Révision de la loi sur le maintien de l’harmonie religieuse

Mise en place en 1990, la loi sur le maintien de l’harmonie religieuse (MRHA : Maintenance of religious harmony act) à Singapour vient d’être révisée, ce lundi 7 octobre, pour répondre aux défis des nouvelles technologies et contrôler l’influence étrangère au sein des organisations religieuses locales. Dans un communiqué, le diocèse catholique de Singapour a souligné qu’il apportait pleinement son soutien au projet de loi : « Les modifications proposées arrivent à point. Il est donc important que le MRHA soit mis à jour afin de pouvoir réagir efficacement à toute nouvelle menace susceptible de nuire à l’harmonie religieuse. Bien que Singapour ait connu la paix et la stabilité au fil des années, l’harmonie religieuse ne doit pas être considérée comme acquise. »

Le 26 août dernier, lors du dîner de gala pour le 70e anniversaire de l’IRO (Inter-Religious Organisation, l’une des plus vieilles organisations interreligieuses du monde), le premier ministre de Singapour, Lee Hsien Loong, avait expliqué la nécessité d’une mise à jour de la loi sur le maintien de l’harmonie religieuse, existante depuis presque trente ans. En prenant des exemples régionaux tels que la montée de l’extrémisme et de l’intolérance au Sri Lanka et aux Philippines, M. Lee avait déclaré que Singapour était, en comparaison, dans une situation « très précieuse, très rare et remarquable ». Il a rappelé aux Singapouriens qu’il fallait « respecter les personnes qui ont une foi différente de la nôtre. C’est le seul moyen de maintenir une culture de tolérance et du vivre ensemble dans un environnement urbain dense… Qu’il s’agisse de brûler des bâtons d’encens au cours du septième mois du calendrier lunaire [tradition taoïste issue de la religion populaire chinoise], de faire sonner l’Adhan [appel à la prière] dans nos mosquées ou bien le son des cloches dans les églises et les temples hindous, nous devons faire des ajustements, nous adapter et faire preuve de tolérance les uns envers les autres ». Lee Hsien Loong vient d’ailleurs de remporter un prix interreligieux international pour son rôle dans le soutien de la tolérance et de l’harmonie à Singapour. La loi sur le maintien de l’harmonie religieuse (MRHA : Maintenance of religious harmony act) avait été présentée au parlement par Lee Kuan Yew, premier ministre de Singapour à l’époque et père du premier ministre actuel, dans les années 1980. Officiellement, il s’agissait de protéger Singapour de la résurgence mondiale du fanatisme religieux, et d’éviter les tensions entre les différentes religions, mais le gouvernement souhaitait surtout empêcher les organisations religieuses de faire trop de politique, afin d’éviter toute possibilité de contestation. En 1987, des laïcs et prêtres catholiques (dont le père Guillaume Arotçarena, des Missions Étrangères de Paris) s’étaient engagés dans l’activisme social et avaient été accusés de fomenter un complot marxiste dans le but de renverser le gouvernement.

Dix religions reconnues officiellement à Singapour

Le MRHA habilite le ministre de l’Intérieur à restreindre les activités des responsables religieux ou de toute autre personne menaçant l’harmonie religieuse. Le but est donc de contrôler ceux qui, sous couvert de la propagation ou de la pratique d’une croyance religieuse, essaieraient de remonter les foules contre le gouvernement, et accessoirement contre les autres religions. En fait, cette loi n’a jamais été utilisée depuis son entrée en vigueur en 1992. « Il existe des restrictions claires concernant ce que les groupes religieux peuvent faire ou ne peuvent pas faire, telles que ne pas s’impliquer dans la politique ou nuire à la paix religieuse », a déclaré le Dr Mathew Mathews, chercheur à l’Institut d’études politiques (IPS). « Bien que la loi n’ait pas vraiment été utilisée, cela ne veut pas dire que personne ne pouvait tomber sous le coup de cette loi. La menace même que la loi pourrait être appliquée a poussé ceux qui se conduisaient d’une manière qui pourrait porter atteinte à la paix religieuse à chercher rapidement le moyen de réparer leur faute. » Cette épée de Damoclès encourage en effet les contrevenants à présenter publiquement leurs excuses, comme ce fut le cas par exemple en avril 2017, lorsqu’un iman venant d’Inde en avait appelé à « l’aide de Dieu pour combattre les juifs et les chrétiens », ou encore en avril 2018, lorsqu’un prédicateur chrétien des États-Unis disait vouloir « repousser un nouveau mouvement musulman moderne ». Les propos guerriers de ce genre ne sont pas pris à la légère dans la cité-État où dix religions sont reconnues officiellement.

