Plusieurs religions sous un même toit

Trouver un endroit à un prix abordable pour le culte est un souci pour de nombreux petits groupes religieux à Singapour. Pour répondre aux besoins de ces communautés, le ministère du Développement national (MND) a accepté en janvier dernier d’allouer des terrains pour des « lieux de culte à utilisateurs multiples ». Une telle mesure permettra à différents groupes d’une même religion d’être logés dans un seul bâtiment de plusieurs étages où ils pourront partager les installations telles que le parking et les salles de réunion.

Singapour a un problème de place. La cité-Etat s’étend sur 30 kilomètres du nord au sud et 40 kilomètres d’est en ouest, et la densité de population y est l’une des plus élevées au monde (en troisième position après Macao et Monaco). Le moindre mètre carré de terrain coûte donc très cher, mais Singapour étant aussi un pays où les millionnaires se comptent par milliers (1 Singapourien sur 35 est millionnaire !), les acquéreurs et autres promoteurs immobiliers ne sont pas rares. En revanche, pour une organisation à but non lucratif telle qu’une petite communauté chrétienne ou taoïste, la recherche d’un lieu de culte devient une réelle difficulté. Nombreux, par exemple, sont les responsables de communautés chrétiennes à être contraints de louer des salles dans des hôtels ou même dans les zones industrielles où les loyers sont moins élevés. Concernant les taoïstes, il y aurait plus de 2 000 temples opérant dans des maisons ou des appartements de particuliers, la plupart de temps illégalement.

Sur Loyang Way, ouvert 24 h sur 24, le temple Loyang Tua Pek Kong est un temple bouddhiste qui abrite des lieux de prière pour des divinités taoïstes et hindous, ainsi qu’une salle de prière musulmane.

Sur Loyang Way, ouvert 24 h sur 24, le temple Loyang Tua Pek Kong est un temple bouddhiste qui abrite des lieux de prière pour des divinités taoïstes et hindous, ainsi qu’une salle de prière musulmane.

Des centres pluri-religieux situés en zone industrielle

C’est dans ce contexte que l’Autorité pour le redéveloppement urbain (URA) tente d’agir pour organiser l’espace de vie en fonction des besoins en logements, transports, commerces, bureaux et espaces verts, n’hésitant pas parfois à déplacer les morts pour faire de la place aux vivants. Le cimetière de Bukit Brown, l’un des plus grands cimetières chinois situé hors de Chine, va ainsi être coupé en deux par une route. L’URA a entre autres pour rôle d’allouer des parcelles de terre à des organisations religieuses afin que chaque quartier de la ville puisse bénéficier de temples, d’églises ou des mosquées, mais ces allocations foncières restent inabordables pour les petites communautés religieuses qui ont fleuri partout à Singapour (les Eglises protestantes par exemple sont aujourd’hui plus de 500, et la population chrétienne de l’île a doublé en quinze ans, pour atteindre aujourd’hui 18 % des 5,4 millions des habitants de Singapour).

Une enquête a été menée par les autorités auprès de groupements religieux tels que le Conseil national des Eglises de Singapour (NCCS, qui réunit les principales dénominations protestantes du pays) et la Fédération taoïste, pour explorer des solutions viables malgré la spéculation immobilière. Suite à cette concertation, le MND a donné son accord pour louer des terrains à différents groupes d’une même religion qui pourront ainsi cohabiter au sein de bâtiments à plusieurs étages. L’accord prévoit de mettre en place un système de locations chapeauté par une organisation principale responsable de l’entretien des lieux. Le MND souligne que ce type de centres multicommunautaires sera sans doute localisé en zone industrielle et que les groupes religieux partageront les équipements tels que les parkings ou les salles de réunion.

Préserver un esprit de communauté et de quartier

Aux yeux des autorités singapouriennes, la solution proposée semble logique et efficace, mais elle ne va pas sans poser de problèmes. Les zones industrielles étant excentrées, les fidèles devront se déplacer loin et l’esprit de la communauté de quartier disparaîtra. Par ailleurs, les célébrations et fêtes religieuses risquent de tomber les mêmes jours et le partage des espaces communs pourrait devenir source de conflits…

