de merveilleux qui me permet d’avoir tellement d’amis. Mes amis et confidents sont athées, agnostiques, bouddhistes, chrétiens et hindous. Nous mangeons ensemble, regardons des films, voyageons dans le monde et nous passons généralement de bons moments ensemble sans que cela n’entrave mes 5 obligations de prières quotidiennes (qui peuvent être faites n’importe où) et mon régime alimentaire (halal si possible, sinon, fruits de mer).
Est-ce que cela m’a empêché d’être une femme moderne et active? Je ne fais plus la fête comme avant, je lis plus, je fais du bénévolat dans les musées, je danse la zumba, je fais plus de sport et je voyage seule plus facilement. Le voile ne m’a pas emprisonné, il m’a libéré.

Fistri

[1] https://fr.wikipedia.org/wiki/Oumra

La boule de glace sur ma tête

Je m’appelle Liyana, je suis une musulmane malaise de 31 ans, née dans la ville cosmopolite de Singapour.
Je suis née dans une famille musulmane conservatrice. Permettez-moi de définir ce que veut dire ‘conservatrice’ pour moi parce que, je pense que le terme lui-même peut porter à confusion. Je définis ma famille comme conservatrice parce que j’ai toujours vu mes parents s’efforcer d’être de bons musulmans en suivant de près les enseignements de l’islam; faire leurs prières quotidiennes, assister à des conférences religieuses et nous élever, ma sœur et moi, selon les valeurs islamiques. Nous avons toutes les deux été envoyées dans des classes religieuses très jeunes, afin de pouvoir apprendre l’arabe et avoir une meilleure compréhension de notre religion à mesure que nous grandissions.

Par ailleurs, mes parents affichaient des valeurs positives et progressistes : être de bons Singapouriens et des citoyens inclusifs. Dans ma jeunesse, nous habitions un appartement et nous avions de merveilleux voisins chinois, malais et indiens. J’ai grandi en jouant avec leurs enfants; nous nous invitions à jouer chez les uns et les autres. Quand il y avait une fête, nous partagions la nourriture avec nos voisins et je me souviens que quand je rentrais de l’école et que mes parents n’étaient pas à la maison, mes voisins chinois m’invitaient chez eux en attendant leur retour. Beaucoup de Singapouriens ont ce genre de relation, et je suis très fière d’en faire partie.

Quand j’ai eu 4 ans, mes parents ont commencé à m’encourager lentement à l’idée de porter le voile, également connu sous le nom de ‘hijab’. Ils croyaient que porter le voile était un devoir religieux pour chaque femme musulmane et je devais donc commencer à le porter très jeune afin de m’y habituer. Pour eux, c’était ce que commandait le Coran, et la plupart des juristes musulmans affirment que c’est une obligation. À cet âge, j’ai mal compris le concept du hijab. Je l’ai pris comme une tenue religieuse portée par les femmes musulmanes dans ma communauté et je l’utilisais parce que presque toutes les musulmanes le portaient.
Mon père est plutôt strict. Il m’encourage constamment à porter le hijab. Ma mère, par contre, a commencé à le porter beaucoup plus tard dans sa vie, et est donc plus cool avec la pratique. Durant mon enfance, je ne portais pas toujours le voile. Je le mettais et l’enlevais quand j’en avais envie. J’ai commencé à le porter constamment dès que j’ai atteint la puberté. J’ai continué mon lycée et mon enseignement pré-universitaire dans un ‘Madrasah’, une école islamique privée, qui enseigne des matières religieuses et laïques. À l’école, je percevais le voile comme un uniforme scolaire, un symbole de modestie et un devoir religieux à respecter.

