De Charlie à Madonna

Le jour où nous commémorions les assassinats du 7 janvier 2015 en France, les médias singapouriens annonçaient la venue de Madonna à Singapour pour un concert qui aura lieu le 28 février. Je trouve intéressant de rapprocher ces deux évènements, car ils illustrent deux réactions différentes face à la provocation religieuse.

Commençons avec Charlie. A la une du numéro anniversaire, apparaît ce dessin de Riss, le patron du journal:

Couverture de Charlie Hebdo - Janvier 2016

Couverture de Charlie Hebdo – Janvier 2016

Dieu passe pour un assassin. La représentation de Dieu reprend des symboles classiques : un vieux barbu, l’œil de la Providence et le triangle de la Trinité. On peut sans doute comprendre ici que les assassins en questions sont les croyants en général et que, ce qui est visé, c’est la religion, ou plutôt les religions monothéistes. Charlie Hebdo affiche donc une nouvelle fois son athéisme, mais plus que l’a-théisme, ce qui ressort de ce dessin, c’est de l’anti-théisme, une sorte de rejet des religions, accusées de semer la terreur.

Autant de nombreux croyants, il y a un an, ont pu dire « Je suis Charlie », autant il leur sera difficile de s’identifier avec ce dernier numéro du magazine. Mais n’est-ce pas l’essence même de Charlie Hebdo que de vouloir provoquer ? Des représentants musulmans, catholiques et juifs ont protesté, dénonçant les amalgames et la provocation. Le Vatican a même réagit dans l’Osservatore Romano: “Derrière la bannière trompeuse d’une laïcité intransigeante, l’hebdomadaire français oublie une fois de plus que des dirigeants religieux de tous les cultes appellent depuis des lustres à rejeter la violence commise au nom de la religion et qu’invoquer Dieu pour justifier la haine est un authentique blasphème”.

Riss s’explique dans un entretien auprès de l’APF: « Charlie doit être là où les autres n’osent pas aller. Pour cette couverture, je voulais dépasser telle ou telle religion et toucher à des choses plus fondamentales. C’est l’idée même de Dieu que nous, à Charlie, on conteste. En affirmant les choses clairement, ça fait réfléchir. Il faut un peu bousculer les gens, sinon ils restent sur leurs rails ».

Personnellement, en tant que croyant, je ne me sens pas offensé. Ce n’est simplement pas l’image de Dieu que j’ai. Je suis plus enclin à Le voir dans les œuvres humanitaires des hommes et des femmes de religions plutôt que dans les terroristes déjantés. Mais puisque ces derniers disent agir au nom de Dieu, je peux comprendre la caricature et même en rire. (Voir mon article sur le sujet: le droit d’offenser).

En France on peut pratiquement tout dire et même si la liberté d’expression a des limites (notamment concernant les attaques personnelles, le racisme ou l’antisémitisme), on peut rire de tout, quitte à heurter les sensibilités. Madonna, elle, ne sera pas autorisée à se moquer des religions lorsqu’elle viendra à Singapour, car ici, il est illégal de s’en prendre aux religions.

La censure est bel et bien présente à Singapour, mais depuis quelques années, les censeurs sont un peu plus souples. Le passage de Lady Gaga à Singapour en mai 2012, par exemple, avait été autorisé par l’autorité de censure, le MDA (Media Development Authority), alors que les thèmes religieux sont très présents dans des chansons comme ‘Bloody Mary’ ou bien ‘Judas’. Voici par exemple le clip vidéo de ‘Judas’, qui est chargé de symboliques chrétiennes (les 12 apôtres, Marie Madeleine, la femme adultère, etc…) :

En fait, avant et après le concert, certains (dont la Conseil National des Eglises de Singapour qui regroupe de nombreuses églises protestantes) se sont plaints du passage de Lady Gaga, arguant du fait qu’elle dénigre et offense la religion. Le MDA aura sans doute tiré quelques leçons de cet épisode (comme en témoigne un échange épistolaire de décembre 2015) et c’est Madonna qui passera donc à la censure.