Malgré tout, les responsables religieux accueillent favorablement l’idée. Le Vénérable Kwang Phing, de la Fédération bouddhiste de Singapour, souligne que cela va « alléger le fardeau financier des petits temples ». Le président de la Fédération taoïste, Tan Thiam Lye, a lui aussi approuvé, et précise que ces centres fourniront une alternative légale pour les groupes religieux auxquels la loi ne permet pas l’utilisation de bâtiments industriels et de maisons d’habitation comme lieu de culte. Il espère qu’au moins quatre centres taoïstes de ce type seront répartis à travers l’île. Le Rév. Dominic Yeo, des Assemblées de Dieu de Singapour, a déclaré que l’expérience devait être « financièrement viable» et que, pour cela, le prix des terrains ne devait pas être basé sur la meilleure offre. La localisation de ces centres dans les zones industrielles « ne sera pas ce qu’il y a de mieux pour les Eglises », a-t-il ajouté, « beaucoup d’Eglises servent les communautés de quartier où se trouvent leurs locaux ».

Plus d’une centaine d’églises de petite taille déjà présentes en zones industrielles et environ 160 temples taoïstes pourraient bénéficier de ce changement. Les détails d’attribution et de fonctionnement restent à mettre au point, mais l’idée est lancée.

Dans le quartier de Geylang, le « Citiraya Centre » abrite sur sept étages deux églises chrétiennes, trois communautés bouddhistes et un centre taoïste.

Dans le quartier de Geylang, le « Citiraya Centre » abrite sur sept étages deux églises chrétiennes, trois communautés bouddhistes et un centre taoïste.

Encourager la cohabitation entre les religions

L’initiative gouvernementale n’est en réalité pas totalement nouvelle. Plusieurs communautés religieuses n’ont pas attendu le feu vert du gouvernement pour se regrouper sous un même toit. Un bâtiment de cinq étages, en construction dans le quartier de Jurong (2 Tah Ching Road) sur un terrain actuellement loué par l’Eglise luthérienne, sera en partie sous-loué à l’Eglise presbytérienne de la Providence et à l’Eglise méthodiste tamoule de Jurong avec un bail de 30 ans. Le projet, dirigé par l’évêque Terry Kee Buck Hwa, de l’Eglise luthérienne de Singapour, a reçu le feu vert de l’URA et d’autres organismes gouvernementaux il y a deux ans. Ce centre qui hébergera donc trois communautés sous un même toit devrait être prêt fin 2016. Mgr Kee prévoit d’y accueillir éventuellement cinq églises.

Interrogé par le Staits Times, le Rév. Philip Abraham, pasteur en charge de l’église méthodiste tamoule de Jurong, a mis en évidence le fait que sa congrégation d’une centaine de personnes s’était déplacée plus de cinq fois en 37 ans. « Trouver des lieux accessibles et abordables a été difficile. Le fait d’avoir enfin un espace permanent pour le culte dans ce centre de Jurong sera une bénédiction pour notre Eglise. Nous allons économiser beaucoup plus sur le loyer ici que si nous étions situés dans un bâtiment commercial, a précisé le pasteur. Nous aurons enfin un endroit où nous serons chez nous. »

A Geylang, un autre quartier de Singapour, le Centre Citiraya (Geylang Lorong 27) abrite deux églises chrétiennes, trois groupes bouddhistes et un centre taoïste. Le secrétaire général du monastère bouddhiste, Lim Boon Tiong, affirme que le partage d’un même toit est une aubaine car il encourage la sensibilisation et l’appréciation des autres croyances, ce qui est particulièrement utile dans une société multi-religieuse comme Singapour. Chaque groupe occupe son propre étage, environ 280 mètres carrés, ce qui est assez vaste pour une grande salle, un espace bureau et un coin cuisine. Les installations qui sont partagées comprennent un parking de 16 places et un ascenseur. Chaque groupe paie des frais d’entretien au représentant d’une société de gestion. Cet exemple rare pourrait bien préfigurer de ce qui sera encouragé à l’avenir, car, à Singapour, tant le gouvernement que les habitants affirment que le dialogue interreligieux n’est pas une option mais bien une nécessité dans le pays le plus religieusement divers au monde.