Pendant toute cette période, je n’ai jamais vu le port du hijab comme une phase de la vie, j’ai simplement grandi avec, contrairement à certaines de mes amies pour qui l’idée de mettre le voile est presque un saut dans l’inconnu, une transformation de leur vie. Ce n’est que récemment que j’ai commencé à réfléchir à la signification du hijab, surtout après avoir reçu beaucoup de questions de la part d’amis d’autres religions qui en sont curieux. Par ailleurs, certaines de mes amies musulmanes ont du mal à porter le voile pour de nombreuses raisons. Certaines ne peuvent pas se faire à l’idée du port du voile comme étant obligatoire. D’autres estiment qu’elles le portent simplement pour plaire à leurs parents et elles refusent de vivre cette hypocrisie. Certaines l’ont abandonné, car elles pensent que la pudeur c’est beaucoup plus que le simple fait de se couvrir… Nous sommes toujours amies, c’est la vie qui suit son cours. A Cause de tout cela, j’ai commencé à creuser la question du hijab…

Liyana

Liyana (Photo de Priyank Valani)

(Liyana fait alors une analyse de plusieurs passages du Coran. Pour ne pas faire trop long, je vous renvoie à mon article: le port du voile en 12 questions)

Sur la base de plusieurs versets du Coran et de l’interprétation des Hadith (les paroles du Prophète), la majorité des érudits traditionnels concluent que l’idée du hijab est d’observer une étiquette sociale. Ils soulignent également le fait que les femmes musulmanes doivent se couvrir, à l’exception du visage et des mains, lorsqu’elles font leurs prières.

L’accumulation et la compréhension de ces informations me permettent de conclure que cette sagesse primordiale à propos du voile ne consiste pas à se fixer sur la longueur du tissu ou à se cacher, il s’agit d’une responsabilité sociale et de la préservation de l’étiquette sociale dans l’interaction entre les hommes et les femmes. Et le port du voile au jour le jour est une question de liberté de choix. On ne devrait pas être obligé de le porter ou de l’enlever. Mais encore une fois, chaque pays et chaque communauté a un contexte et une culture différente sur la façon dont ils voient et imposent le voile comme règle sociale. Bien qu’il soit obligatoire pour chaque femme de se couvrir en Arabie Saoudite, ce n’est pas le cas dans d’autres pays où les musulmans sont majoritaires comme l’Indonésie ou la Malaisie. Porter le voile est un choix individuel. Il est aussi important de savoir que les différentes longueurs, couleurs et styles de voile (tels que ‘niqab’ qui couvre le visage et le ‘tchador’ qui couvrent entièrement tout) sont purement dus à la culture et au contexte différents et n’ont rien à voir avec une quelconque règle religieuse.

Dans le contexte actuel où les êtres humains font face à de nombreuses réalisations novatrices et sont en contact avec de nombreuses cultures à travers le monde, j’espère que nous sommes plus ouverts à la diversité. Le fait de porter des choses différemment ne signifie pas nécessairement que ce soit une aliénation. Nous devrions toujours essayer de comprendre le pourquoi derrière les choses.

C’est là que je suis reconnaissante de vivre à Singapour, un pays laïque et démocratique et qui, en même temps, offre à quelqu’un comme moi l’espace, la liberté et l’opportunité de coexister paisiblement et de servir ce pays. Porter le voile ne me rend jamais moins singapourienne que les autres. Tout comme les autres Singapouriens, j’aime nager dans une piscine publique, faire du sport, aller dans un café et voyager. En fait, le port du voile est souvent l’occasion du discuter avec les autres de nos différences en prenant un thé par exemple.

Je crois que les enfants nous enseignent souvent une grande sagesse dans l’appréciation des différences. Quand j’étais institutrice en maternelle pour une école internationale, je saluais mes élèves à leur arrivée tous les matins et ils me disaient bonjour avec enthousiasme en m’appelant Mme Liyana, la maîtresse qui a une boule de glace sur la tête. Ils avaient bien remarqué que le vêtement que je porte est différent et drôle. La différence ne leur posait pas plus de problème que ça, et c’est quelque chose que les adultes se devraient bien d’imiter.

Peut-être que nous devrions nous demander pourquoi nous sommes mal à l’aise face à un look différent? Est-ce parce que nous ne sommes pas habitués? Est-ce à cause d’un manque de contact avec la différence? Avons-nous un regard assez critique sur ce que nous lisons ou regardons dans les médias? Que faisons-nous pour nous assurer de l’exactitude des informations reçues? Avons-nous assez d’interaction avec les différents types de musulmanes pour comprendre pourquoi elles portent le voile? Avons-nous tenté d’avoir un dialogue avec nos collègues musulmans ou nos voisins pour répondre à notre inquiétude sur le sujet? Voilà pourquoi je crois que le dialogue avec les gens est extrêmement important. Le dialogue n’a pas pour but le consensus, mais le développement d’un respect mutuel afin de coexister malgré nos différences.