Jusqu’ici, Madonna n’avait jamais pu venir à Singapour. En 1993, la police n’autorisa pas le concert de la chanteuse, soulignant que son spectacle était «  à la limite de l’obscène et connu pour être répréhensible pour des raisons morales et religieuses». Madonna n’a pas changé, mais Singapour a évolué… Elle pourra se produire à Singapour. Son concert sera néanmoins interdit aux moins de 18 ans.

Madonna

Le MDA demande à ce que « l’organisateur du concert se conforme aux termes de la licence qui stipule que le concert ne doit pas avoir de contenu pouvant offenser toute race ou religion ». La chanson ‘Holy Water’ par exemple, ne sera pas autorisée dans le programme du concert de Singapour.

Ne connaissant pas vraiment les dernières chansons de Madonna, je suis allé voir sur le Net de quoi il s’agissait. Je souligne au passage le côté ridicule de l’histoire, puisque cette chanson est tout à fait accessible sur le Net et que la pub faite à son sujet la rend d’autant plus populaire…

holy water

Si on ne connaît pas l’anglais, on repèrera quand même que la chanson a des ressemblances en terme de bruits de fond avec le ‘Je t’aime moins non plus’ de Serge Gainsbourg, qui fut d’ailleurs interdit à Singapour pendant de nombreuses années mais ne l’est plus. Voici quelques phrases tirées de ‘Holy water’ :

  • Cela n’a-t-il pas le goût de l’eau bénite ?
  • Je vous promets que ce n’est pas un péché, trouvez le salut au plus profond
  • Nous pouvons le faire ici sur le plancher
  • Yeesus (Jésus ?) préfère ma chatte

Il s’agit donc d’une séance de cunnilingus décrite avec des termes du vocabulaire chrétien. Pas vraiment de surprise de la part de Madonna, mais je suppose que certaines âmes sensibles peuvent se sentir insultées et ont du mal à accepter qu’on bafoue leur religion (le spectacle lui-même est chargé de symbolique chrétienne: religieuses, croix, cène, etc…). Ayant vu Madonna en concert à Paris, il y a quelques années, j’ai beaucoup apprécié le spectacle et le talent de danseuse de la star. J’ai un peu de mal à comprendre cette censure qui, finalement, fait plus de mal à l’image de la religion qu’elle ne la protège.

En commençant ce blog, je ne pensais pas être amené à parler si souvent de la liberté d’expression, mais je me rends bien compte que c’est un problème moderne auquel les religions doivent faire face : la provocation, la remise en cause, la désacralisation font partie du paysage et on ne peut plus se réfugier derrière une conception inébranlable de la vérité. Il faut savoir se remettre en question en permanence, mais surtout faire preuve d’humilité et savoir rire de soi.

Dans un monde idéal, il n’y aurait aucune provocation, chacun tenterait d’œuvrer pour la paix plutôt que de chercher à diviser. Mais ce monde reste une utopie. La division semble même être à l’ordre du jour : les religions sont tentées par la radicalisation; en réaction aux attentats terroristes de 2015, le discours sur la laïcité en France devient antireligieux; les nationalistes de tous bords pervertissent l’idée patriotique… et à Singapour on tente de préserver l’harmonie en interdisant purement et simplement la provocation, alors que cela a pour effet d’élargir le fossé entre ceux qui ne se sentent pas provoqués et ceux qui ont un sens de l’humour limité. La vie en société n’est pas simple ! Faut-il interdire à outrance pour protéger tout le monde ? Faut-il tout autoriser pour promouvoir la liberté de chacun ? Et si au lieu de se renfermer sur soi, sur sa liberté, sur ses droits, sur ses croyances et ses susceptibilités, on s’ouvrait à l’autre ?

Je conclue en rapprochant à nouveau Madonna et Charlie, dans cette vidéo qui date de janvier 2015 :

 

 

 

Le droit d’offenser

Parfois, je trouve qu’Internet nous est tombé sur la tête un peu vite et qu’on n’a pas encore réussi à se remettre du choc. La liberté d’expression sur le Net est presque sans limite et beaucoup s’expriment sans retenu, car ils ne font pas face à leur interlocuteur. Lorsqu’il s’agit de sujets ayant trait à la religion, les sensibilités sont à fleur de peau et les réactions parfois d’une violence verbale démesurée. L’exemple de Charlie Hebdo vient bien sûr à l’esprit. Plantu qui était ces jours-ci à Singapour rappelait comment son métier avait changé depuis Internet. Ses dessins dans les années 80 étaient destinés à un cercle restreint, ses collègues et amis, les lecteurs du Monde; mais aujourd’hui le monde entier peut voir ses dessins et ils ont donc potentiellement beaucoup plus de chance d’être mal interprétés. Il illustra son propos avec le dessin suivant :