(J’ai écrit cet article pour ‘Eglises d’Asie‘, le 15/2/2016)

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La mise en boîtes

Singapour est sans cesse à la recherche de son identité. Qu’est-ce que cela veut dire ‘être Singapourien’? Qu’est-ce qui rend Singapour unique? Y a-t-il une culture spécifiquement singapourienne. Au moment où Singapour s’apprête à fêter ses 50 ans, ces questions refont surface et alimentent un débat passionné et passionnant. Récemment, dans un journal local (‘Today’), plusieurs articles intéressants se sont succédés sur ce qui fait à mon avis une des spécificités de Singapour : sa diversité malgré sa taille.

uniquely_singaporeTout a commencé avec un cours d’éducation sexuelle en école secondaire qui a fait des vagues, il y a quelques semaines… Une étudiante a écrit à son école pour se plaindre des stéréotypes véhiculés par ce cours, son message posté sur sa page Facebook a fait le tour de l’île et l’organisation responsable du cours, Focus on the Family, a été montrée du doigt. Le fait que cette organisation soit chrétienne n’a pas arrangé les choses, on a parlé d’une minorité essayant d’imposer ses valeurs conservatrices à la majorité.

Utiliser des stéréotypes pour expliquer des choses complexes telles que les relations entre hommes et femmes est une approche qu’on peut juger simpliste, mais poussons un peu plus loin le raisonnement. Si affirmer que les femmes disent le contraire de ce qu’elles pensent et que les hommes sont contrôlés par leurs hormones dérange, qu’en est-il de ceux qui proclament sans problème que les malais divorcent plus que les autres ou que les indiens sont alcooliques ? C’est ce qu’essaie de souligner Dr Nazri Bahrawi, professeur à l’Université Nationale de Singapour, dans un article fort intéressant : ‘Breaking out of Singapore’s little boxes’.

« Ici se trouve ce qui est peut-être le plus grand obstacle à l’harmonie de Singapour : son obsession avec les « petites boîtes ». Je veux parler ici de l’irrésistible tendance à réduire la complexité des identités humaines à des catégories bien délimitées. Une telle impulsion s’est exprimée de façon stridente dans les tensions sociales sur l’ethnicité et le sexe. »

J’ai moi-même fait des études en sociologie, et je dois dire que les statistiques et la catégorisation sont des outils bien pratiques pour expliquer les phénomènes de société, mais on risque fort de passer à côté de la complexité de la nature humaine en ayant une vision trop simpliste et en mettant les gens dans des boîtes.

Dr Bahrawi affirme que l’harmonie ethnique à Singapour est en pleine mutation. Le modèle issu des années 60, le fameux C-I-M-O, Chinois-Indiens-Malais et Others (Autres), sur lequel beaucoup de mesures sociales sont basées, ne tient plus la route. La forte immigration et l’augmentation des mariages entre ‘races’ ont changé la donne. Le problème n’est plus une question de racisme, mais plutôt de racialisme.

« Le racisme est une pratique nuisible qui déshumanise les gens sur la base de la couleur de la peau. Il peut être clairement identifié en tant que discours de haine. Le racialisme, quant à lui, semble rationnel et pratique. Il postule que les races ont des traits essentiels, prouvés par des évidences empiriques, telles que des performances en éducation et des indicateurs de santé. Ainsi, le racialisme catégorise les gens d’une manière claire dans des « boîtes » gérables.

Bien que les deux soient alimentés par des stéréotypes, le racisme n’est pas accepté alors que le racialisme passe beaucoup mieux. C’est pour cette raison que le racialisme est un problème plus important que le racisme à Singapour.

Le-racisme

Je ne connaissais pas ce terme, mais je trouve qu’il est intéressant pour décrire la situation singapourienne. Wikipedia a un article intéressant sur le sujet. Le racialisme conduit éventuellement au racisme, mais il permet de se dédouaner et est un peu plus présentable. « Raciste ? Moi ? Jamais ! », mais qui n’a jamais commencé une phrase en disant : « Ah, les chinois sont … » ou « Les malais ont l’habitude de… » ?

Dr Bahrawi prend l’exemple des conséquences des émeutes qui ont eu lieu dans le quartier indien l’an dernier. L’interdiction de l’alcool qui a suivi, dans un quartier populaire avec les travailleurs migrants d’Asie du Sud, a alimenté le cliché de «l’indien ivre», encore un stéréotype péjoratif qui peut être justifié par des comportements observables. Mais, ajoute-t-il : « En Malaisie coloniale, les Britanniques avaient veillé à ce que le grog, ou encore l’alcool de noix de coco ou d’huile de palme, soit facilement accessible aux ouvriers des plantations de l’Inde du Sud. Une dépendance à l’alcool est apparue parmi ces travailleurs, le grog est ainsi devenu « leur appât et leur servitude», ainsi que le souligne le sociologue Syed Hussein Alatas dans son ouvrage : ‘Le mythe de l’autochtone paresseux’. L’histoire peut ici raconter un « trait » spécifique attribué aux indiens. » et encore véhiculé aujourd’hui.