Liyana

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pourquoi tu portes le voile? (1ère partie)

Après avoir écrit un article sur le port du voile (« Le port du voile en 12 questions« ), j’ai voulu demandé à quelques amies musulmanes singapouriennes pourquoi elles portaient le voile. Leurs réponses m’ont étonné par leurs diversités reflétant des expériences de vie variées. Le choix du port du voile ne peut pas, encore une fois, être réduit à des explications simplistes, comme le montrent ces témoignages. Je remercie vraiment Noor, Fistri, Fadiah et Liyana pour leur sincérité sur un sujet qui peut parfois être très personnel.

Laissez-nous tranquille!

Cela me dérange à bien des niveaux que le voile soit un problème si important dans le monde aujourd’hui. Je ne peux pas parler au nom de tous les musulmans donc je vais parler en mon nom.

Le ‘hijab’ (le mot arabe a lui-même beaucoup plus de signification qu’un simple morceau de tissu sur la tête), c’est entre moi et Dieu. Un point c’est tout ! Il n’y a pas d’homme dans cette équation. La théorie selon laquelle il protège les femmes ou couvre leur beauté est erronée. J’ai lu une fois le commentaire d’un érudit musulman qui accompagne les fidèles et anime le pèlerinage à la Mecque. Selon lui, chaque année, de nombreuses femmes se plaignent de la façon dont elles sont scrutées ou même touchées tout en faisant le tour de la kaabah. Ces femmes ont beau se retourner pour regarder dans les yeux leur prédateur, ceux-ci n’hésitent pas à ricaner en retour, et tout cela au pied du monument le plus sacré pour les musulmans ! Des femmes en hijab ou en burqa se font aussi violer et il y a des femmes qui sont absolument magnifiques en hijab. Les Saintes Écritures (tous les livres saints) sont des mots, et les mots sont ouverts à l’interprétation. Cela dit, il y a aussi des groupes dans les traditions chrétiennes et judaïques qui honorent également le voile. Il en va de même pour certains groupes de Sikhs et d’Hindous.

Noor

Noor Mastura (au centre sur la photo)

Encore une fois, pour moi : c’est un acte que je fais uniquement pour Dieu, basé sur MON interprétation des Écritures. Et si quelqu’un décide de ne pas porter le voile, cela ne signifie pas qu’elle soit moins croyante que moi ; elle a juste une interprétation différente et qui est aussi valable que la mienne. C’est tout. Certains récemment ont comparé les femmes non-voilées à des bonbons sans emballage qui attirent les mouches. C’est absolument dégradant et insultant. Si vous pensez que seules les femmes voilées peuvent avoir une relation authentique avec Dieu, peut-être que vous devriez faire un peu d’autoréflexion sur le sujet.

Et puis il y a ces hommes qui s’insèrent dans l’équation entre les femmes, Dieu et notre voile. Ils agissent en espèce de médiateur, prétendant relever un aspect important pour faire fonctionner l’équation dans le but de contrôler les femmes : « Si vous ne portez pas le voile, je vais ressentir un désir envers vous et donc Dieu sera en colère contre vous ». Et c’est comme ça à travers toutes les religions et pour des millions d’autres raisons, pas seulement pour le voile. Arrêtons de dire n’importe quoi !

Noor Mastura

(Noor était déjà intervenue ici dans mon blog: « Message de Noel musulman« )

Ne m’identifiez pas à mon voile!

Apparemment, quand j’étais enfant, j’aurais dit à mes parents que je voulais le porter. J’y voyais sans doute quelque chose de bon, j’ai toujours été très intéressée par la religion et la foi. J’ai été amenée à porter le voile régulièrement depuis l’âge de la puberté (à l’exception de l’école à cause des uniformes[1]). Pour être honnête, je n’étais pas très heureuse de le porter en fait, parce que je trouvais que ça manquait d’originalité. Je me sentais moche, et cela s’ajoutait aux problèmes d’image corporelle que j’avais déjà. Mes premières règles n’ont pas amélioré les choses : j’ai ressenti un profond sentiment de honte en moi-même parce que je sentais que mon corps était source de péché.