Dessin de Plantu

Dessin de Plantu

Sous l’occupation il aurait été suicidaire de défier ainsi les nazis dans la rue, or c’est ce qui se passe aujourd’hui à l’heure d’Internet : un message posté en France peut être vu n’importe où et par n’importe qui, et ainsi déclencher des réactions d’individus offensés par un discours qui n’est pas tolérable au sein de leur propre société.

Par ailleurs, les sociétés contemporaines n’étant plus aussi homogènes qu’avant en terme de mentalité et de culture, les occasions d’incompréhension et de malentendus se sont multipliées. En France, le catholicisme n’est plus la norme, il faut désormais compter avec un nombre croissant de non-croyants, de musulmans, de juifs, etc.… A Singapour, la société multi-religieuse impose un respect des sensibilités de chacun, mais les sensibilités apparaissent de plus en plus ultra-sensibles et encore une fois Internet n’y est pas pour rien. Un individu se sentant offensé dans sa religion par exemple, peut très bien porter plainte et obtenir gain de cause grâce au ‘Sedition Act’ (dont j’ai déjà parlé ici: Sedition Act). Depuis 2005, il y a eu 12 cas de plaintes de ce genre concernant la religion ou la race, alors qu’il faut remonter en 1966 pour trouver un autres cas. La société est-elle devenue moins tolérante, plus encline à se sentir offensée ?

Peu de temps après le décès de Lee Kuan Yew, un ado de 16 ans, Amos Yee, a mis une vidéo sur Youtube intitulée ‘Lee Kuan Yew est enfin mort !’, dans laquelle il pestait contre ce dernier, mais aussi contre les chrétiens. Plus de 20 personnes ont porté plainte contre ce jeune et il a été reconnu coupable devant les tribunaux, entre autre, pour ‘atteinte au christianisme’. Dans sa vidéo, Amos Yee a comparé Lee Kuan Yew à Jésus, en disant que les deux étaient « avides de pouvoir et malicieux, ils ont trompé les gens en se faisant passer pour des êtres à la fois plein de compassion et gentils. Leurs impacts et leur héritage finalement ne durera pas car de plus en plus de gens découvrent qu’ils racontaient n’importe quoi ».

Il s’agit, selon moi, avant tout d’un ado en manque de maturité. Il a plus besoin d’aide qu’autre chose. Mais il a quand même réussi à faire scandale et les médias se sont laissés prendre au piège.

Amos Yee

Une enquête réalisée en 2013 par l’IPS (‘Intitute of Policy Studies’) de Singapour révéla que deux tiers des Singapouriens estiment qu’il est important de dénoncer auprès des autorités toute infraction susceptible de menacer l’harmonie raciale et religieuse. Cela peut inclure simplement un commentaire insultant ou se moquant d’une religion. Porter plainte est très facile à Singapour. Il suffit d’aller dans un des nombreux commissariats de l’île ou même de le faire en ligne. On pouvait lire dans le Straits Times du 9 mai dernier que « Les Singapouriens sont prompts à se sentir offensés, en partie parce qu’ils sont encore en train d’apprendre à exprimer leurs opinions sur le terrain relativement peu réglementé de l’Internet, et en partie parce que les autorités semblent désormais mieux répondre aux réactions. » Le problème justement, c’est que les autorités ont tendance à prendre un peu trop au sérieux ce type de commentaires offensés.

« Désormais, la plupart des Singapouriens savent quelles sont les limites à l’égard de la race, de la religion et de la nationalité. Ceux qui vont un peu plus loin (au-delà de la critique des remarques) sont soit ceux qui se sentent personnellement offensé, ou ceux qui veulent marquer des points contre des personnes qui ne leur plaisent pas, pour des raisons quelconques »

Tan Ern Ser, professeur de Sociologie à l’Université Nationale de Singapour (NUS).