Peut-être serait-il temps de penser en dehors de ces boîtes, comme le dit bien l’expression anglaise : « to think out of the box ».

Quelques jours plus tard, un article de Nur Diyanah Anwar, chercheuse à l’Université Technologique de Nanyang, suggère que le modèle CIMO est trop rigide et constitue un obstacle à l’assimilation de nouveaux citoyens. « La catégorie ‘Autres’ est en expansion, mais le terme simplifie et aplatit la diversité de ces nouveaux citoyens. » Cette catégorie, à l’origine utilisée pour désigner principalement les Eurasiens, comprend maintenant de nouveaux citoyens aussi différents les uns des autres que peuvent l’être des Philippins, des Allemands et des Camerounais.

En réaction à ces deux articles, Luke Lu, étudiant en doctorat avec le King’s College de Londres, soutient que la solution pour éviter les stéréotypes n’est pas d’abandonner nos étiquettes et nos identités. « Le point clé est qu’il n’y a pas de réalité objective dans des catégories telles que la race. Pour le sociolinguiste Suresh Canagarajah, ce sont des constructions qui sont toujours ouvertes à la reconstitution et au ré-étiquetage. Ils changent souvent. La raison pour laquelle les catégories changent souvent est que les conditions sociales ne sont jamais stables et toujours en mouvement. » Ce qu’il faut éviter en fait, c’est de tout vouloir simplifier. « Comme le démontre Dr Bahrawi, la compréhension du Singapourien moyen de la diversité et du multiculturalisme est en quelque sorte trop simpliste et incompatible avec nos réalités vécues. C’est cette idée fausse de la diversité qui conduit à des stéréotypes et à d’éventuels malentendus interculturels. »

Pledge

…indépendamment de la race, de la langue ou de la religion, pour construire une société démocratique… (extrait de la promesse faite tous les matins par les enfants dans les écoles singapouriennes)

La réalité est en effet très complexe, il me suffit de penser à mes amis malais par exemple, pour percevoir qu’au sein d’une même communauté la diversité est de mise. « C’est seulement quand nous comprenons la diversité entre nous que nous pouvons finalement abandonner les stéréotypes envers les autres dans la vie quotidienne. Reconnaître la super-diversité à Singapour, et l’enseigner, voilà une solution. » Conclut Luke Lu.

J’aime bien ce terme de ‘super-diversité’, tellement caractéristique de Singapour. A mon avis, cette volonté de tout simplifier est une tendance très humaine, elle a pour but d’essayer de comprendre des choses complexes et étranges. Chaque individu est unique, mais nous évoluons tous dans un groupe humain bien particulier et cela façonne aussi notre personnalité et nos comportements. Catégoriser en termes d’origine raciale est choquant de prime abord pour un français qui arrive à Singapour et doit faire figurer sa race sur sa carte d’identité. Pourtant, cela a sans doute eu des effets positifs dans l’organisation de cette société où de nombreuses communautés vivent en paix. Il n’y a pas vraiment de phénomène de ghettos, les quotas ethniques ont permis de mélanger les gens et d’encourager les relations humaines.

Ce sont des questions difficiles : le concept de race veut-il encore dire quelque chose aujourd’hui ? Peut-être que la notion de culture serait plus utile et moins chargée d’affect. Quelle est la race de mon fils par exemple ? On ne le sait toujours pas, car lors de sa naissance on ne nous a pas demandé de la mentionner sur son acte de naissance, on devra faire un choix lorsqu’il aura 15 ans, pour sa carte d’identité. Un célèbre blogueur local, Alex Au, a un très bon article sur le sujet… Au niveau politique, est-il bon d’utiliser des critères de différenciations ethniques pour imposer le mélange ? C’est quelque chose qui a plutôt bien marché jusqu’ici à Singapour, mais la population ayant évoluée, ne faudrait-il par revoir ces critères ou même les abandonner ? Singapour va avoir 50 ans, l’âge d’une certaine maturité, espérons que les années à venir seront des années de sagesse…

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Je n’ai pas beaucoup parlé de ‘religions’ cette fois, mais il me semble que le sujet est essentiel pour comprendre un peu mieux le contexte de ce ‘Singapour au pluriel’. Par ailleurs, les questions que pose le ‘vivre ensemble’ à Singapour ont une dimension universelle et je me demande parfois si on ne devrait pas se les poser un peu plus en France, à l’heure où le Front Nationale devient un parti comme les autres…

Le Pen