En tant que jeunes filles, on nous enseignait dans les classes religieuses que nous devenions responsables de nos péchés à partir de la puberté, j’ai donc été consternée quand mes règles sont apparues. Le tudung[2] a fait partie de ce sentiment de rancœur que j’éprouvais déjà envers mon propre corps et mon image, d’autant plus qu’il m’était imposé par mon père. Son raisonnement était simple : le tudung est une obligation, et si nous ne le portons pas, il en sera tenu pour responsable dans l’au-delà. Je suppose qu’une grande partie de ma rancœur envers le port du voile vient aussi des expériences négatives que j’ai vécues pendant mes années de scolarité. Quand j’étais adolescente, il n’était pas courant pour les filles de porter le tudung, et les manifestations ouvertes de piété étaient tournées en ridicule par les autres. Contrairement à aujourd’hui, où il y a beaucoup plus de soutien et d’acceptation sociale pour les filles qui portent le voile.

La première fois que j’ai porté le tudung en public, avec mes amis, c’est quand nous sommes allés à un voyage scolaire à Malacca, quand j’avais 11 ans. Je me souviens de mes camarades, surtout les garçons, ricanant et se moquant de ma « piété ». J’étais la seule en tudung, et je me sentais mise à l’écart. Je l’ai quand même gardé pendant tout le voyage. Je suppose que j’avais l’impression que mes parents m’avaient chargée de le porter, et je n’ai donc pas voulu les trahir. Ce sentiment de ne pas vouloir trahir la confiance de mes parents est resté avec moi pendant longtemps, jusqu’au début de l’âge adulte. À l’âge de 13 ans, les élèves malais de mon école devaient organiser un spectacle traditionnel. Encore une fois, on m’a fait porter le tudung et j’étais vraiment embarrassée, parce que j’étais encore la seule à le porter. Certains camarades m’ont dit que j’avais l’air d’une vieille, et ça m’a mis très mal à l’aise. Je me souviens d’avoir essayé de me cacher la plupart du temps. Je me souviens aussi d’avoir été obligée de porter le tudung quand j’allais à des cours particuliers, à l’âge de 16 ans. Je me rappelle du sentiment de laideur me poussant à l’enlever avant d’entrer dans la classe. Fondamentalement, le tudung ne m’a pas aidé à me sentir bien dans ma peau.

En grandissant, j’ai progressivement accepté le tudung, sans doute parce qu’il faisait peu à peu partie de mon image en public. Le tudung, pour moi, n’a jamais été central dans la façon dont je me considérais comme femme musulmane. Je savais qu’au fond, je ne le portais que pour plaire à mes parents. Je n’ai jamais cru que c’était une obligation ou qu’il y avait quelque chose de divin à ce sujet. Je ne suis pas du genre à encourager le port du voile, et je n’aime pas être identifiée par mon voile. Je ne veux pas être considérée comme traditionnelle ou coincée du fait de ce que je porte sur la tête. Cependant, j’ai vu le tudung comme une motivation pour être plus créative avec mon look, et j’ai commencé à développer un intérêt pour la mode quand je suis entrée à l’université. Je ne voulais pas me conformer aux diktats de la mode ‘hijabi’, et j’ai commencé à avoir un style personnel, que je garde encore aujourd’hui.

Je pense que j’ai commencé à réfléchir plus consciemment au tudung quand j’étais étudiante. Entre autres parce que je sortais avec un ‘agnostique / athée chinois’ qui me questionnait souvent à ce sujet. J’ai eu l’impression de devoir me défendre alors même que je ne croyais pas vraiment au port du tudung. Même quand je sortais avec lui, je gardais le tudung comme une marque de résistance contre ses remarques désobligeantes. Je n’allais pas l’enlever simplement parce qu’il voulait que je le fasse. Je ne voulais plus dépendre des hommes pour me dire ce que je devais porter ou non. Je voulais seulement m’habiller pour moi-même, et donc le tudung est devenu un acte d’affirmation de moi et une résistance contre ceux qui me dicteraient comment m’habiller. Par la suite, j’ai commencé à lire des choses sur les développements historiques du tudung, et comment tout est très entrelacé avec la politique et le patriarcat.