Je ne peux m’empêcher une nouvelle fois de citer mon ami Imran (Philosophe et actif dans les cercles interreligieux singapouriens), qui en commentant le cas d’Amos Yee notait: «Poursuivre en justice quelqu’un sur la base de la blessure du sentiment religieux d’un individu, d’un groupe ou d’une communauté est un dangereux précédent. Premièrement, c’est très subjectif par rapport à la façon dont la religiosité est vécue, on peut être plus ou moins facilement offensé par une insulte, intentionnelle ou non. (Habituellement, quelqu’un qui est facilement offensé a lui-même un problème de religiosité fragile). Il n’existe pas de blessure universellement reconnue du sentiment religieux. Deuxièmement, cela génère une peur envers l’expression honnête et franche des sentiments, des opinions et cela empêche toute discussion ou remise en cause de la religion sur la base de «ne pas vouloir déranger le sentiment religieux». (…) Cela fortifie également l’ignorance. Bref, la notion de «blesser le sentiment religieux» empêche ou inhibe le dialogue plutôt que d’aider à faciliter les interactions interculturelles franches et ouvertes. (…)

Titre du livre: "Le grand livre des caricatures offensant les religions"

Titre du livre: « Le grand livre des caricatures offensant les religions »

J’ai tendance à croire, comme le disait Pierre Desproges, qu’on peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui. Hélas, sur Internet, on s’exprime en public, donc avec n’importe qui, sans prévenir. Quand le discours est provocateur, les réactions sont souvent celles de gens offensés qui en retour se lancent dans une sorte de lynchage virtuel qui finit par avoir des conséquences très concrètes : plaintes en justice, agressions physiques, menaces, etc… Je ne voudrais pas excuser la provocation qui souvent est le fruit de l’ignorance plus qu’autre chose, mais je me pose la question de notre capacité à accepter l’offense. Les pharisiens des temps modernes, sermonneurs et autres donneurs de leçon font preuve d’une intolérance qui m’inquiète beaucoup. Vivre en société, c’est accepter que l’Autre est autre, c’est-à-dire différent. Depuis quelques années, le repli identitaire, le communautarisme, le nationalisme, sont à l’ordre du jour. Un besoin de détester fait surface. On finit par s’identifier en opposition aux autres, en montrant du doigt leurs défauts, selon nos critères de discernement. On a tendance à tout simplifier : la limite entre le Bien et le Mal serait très claire, et ceux qui ne seraient pas avec nous, comme nous, pour nous, seraient contre nous…

« Il peut être un peu trop facile parfois de rejeter les arguments qui ne vous plaisent pas en tant que «discours de haine» ou de se plaindre que tel ou tel interlocuteur vous a manqué de respect. Être offensé, c’est le prix que nous payons tous occasionnellement pour vivre dans une société ouverte. Être robuste n’est pas une mauvaise chose. Soit on répond, avec des arguments, sans condamnations et certainement pas avec des fusils ; ou, comme un enseignant musulman américain le déclarait récemment à la prière du vendredi : on ignore l’ensemble de la provocation. »

Ian McEwan, discours pour la remise des diplômes à l’université de Dickinson.

La liberté d’expression n’est pas sans limites, chaque société a les siennes. Dans un monde idéal, tout individu devrait s’exprimer de manière responsable, sans mentir, sans diffamation ou insultes personnelles. Toute idée, y compris les croyances, devraient être ouvertes à la critique. Pour mettre des limites, il serait sans doute bon de faire une distinction entre les offenses et les préjudices :

« Parmi les justifications les plus fortes du principe de la liberté d’expression, il me semble que la plus convaincante reste celle de John Stuart Mill. Elle implique qu’il faut distinguer aussi clairement que possible les offenses et les préjudices. Les offenses sont des actes qui provoquent des émotions négatives comme le dégoût ou la colère, mais pas de dommages physiques concrets à des individus particuliers. »

Ruwen Ogien, dans un article paru dans Libération (Janvier 2015) 

