La politique inter-religieuse de Singapour (1ère partie)

Singapour est à la fois un pays profondément laïque et religieux. Les diversités culturelles et religieuses sous-entendent des besoins et des objectifs différents et parfois même contraires. Dans une société où plus de 85% des citoyens se réclament d’une religion, on ne peut ignorer cette dimension de l’identité nationale. Les autorités ont donc mis en place un cadre à la fois rigide et accommodant pour faciliter une certaine harmonie religieuse. Je vous propose ici de faire un panorama de ces politiques mises en place pour vous donner une toile de fond de ce pluralisme à la singapourienne.

  1. Les fondations

Singapour est un jeune pays, indépendant depuis 1965. Lorsque le système légal fut mis en place, la population était déjà plurielle. Le multiculturalisme et la diversité religieuse ont donc été pris en compte dès la naissance de la cité-état. Parler en termes de races à Singapour n’est pas un problème, chacun a sa race bien identifiée sur sa carte d’identité. Lorsque je suis arrivé à Singapour, il y a plus de 23 ans, et que l’on m’a demandé ma race (pour des raisons administratives), je fus bien perplexe et il m’a fallu demander à la personne qui me proposait de remplir le formulaire de répondre à ma place : « Vous êtes caucasien ! » m’a-t-elle dit avec une surprise égale à la mienne. Reconnaître les différences raciales n’est pas vu ici comme une discrimination, mais plutôt comme un outil pour construire la cohésion sociale.

« Une des pierres angulaires de la politique du gouvernement est un Singapour multiracial. Nous sommes une nation constituée de citoyens de races différentes, et nos citoyens sont égaux quel que soit leur race, langue, culture ou religion. » [i]

De même, chaque religion a sa place tant qu’elle ne perturbe pas l’équilibre social. « La religion dans un état laïque comme Singapour ne doit jamais devenir une source de friction ou d’animosité entre les différents groupes religieux. » (Lee Kuan Yew, 1972)

A l’exception du christianisme, les autres ‘grandes religions’ représentées à Singapour sont en lien avec l’origine ethnique des fidèles. 51% des Singapouriens d’origine chinoise sont soit Bouddhistes, soit Taoïstes (les chinois représentent en tout 75% de la population), pratiquement tous les Singapouriens d’origine malaise sont musulmans (15% de la population), et les deux tiers des Singapouriens d’origine indienne (4% de la population totale) pratiquent l’hindouisme. Officiellement, il y a 10 religions reconnues ; il faudrait donc ajouter les 5 autres qui sont beaucoup moins représentées : les Sikhs, les Bahaïs, les Jains, les Zoroastriens et les Juifs.

Au lendemain de l’indépendance, les religions n’étaient pas perçues par le gouvernement comme une menace à la stabilité, mais plutôt comme une force potentielle dans la mise en place de valeurs morales dans une nation en rapide transformation (Rapport de Goh Keng Swee, 1967). Un cours d’études religieuses fut même mis en place dans les écoles dans le but de renforcer les valeurs morales (il a depuis été remplacé par un cours d’éducation civique).

Le gouvernement singapourien avait pourtant bien à l’esprit la fragilité de la cohabitation religieuse. Plusieurs évènements violents font partie de la mémoire nationale :

  • Les émeutes concernant Maria Hertogh

Ces émeutes ont commencé le 11 décembre 1950 et ont duré 3 jours, faisant 18 morts, 173 blessés. Maria Hertogh était une jeune fille de 13 ans, née d’une famille hollandaise catholique, mais élevée au sein d’une famille malaise musulmane, en partie à cause de la seconde guerre mondiale, son père étant militaire. Après la guerre, les parents biologiques de Maria ont voulu la récupérer, mais ce qui devait être une histoire de familles est devenu un débat national sur la sensibilité religieuse et le colonialisme qui a dégénéré en émeutes sanglantes lorsque le tribunal accorda la garde de l’enfant à ses parents biologiques.

  • Les émeutes lors de l’anniversaire du prophète Muhammad en 1964.

Lors d’une procession pour célébrer l’anniversaire du prophète Muhammad, il y eut une altercation entre des fidèles, en majorité malais, et des chinois. Le conflit devint violent, et même si cela ne dura pas très longtemps, il y eut 36 morts et 556 blessés. Un couvre-feu fut instauré pendant 11 jours et l’ordre fut rétabli après l’arrestation d’environ 3000 personnes ! En septembre de la même année, un conducteur de trishaw[ii] malais fut retrouvé mort, ce qui déclencha de nouvelles émeutes lors desquelles 13 personnes furent tuées et 106 blessées. Bien que ces émeutes aient un caractère racial, le fait que cela se soit passé lors d’une fête religieuse reste présent dans la mémoire collective.

SeptRiots

La politique gouvernementale concernant les religions est souvent très pragmatique. Il est régulièrement rappelé que l’identité nationale doit passer avant l’identité religieuse dans les cas où l’harmonie serait menacée. L’idée est donc de ne pas trop faire tanguer le bateau et éventuellement de demander aux religions de faire des concessions.