La réalisation que je n’ai jamais cru au port du voile a été progressive, et j’ai commencé à l’enlever de plus en plus. Ça a commencé quand j’étais seule, ou avec quelques amis proches. Je sentais que je ne pouvais pas promouvoir un symbole qui est intrinsèquement patriarcal et problématique, même si c’était purement un choix. J’ai aussi réalisé que même avec le tudung, le corps des femmes est toujours soumis à un examen minutieux et aux jugements de ceux qui les entourent. En fait, c’est même pire avec le tudung, c’est comme si on était placées sur un autre niveau de morale. Il y a des critères encore plus stricts et des codes de conduite auxquels une femme qui porte le tudung doit adhérer, et je sentais que c’était très injuste.

voile Canada

« On se moque de ce qu’il y a sur votre tête. On s’intéresse à ce qu’il y a dedans. » (Publicité canadienne)

À l’âge de 25 ans, à la suite d’un problème de santé et d’une hospitalisation, j’ai dit à mes parents ce que je ressentais vraiment au sujet du tudung et que je ne voulais pas le porter. Comme prévu, mon père en particulier n’a pas voulu accepter mon point de vue et a demandé à ce que je continue à le porter. J’ai décidé de changer de style, d’un tudung normal à un turban-stylisé, et plus tard le style iranien / pakistanais où une partie de mes cheveux pouvaient être vus. C’était une sorte de compromis de ma part : ne pas le porter selon les diktats de la société, qui devient de plus en plus obsédée par le contrôle du corps des femmes. Je ne voulais pas me conformer à ce genre d’uniformisation auquel elles sont soumises. Aujourd’hui, je le porte de moins en moins, mais je sais aussi que je dois faire un effort pour bien m’entendre avec mes parents, et donc je le porte quand je suis avec eux. J’ai le sentiment que ce que j’en pense vraiment n’a pas d’importance pour eux tant que je suis vue le portant. Je ne peux pas leur en vouloir non plus, puisqu’ils ne sont pas exposés à des points de vue différents concernant le voile, ignorant le fait que ce n’est pas réellement une obligation. J’ai essayé de raisonner avec eux et de leur expliquer ma position, mais mon père ne veut rien entendre et pense que je fais preuve d’ignorance. Néanmoins, intérieurement, je suis tout à fait en paix et ma conscience est claire. Je me sens plus honnête avec moi-même et je n’ai plus à défendre ou soutenir quelque chose auquel je ne crois pas

Fait intéressant : la seule fois où je me suis sentie heureuse de porter le tudung, c’était lors de mon programme d’échange en Europe, parce qu’il y est devenu un marqueur d’identité utile. Les gens étaient très gentils et compréhensifs avec moi. Par exemple, mes amis m’ont préparé un plat de fondue séparé qui ne contenait pas d’alcool parce qu’ils savaient que j’étais musulmane. Même si, personnellement, cela ne m’aurait pas dérangé de ne pas avoir un plat séparé. Une autre fois, en Suisse, une dame qui travaillait dans un restaurant asiatique m’a dit qu’elle préparerait un plat de nouilles pour moi avec du poulet, au lieu de la portion habituelle avec du porc, parce qu’elle savait que j’étais musulmane. Ce qui m’a le plus touché à l’époque, c’est la considération des gens pour mes besoins en tant que musulmane. Je me suis fait également des amis parmi les étudiants musulmans quand j’étais là-bas, et le voile est devenu un marqueur d’identité très pratique. Dans ce contexte, le tudung était donc utile, même si je n’y croyais pas vraiment. En fait, les gens me jugeaient moins pour mon port du voile quand j’étais en Europe que quand je suis à Singapour.