La difficulté actuelle, me semble-t-il, n’est pas dans la provocation, mais plutôt dans la difficulté à faire face au désaccord. Ceci est encore plus sensible dans une société asiatique où la contradiction met mal à l’aise. Voici quelques bons conseils parus dans le journal local de Singapour, il y a quelques jours (Straits Times du 23 mai 2015). « Quel est votre conseil pour faire face aux désaccords? » demandait la journaliste à David Chan, chercheur en psychologie à l’Université de Mangement de Singapour (SMU):

« La rapidité n’est pas toujours une bonne chose. Alors, quand quelqu’un publie quelque chose et que vous souhaitez réagir, il n’est pas nécessaire de réagir en une fraction de seconde. Il est bon de faire une pause et de réfléchir. Vous pouvez alors donner une bien meilleure réponse et vous serez moins susceptible de la regretter plus tard. La deuxième chose, c’est qu’il faut avoir le sens de l’humour, en particulier dans les médias sociaux, et cela inclue la compréhension du sarcasme, qui est un peu inhérent à l’espace des médias sociaux. Enfin, avoir un peu plus confiance en soi. Si vous savez que vous n’êtes pas stupide et si quelqu’un dit que vous êtes stupide, c’est sans doute un mauvais choix de mots mais il se pourrait aussi que la personne n’est pas vraiment compris votre point de vue. »

Corse

Les donneurs de leçons feraient bien de faire preuve d’un peu d’humilité et de se concentrer sur l’essentiel, tel qu’il est exprimé dans la prière chrétienne du Notre Père : Pardonne nous comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offenses.

Charlie à Singapour

Suite aux évènements du 7 janvier 2015 à Paris, on parle beaucoup de religions et du vivre ensemble… Le dessin de Plantu à la une du monde d’hier en est le reflet:

PlantuLes assassinats de Paris m’ont bouleversé, comme beaucoup, et j’ai encore du mal prendre du recul sur le sujet. Il me semble pourtant intéressant de voir comment cela résonne dans la société singapourienne…

Je ne pense pas vraiment me tromper en disant que pour beaucoup, c’est simplement une mauvaise nouvelle parmi beaucoup d’autres. Après tout, ils ne connaissent pas forcément Cabu, Wolinski et les autres. Quand on me demande ma réaction sur le sujet, je commence par expliquer comment Cabu et Wolinski font partie de ma jeunesse, que la caricature fait partie de la culture française depuis le 18ème siècle où on a commencé à représenter le roi en le ridiculisant, désacralisant ainsi l’autorité de droit divin, participant à ce qui deviendra la Révolution Française…

Le 8 janvier, Imran, un ami musulman postait sur sa page Facebook: « La liberté d’expression inclue la liberté d’offenser. Quand on se sent offensé, la façon de traiter avec le problème est de se demander:
1. Suis-je offensé parce que c’est vrai ou parce que c’est faux? Si vous êtes offensé parce que c’est vrai, alors faites face et revoyez vos convictions sur le sujet. Si vous êtes offensé parce que c’est faux, alors envisagez de contredire par des arguments rationnels.
2. L’offense est-elle intentionnelle ou non? Si ce n’est pas le cas, essayez d’expliquer pour corriger l’ignorance. Si c’est intentionnel, alors peut-être que le meilleur moyen est de l’ignorer (car souvent, l’offense intentionnelle est une façon d’attirer des réactions).
A partir du moment où vous répondez avec la colère et la violence, c’est fini. Il ne peut y avoir aucune justification pour la violence. Celui qui dit : « ils n’auraient pas dû offenser les musulmans en premier lieu » se trompe. Les tueurs ne méritent pas d’être justifiés ni défendus pour leur acte meurtrier. Condamner sans équivoque le crime est la seule chose à faire. »

Toujours le 8 janvier, le premier ministre singapourien, Lee Hsien Loong, envoya un message de condoléances au premier ministre français Manuel Valls : « Singapour condamne fermement cet acte de terreur sauvage. C’est encore un autre rappel de la menace posée par le terrorisme à toutes les sociétés civilisées, et il serait totalement faux d’invoquer la religion pour justifier une telle sauvagerie. Mes pensées sont avec le peuple français au cours de cette période difficile. »

