Religions et athéisme

Lorsque je parle de mon engagement dans le dialogue interreligieux, on me regarde souvent avec des yeux dubitatifs. Après une légère explication, on me dit alors souvent : « Eh bien, il y a du boulot ! ». C’est parfois le départ d’une discussion intéressante… « Tu ne crois pas que dans ce dialogue, vous mettez de côté toute une partie de la population? » me demanda un jour une avocate. En effet, les non-croyants ne sont pas systématiquement impliqués dans les questions religieuses, mais c’est un tort. Ceci dit, dans le contexte singapourien, on voit de plus en plus de membres de la ‘Humanist Society’ participer à des rencontres sur le sujet.

Mon article précédant se terminait sur la question du dialogue avec les ‘sans religion’. C’est un sujet qui fait couler un peu d’encre depuis quelques jours ici à Singapour, on pourra lire quelques articles en anglais abordant la discussion ici (atheists deserve a place in interfaith dialogue) ou ici (keeping the faith with the faithless). Le 18 mars dernier, une discussion fut d’ailleurs organisée par la ‘Humanist Society’ et le ‘Leftwrite Center’ sur la question d’un possible dialogue entre gens de religions et athéistes. Sans doute une première sur la scène du dialogue interreligieux à Singapour. Mon ami Imran Mohamed Taib, l’un des organisateurs souligne que «le défi est de doter les citoyens des outils nécessaires pour être en mesure d’accepter la profonde diversité, de communiquer d’une manière qui peut aider à la compréhension mutuelle, et d’accepter l’impératif du vivre ensemble dans une société cohésive qui respecte la liberté des individus et le droit à la différence dans un esprit de tolérance et de bonne volonté (…) Au cours de ces dialogues, la première étape est de réduire les différents points de vue simplistes que les deux parties peuvent avoir les uns par rapport aux autres. Les perceptions négatives qu’ont les non-religieux de la religion et ceux que les religieux ont du non-religieux sont généralement extrêmes des deux côtés ».

Tout à fait par hasard, je viens justement de finir un livre passionnant sur le même sujet: « Je suis athée, croyez-moi », écrit par Victor Grezes que j’ai rencontré lors de son passage à Singapour en février 2014 dans le cadre de l’Interfaith Tour :

Voici la vidéo de son séjour à Singapour avec ses amis de ‘Coexister’. A l’époque je commençais tout juste ce blog et je les avais mentionnés brièvement.

J’ai beaucoup aimé le livre de Victor, car il nous fait part de son cheminement intérieur et des rencontres parfois déstabilisantes durant son voyage autour du monde, à la rencontre des initiatives interreligieuses. Dans un passage de son livre que j’ai trouvé très émouvant, il raconte son entretien avec un guide bosniaque qui a vu son père et son frère jumeau se faire ‘descendre’ dans une clairière par l’armée serbe…

Lorsque je lui demande s’il ressent encore de la haine pour les Serbes, il nous explique, en nous regardant droit dans les yeux, qu’il est musulman et qu’il n’a pas assez de place dans son cœur pour aimer Dieu et avoir de la haine pour les autres. Cette parole me réconcilie presque instantanément avec l’idée que la diversité des croyances peut être bénéfique à tous, convaincu qu’il faut accepter le schéma de pensée de l’autre sans le considérer comme une aliénation. Je suis frappé par la dimension émancipatrice qu’il accorde à sa religion.

Victor

Comme le sous-entend le titre de son livre, certains ont du mal à accepter qu’on ne puisse pas croire en Dieu, mais même si ça n’a pas toujours été évident, Victor a su afficher son athéisme contre vents et marées. Il s’est néanmoins posé beaucoup de questions et a remis en question certains apriori, comme dans ce passage qui résonne ici à Singapour, car nos voisins de Malaisie ont des problèmes de sémantiques similaires :

Assister à une messe catholique prononcée en arabe bouleverse mes représentations et me fait prendre conscience de l’ampleur des idées reçues que nous cultivons en France, moi compris. Beaucoup pensent que tous les Arabes sont musulmans, et c’est pourtant loin d’être vrai, d’autant que la majorité des musulmans ne vivent pas au Moyen-Orient mais en Asie, et que l’Indonésie est le premier pays musulman du monde. Je découvre pour ma part que lorsque les chrétiens libanais parlent de Dieu, ils parlent d’Allah – puisque ce mot signifie « dieu » en arabe – et que cela ne pose de problème à personne.

Il finit son livre en réaffirmant son athéisme, mais Victor est un athéiste qui sait accueillir la différence et promouvoir un véritable dialogue avec les religions afin de vivre pleinement une laïcité ouverte et positive.

Alors que le tour du monde est sur le point de s’achever, je suis plus athée et plus bienveillant à l’égard de la foi que jamais. Pourtant, mon incompréhension au sujet des pratiques rituelles n’a pas faibli. Après un an de voyage et de proximité intense avec mes quatre camarades et les quatre cent trente-cinq initiatives interreligieuses que nous venons de recenser, je reste étranger aux pratiques religieuses, qu’elles relèvent de la démonstration de foi et de la communion avec Dieu, ou qu’elles soient à l’origine d’obligations et d’interdictions qui régissent les modes de vie.

Le débat entre gens de religions et athées n’est pas toujours facile, en témoigne les échanges récents à Singapour entre la ‘Humanist Society’ et le pasteur protestant Lawrence Khong. Ce dernier annonce sur la page Facebook de son Église, un cycle de conférences où il dénigre les tenants de la théorie de l’évolution et soutient que la société sécularisée est une société sans valeurs morales. La ‘Humanist Society’ répond alors avec une lettre ouverte au pasteur, en l’invitant sur un ton très ironique à venir débattre de la question avec certains de ses membres : un biologiste, un anthropologue, un médecin et un chercheur scientifique. Leur message se termine ainsi :

À la Journée mondiale de l’humanisme, nous célébrerons les valeurs de l’humanisme: le respect de la dignité et de la valeur de chaque être humain, le respect des choix de l’individu. Nous célébrons ce que nous avons, c’est-à-dire une vie brève sur cette planète Terre, dont nous profitons au maximum, soutenus par la raison et la science, ainsi que la compassion pour nous-mêmes et nos semblables. Nous sommes sûrs que ce sont des valeurs qui résonnent fortement avec vous et votre congrégation, et nous espérons vous y voir.

Humanist

Le pasteur Khong fait une lecture très littérale de la Bible et prend régulièrement des positions morales très tranchées, je ne le classerais pas parmi les gens de dialogue hélas. Même si idéalement j’aimerais beaucoup qu’ils se rencontrent pour dialoguer et au moins faire un pas les uns vers les autres, j’ai peu d’espoir pour que cela ne se réalise. Dommage…

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