Je suppose que maintenant, le tudung représente pour moi une sorte d’image publique, bien que je sois de plus en plus ouverte au fait de ne pas le porter. Je ne sais toujours pas comment en parler à mes parents, peut-être que je n’ai même pas besoin de leur en parler en fait. Je suppose que cela reste une négociation en cours. Ce fut un processus long et fatigant, avec beaucoup de colère, de désespoir et de traumatisme, mais j’ai l’impression d’avoir enfin grandi et j’ai acquis un sentiment de conviction personnelle à ce sujet. Cela dit, je continuerai à parler contre tout ce qui entoure l’imposition du voile, la régulation et le contrôle du corps et du comportement des femmes.

Fadiah

[1] À Singapour, les élèves portent un uniforme à l’école.

[2] Tudung = nom donné au voile islamique à Singapour.

« La loi s’applique à tous, que vous soyez ministre, simple citoyen, pasteur ou imam »

Ces mots sont ceux du ministre de la Justice et de l’Intérieur, K. Shanmugam, suite aux différents démêlés avec la justice impliquant récemment, d’une part, les responsables de la City Harvest Church, une importante Eglise évangélique, et, d’autre part, un iman étranger.

Peines de prison réduites pour les responsables de l’Eglise évangélique

Condamnés en novembre 2015 à des peines allant de 21 mois à huit ans de prison pour abus de confiance et falsification de comptes, les six accusés dans le procès de la City Harvest Church avaient fait appel auprès de la Haute Cour de justice. Le verdict est tombé le 7 avril dernier : le tribunal a confirmé le verdict de culpabilité des accusés, mais a significativement réduit leurs peines, prenant en compte notamment le fait qu’il n’y avait pas eu d’enrichissement personnel par les six accusés qui ont agi dans ce qu’ils considéraient être l’intérêt supérieur de leur Eglise. Le principal accusé, le Rév. Kong Hee, fondateur de cette importante Eglise évangélique de Singapour, a vu sa peine passer de huit ans à trois ans et demi de prison ferme. Pour rappel, lui et ses collaborateurs avaient détourné une somme de 50 millions de SGD (dollars de Singapour), soit 32 millions d’euros, afin de financer la carrière musicale de Ho Yeow Sun, chanteuse pop et épouse du Rév. Kong Hee.

La City Harvest Church a publié une déclaration sur son site Web en se disant « profondément attristée par cette décision (de condamnation) », mais « remerciant Dieu pour les réductions de peines ». Le Rév. Kong Hee a déclaré sur les réseaux sociaux qu’il était reconnaissant que sa peine ait été réduite, même si « les termes du jugement retenus ne sont pas ceux que j’avais espérés ». Le procès criminel le plus coûteux de l’histoire de Singapour aurait dû s’arrêter ici. Mais le procureur général en a décidé autrement : la semaine dernière, l’affaire a été renvoyée devant la Cour d’appel dans le but de maintenir ou d’alourdir la condamnation initiale. Les honoraires des avocats, déjà estimés à plus de 10 millions de SGD, pourraient augmenter entre un million et cinq millions de dollars de plus, maintenant que le procès va continuer, souligne la presse locale.

Malgré une nette baisse de fréquentation due au scandale, la City Harvest Church continue ses activités, une nouvelle direction a été mise en place, sous le label « CHC 2.0 » afin de se donner une nouvelle image.

La tolérance zéro du gouvernement singapourien

« Il y a une règle de droit, et la règle de droit est que, si les faits montrent qu’une infraction a été commise, peu importe ce que vous êtes, des mesures seront prises », a souligné le ministre de la Justice et de l’Intérieur lors d’un dialogue sur l’harmonie raciale et religieuse tenu au début de ce mois. K. Shanmugam faisait référence au procès de la City Harvest Church, mais aussi à celui de l’imam Nalla Mohamed Abdul Jameel, dont le verdict a aussi été rendu au début du mois (le responsable musulman était accusé d’avoir fait des remarques offensantes envers les chrétiens et les juifs).