Les institutions s’efforcent de leur côté à prendre en compte la diversité religieuse, par exemple, les jours fériés sont à l’image de ce Singapour pluriel : le nouvel an chinois (2 jours) est d’origine confucéenne et fait partie des traditions chinoises, Vesak day célèbre l’anniversaire de Bouddha, Hari Raya Puasa correspondant à la fin du ramadan et Hari Raya Hadji (la fête du sacrifice) sont des célébrations musulmanes, Deepavali est la fête de la lumière pour les hindous, le vendredi Saint et Noël sont des fêtes chrétiennes. Les autres jours fériés sont pour la fête nationale (en souvenir de l’indépendance de Singapour, le 9 aout), la fête du travail et le 1er janvier. Les jours fériés sont donc un reflet de cette diversité de la société et favorisent la cohésion sociale, car tout le monde en profite.

Dans un deuxième chapitre, je vous parlerai du cadre légal mis en place pour ‘contrôler’ ou plutôt limiter les excès des institutions religieuses.


[i] Report of the Constitutional Commission 1966 (Singapore: Government Publications Bureau, 1966)

[ii] sorte de pousse-pousse

Qu’est-ce que la laïcité?

J’ai un peu de mal à comprendre le modèle de laïcité à la française. Je vis à Singapour, un autre pays laïque. On distingue ici aussi le pouvoir politique des organisations religieuses (l’État devant rester neutre) et on garantit la liberté de culte (les manifestations religieuses devant respecter l’ordre public), la liberté de conscience est affirmée et ne place aucune opinion au-dessus des autres (religion, athéisme, agnosticisme ou libre-pensée), construisant ainsi l’égalité républicaine. Il y a à Singapour une forte présence bouddhiste, musulmane, chrétienne et hindou, entre autres, mais cela n’empêche pas le ‘vivre ensemble’.

Mon fils de 4 ans va dans une école maternelle, ses petits camarades de classe sont d’origines ethniques et religieuses diverses, ce qui est me semble-t-il un immense avantage pour apprendre le respect de la différence. Parmi les institutrices, deux sont musulmanes et portent le voile. Personne ici ne songerait à y voir une sorte de prosélytisme. En fait, toute la société est organisée pour que chaque religion y ait sa place et que chacun puisse la pratiquer à sa manière, tant que cela n’entrave pas l’ordre public.

Je suis enseignant à l’université, et le midi, à la cantine, on nous propose de nombreux types de cuisines (reflet de la diversité culturelle singapourienne). Il m’arrive donc régulièrement de manger ‘halal’, alors que je suis chrétien. Les ustensiles utilisés sont clairement séparés lorsqu’on les rapporte en cuisine (d’un côté ceux qui sont ‘halal’ et de l’autre côté ceux qui ne le sont pas). Ce n’est pas diviser la société que de faire ainsi. Cela marque simplement le respect d’une pratique que je ne condamne pas, même si ce n’est pas la mienne. Les musulmans représentent moins de 15% de la population singapourienne.

A trop limiter la libre expression religieuse, ne prend-on pas le risque de créer des frustrations, des rancœurs et éventuellement d’alimenter un raidissement qui évolue facilement vers un fondamentalisme religieux?

Pour en revenir à l’école, sans vouloir faire de mauvais jeu de mot, n’est-ce pas se voiler la face que d’imaginer qu’en laissant son voile au vestiaire, une institutrice serait débarrassée de son identité religieuse ? Un enseignant ne sera jamais totalement neutre. Les vêtements, la nourriture, les rites d’un individu ne sont que la partie visible d’un iceberg culturel. Ne serait-ce que dans son comportement et ses mots, l’enseignant restera lui-même, un individu avec des différences qui peuvent parfois nous paraitre bien étrangères. Je trouve extrême (pour ne pas dire extrémiste) la façon dont le concept de laïcité est mis en application en France. On en arrive à vouloir interdire les sapins de Noël ou la galette des rois dans les écoles. Peut-être devrait-on aussi interdire certaines chansons aux enfants, comme « il était un petit navire », car « Il fit au ciel une prière ». On pourrait faire une longue liste des signes extérieurs d’identité parfois à caractère religieux… Est-ce qu’en portant une alliance au doigt je fais la promotion du mariage ?

Les femmes musulmanes bénéficient de nombreuses libertés à Singapour. Elles peuvent porter le hijab dans de nombreuses situations, y compris au Parlement, la plus haute chambre élue. Il y a néanmoins des limites, le port du voile est interdit pour les femmes exerçant les métiers en uniforme dans le secteur public, mais même cette question fait débat et le gouvernement semble ouvert à un assouplissement.

Je ne dis pas que la France devrait suivre modèle singapourien, mais ce genre d’ouverture permet de comprendre que la laïcité n’est pas forcément un enchainement d’interdictions. A réduire la religion à la sphère du privé en niant sa dimension sociale, on n’encourage pas l’intégration mais au contraire le repli sur soi et la rupture sociale.

PS: J’ai écrit ce texte en réaction à l’article suivant: http://www.lemondedesreligions.fr/mensuel/2014/63/la-laicite-contre-vents-et-marees-08-01-2014-3613_203.php