Miel, un dessinateur singapourien a illustré les choses à sa manière comme beaucoup de caricaturistes à travers le monde: MielLe 12 janvier, le ministre des Affaires Etrangères, K. Shanmugam, s’est rendu à l’ambassade de France pour y signer un cahier de condoléances. La liberté d’expression n’est pas sans limites à Singapour, et le ministre a souligné de manière très diplomatique que Singapour n’était pas la France : « La liberté d’expression est une valeur universelle, mais pratiquée un peu différemment dans chaque pays. Compte tenu du contexte et des sensibilités historiques de Singapour, par exemple, la République a mis une limite à la liberté d’expression quand il y a insulte à une autre religion ou une race […]. Pour nous, nos limites sont nées de la menace communiste dans les années 50 et 60, des émeutes raciales qui ont eu lieu et de la fragilité de nos relations entre races et religions […]. Mais permettez-moi d’être clair, rien ne justifie les meurtres et j’ai demandé à notre ambassadeur à Paris de se joindre à la marche pour l’unité. »

"Soyons clairs, ce qui est arrivé n’a rien à voir avec la religion ... une race particulière ... une nation particulière. Il s’agit là de fous, de malades qui ont été endoctrinés."

« Soyons clairs, ce qui est arrivé n’a rien à voir avec la religion … une race particulière … une nation particulière. Il s’agit là de fous, de malades qui ont été endoctrinés. » K. Shanmugam

Le contexte singapourien est en effet différent, et les lois sont strictes et répressives en ce qui concerne la critique de la religion (voir mon article sur le sujet : La politique inter-religieuse de Singapour). Un autre dessinateur singapourien, Leslie Chew, illustre le sujet avec beaucoup moins de diplomatie:

J’ai été choqué d'apprendre l'attaque brutale à Paris.  C’est encore un autre rappel de la menace posée par le terrorisme à toutes les sociétés civilisées.  Nous condamnons fermement cet acte sauvage de la terreur…  et nous avons intensifié nos patrouilles de sécurité et de surveillance.  Les terroristes n’auront aucune chance ici!  Bien avant qu'ils puissent même attaquer nos caricaturistes, ceux-ci auront déjà été arrêtés par nous sur de fausses accusations de sédition!

J’ai été choqué d’apprendre l’attaque brutale à Paris.
C’est encore un autre rappel de la menace posée par le terrorisme à toutes les sociétés civilisées.
Nous condamnons fermement cet acte sauvage de la terreur…
et nous avons intensifié nos patrouilles de sécurité et de surveillance.
Les terroristes n’auront aucune chance ici!
Bien avant qu’ils puissent même attaquer nos caricaturistes, ceux-ci auront déjà été arrêtés par nous sur de fausses accusations de sédition!

Cela ne veut pas dire que ce qui s’est passé en France ne pourrait pas se produire ici. En Asie du Sud-Est aussi, on assiste à une montée du radicalisme religieux. Ce qui se passe par exemple chez notre voisin, la Malaisie, en matière de tolérance religieuse est inquiétant, et il suffit souvent d’un illuminé pour que le pire se produise.

J’espère que le drame que nous venons de vivre permettra de réveiller ou même d’éveiller les consciences à l’importance et l’urgence du dialogue inter-religieux. Pour conclure, je dirais que je me retrouve assez bien dans les mots de Frédéric Lenoir : « Lorsqu’un individu subit un puissant choc traumatique, il peut s’écrouler. Il peut aussi lutter et trouver dans l’épreuve de nouvelles forces qui l’aideront non seulement à se relever, mais aussi parfois à grandir et à se surpasser. On appelle cela la résilience. On peut appliquer ce concept aux peuples. Les Français, qui semblaient si déprimés, résignés et plus divisés que jamais, sont en train de se mobiliser – au-delà de tous les clivages politiques, sociaux et religieux – pour refuser la dictature de la terreur et défendre les valeurs phares de notre République : la liberté d’expression et l’acceptation de la diversité de pensée et religieuse. Bien que profondément choqués par ces actes de barbarie inouïe, ils répondent par la compassion, par l’envie de résister, d’être solidaires et de dire haut et fort « non » à toute forme de violence meurtrière qui tentent d’abattre ces principes. Les Français ont donc choisi la résilience plutôt que l’accablement ou la peur. » (Le Monde – Dimanche 11 – lundi 12 janvier 2015)

fusil