Les commentaires de l’imam, prononcés lors d’un prêche dans une mosquée, avait été filmés et postés sur les réseaux sociaux. Ayant admis avoir prié en public pour que « Dieu accorde aux musulmans la victoire sur les juifs et les chrétiens », citant non pas le Coran, comme certains l’avaient affirmé dans un premier temps, mais un texte venant de son village natal en Inde, l’imam s’est excusé devant une assemblée d’une trentaine de représentants religieux chrétiens, sikhs, taoïstes, bouddhistes et musulmans. « Les Singapouriens tiennent beaucoup à la diversité et l’harmonie de leur peuple, et je n’ai pas le droit de les déstabiliser. C’est la raison pour laquelle j’ai bien compris et accepté la décision d’être poursuivi en justice afin de maintenir l’ordre public », a-t-il déclaré.

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Les représentants juifs n’étant pas présents ce jour-là, l’imam est à nouveau allé s’excuser deux jours plus tard auprès du rabbin Mordechai Abergel. Malgré tout, le responsable religieux a été condamné à une amende de 4 000 dollars de Singapour (2 700 euros) et a été expulsé vers l’Inde, son pays d’origine.

La question religieuse reste très sensible à Singapour. Le public réagit avec passion aux affaires impliquant l’une ou l’autre religion, et le gouvernement n’hésite pas à régulièrement brandir le souvenir du précédent historique des émeutes religieuses qui avaient fait 36 morts en 1964, afin de signifier qu’il est le meilleur garant contre le pire. Singapour étant le pays au monde ayant la plus forte diversité religieuse (c’est ce qu’affirme une récente étude du Pew Research Centre), les autorités maintiennent une attitude punitive très stricte pour éviter tout éventuel débordement. Amos Yee, un adolescent très anti-establishment, issu d’une famille catholique, en a aussi fait les frais après avoir « offensé les sentiments religieux des musulmans et des chrétiens » dans plusieurs vidéos postées sur Internet. Les Etats-Unis viennent de lui accorder l’asile politique

Un peu d’histoire : Telok Ayer, la rue de la diversité

Telok Ayer Street est l’une des plus anciennes rues de Singapour. La rue était autrefois sur le littoral et les migrants arrivés par la mer y posaient pour la première fois le pied à Singapour. Aujourd’hui, les projets de récupération sur la mer ont poussé le littoral plus loin, mais le lieu et les traces historiques sont restés.

Baie de Telok Ayer en 1872, photo prise par Bourne et Shepherd. National Museum of Singapore.

Baie de Telok Ayer en 1872. National Museum of Singapore.

En tant que point de débarquement pour les immigrants, les premières communautés ont construit leurs lieux de culte respectifs dans cette rue (face au front de mer) afin d’exprimer leur gratitude à leurs divinités pour leur arrivée, sain et sauf, après un dur et long voyage. Bien que le quartier de Telok Ayer ait été attribué à la communauté chinoise selon le plan de la ville de Jackson en 1822, l’emplacement de ces lieux de culte a fait Telok Ayer un espace multiculturel où les différentes communautés ont coexisté.

Lithographie du temple de Thian Hock Keng, 1842. Musée national de Singapour.

Lithographie du temple de Thian Hock Keng, 1842. Musée national de Singapour.

Certains lieux de culte ont été classés ‘Monuments nationaux’. En fait, Telok Ayer est la rue ayant le plus de monuments nationaux, ils sont au nombre de six.

Les monuments nationaux de Telok Ayer Street

  • Ying Fo Fui Kun, 98 Telok Ayer Street

C’est la maison de la plus ancienne association de Singapour, celle du clan hakka. Elle a été fondée en 1822 pour les besoins de la communauté hakka venant de la province du Guangdong en Chine. Le bâtiment lui-même a été construit en 1844 et a servi de temple au départ. Les Hakkas étaient l’un des cinq principaux groupes de dialecte chinois à Singapour, les autres étant les Hokkiens, les Teochews, les Cantonais, et les Hainanais. La plupart des Hakkas étaient des bûcherons, des charpentiers, des forgerons ou bien des orfèvres.

Ying Fo Fui Kun

Ying Fo Fui Kun

  • Le centre Nagore Dargah pour le patrimoine musulman-indien, 140 Telok Ayer Street

Ce bâtiment visuellement très particulier, a été construit en 1830 par les immigrants Chulias. Les Chulias[2] étaient principalement des commerçants et des changeurs de monnaie. Beaucoup d’entre eux étaient musulmans et des dévots du prédicateur soufi tamoul Shahul Hamid, originaire d’une ville du Tamil Nadu : Nagore. Le sanctuaire lui est dédié. Depuis 2011, il abrite le ‘Nagore Dargah Indian Muslim Heritage Centre’, qui documente l’histoire des musulmans indiens et leurs nombreuses contributions à Singapour.

Nagore Dargah

Nagore Dargah

  • Yu Huang Gong, ou temple de l’empereur céleste de jade, 150 Telok Ayer Street

Cet ancien bâtiment abritait l’association Keng Teck Whay, créée par 36 marchands peranakans en 1831. Il témoigne de la présence et des contributions des Hokkiens peranakans dans la colonie de Singapour et de l’esprit communautaire d’entraide entre les pionniers. Aujourd’hui c’est un temple taoïste en l’honneur de la plus haute divinité du taoïsme, l’empereur céleste de jade. Le bâtiment a été rénové et le temple a officiellement ouvert ses portes au public en janvier 2015.

Temple de Yu Huang Gong

Temple de Yu Huang Gong

  • Le temple Thian Hock Keng, 158 Telok Ayer Street

Thian Hock Keng (天 福 宫, « Palais du bonheur céleste ») est l’un des plus anciens temples hokkien à Singapour. Le temple demeure un lieu de culte important pour les bouddhistes et les taoïstes chinois locaux. Entre 1998 et 2000, Thian Hock Keng a subi une restauration majeure qui lui a valu une mention honorable de la part de l’UNESCO en 2001 pour la conservation du patrimoine culturel.

Thian Hock Keng Temple, 1880s. National Museum of Singapore.

Thian Hock Keng Temple, 1880s. National Museum of Singapore.

Intérieur du temple aujourd'hui

Intérieur du temple aujourd’hui

  • La mosquée Al-Abrar, 192 Telok Ayer Street

La mosquée d’Al-Abrar établie dès 1827 était au départ une cabane de chaume. Elle est également connue sous le nom de Masjid[3] Chulia, pour les musulmans indiens de la côte de Coromandel du sud de l’Inde. La mosquée n’était pas seulement leur refuge spirituel, mais aussi un lieu social où la communauté pouvait se retrouver. La construction de la mosquée actuelle en brique a commencé en 1850. La mosquée a été rénovée entre 1986 et 1989. Ces développements permettent à la mosquée de pouvoir accueillir aujourd’hui jusqu’à 800 fidèles à la fois.

La mosquée Al-Abrar

La mosquée Al-Abrar

  • L’église méthodiste chinoise, 235 Telok Ayer Street

Les débuts de l’église méthodiste à Singapour peuvent être attribués à l’arrivée des premiers missionnaires méthodistes à Singapour, William Oldham et James Thoburn, en 1885.

Initialement fondée en 1889 dans la clinique d’une maison-boutique, l’église a déménagé à Telok Ayer en 1925. Au cours de ses premières années, l’église Telok Ayer a assuré le bien-être de ses paroissiens, notamment en aidant les analphabètes à écrire des lettres à leurs familles en Chine. Un toit de pavillon de style chinois est placé au-dessus du bâtiment qui accueille une congrégation en grande partie chinoise. Les murs sont très épais car ils ont été renforcés pendant la Seconde Guerre mondiale, quand l’église servit de refuge. Les murs protégeaient ceux qui se trouvaient à l’intérieur des balles perdues et des éclats d’obus.

Eglise méthodiste chinoise

Eglise méthodiste chinoise

Telok Ayer n’est pas unique, il existe de nombreuses rues à Singapour où l’harmonie religieuse s’exprime visuellement dans les monuments et les lieux de culte: Waterloo Street, South Bridge Road, etc… Je vous y emmènerai sans doute un de ces jours…

 

[1] Cet article s’inspire de celui publié ici en anglais : Telok Ayer: Street of Diversity

[2] Ce terme est apparu dans les registres anglais de la British East India Company, pour designer les Indiens de la côte de Coromandel du Sud de l’Inde.

[3] Mosquée en malais