Le ministre de l’Intérieur actuel, K. Shanmugam, avait aussi affirmé qu’il fallait actualiser la loi pour faire face aux nouvelles menaces découlant de l’omniprésence d’Internet. « Le monde est devenu très différent. Nous avons maintenant Facebook, Twitter, Google… La haine peut devenir virale en quelques secondes », avait-il expliqué. En tant que ministre de l’Intérieur, il pourra maintenant émettre une ordonnance de restriction immédiate contre les personnes qui attiseraient les tensions religieuses en ligne (il fallait attendre quatorze jours auparavant), et le gouvernement pourra aussi ordonner le retrait immédiat de publications dans les médias sociaux. Un autre amendement à cette loi impose que les postes clés de direction dans les organisations religieuses soient occupés par des citoyens singapouriens ou des résidents permanents, afin d’empêcher toute influence étrangère indue. Les organisations religieuses sont également tenues de déclarer les dons d’une valeur supérieure ou égale à 10 000 dollars singapouriens s’ils sont effectués par des étrangers, ainsi que de révéler toute affiliation avec des groupes religieux établis à l’étranger qui pourraient éventuellement exercer une influence sur elles.

« L’harmonie religieuse ne doit pas être considérée comme acquise »

Les divers groupes religieux de Singapour ont déclaré qu’ils soutenaient ces propositions de changement ; ils avaient d’ailleurs été consultés sur le sujet. Dans un communiqué de presse, le diocèse catholique de Singapour a souligné qu’il apportait pleinement son soutien au « projet de loi sur le maintien de l’harmonie religieuse [MRHA]. Les modifications proposées arrivent à point. Avec l’omniprésence d’Internet et des réseaux sociaux, les messages haineux qui peuvent briser l’harmonie religieuse peuvent se répandre plus rapidement et plus largement qu’auparavant. Il est donc important que le MRHA soit mis à jour afin de pouvoir réagir efficacement à toute nouvelle menace susceptible de nuire à l’harmonie religieuse. Bien que Singapour ait connu la paix et la stabilité au fil des années, l’harmonie religieuse ne doit pas être considérée comme acquise. En tant que société multiconfessionnelle, Singapour est vulnérable aux acteurs étrangers mal intentionnés qui peuvent se servir de la religion pour diviser la société. Les acteurs étrangers peuvent, en particulier, exercer une influence et un contrôle sur les organisations religieuses par le biais de dons ou de fortes affiliations étrangères ».

Les modifications votées permettent à Singapour de se rapprocher des normes internationales en matière de réglementation du discours de haine, admet le professeur Cherian George, un intellectuel généralement très critique envers le gouvernement singapourien. Le gouvernement modifie la manière dont il traite l’injure envers les sentiments religieux, affirme-t-il. Il est important de faire la distinction entre les dommages objectifs et les infractions subjectives causées par un discours antireligieux. « Les gouvernements ont le devoir de protéger les communautés religieuses en interdisant l’incitation à la discrimination et à la violence. Le droit international des droits de l’homme leur permet également d’appliquer des restrictions nécessaires et proportionnées aux discours qui menaceraient l’ordre public.

Cependant, ils ne doivent pas restreindre les propos choquants si leur seul impact réel est de blesser les sentiments des gens », a-t-il ajouté. Dans le cadre de la loi modifiée, si l’État veut punir un citoyen ordinaire pour injure religieuse, il ne suffira pas de montrer qu’il a délibérément blessé les sentiments religieux d’une autre personne (ce qui était le cas auparavant dans le cadre de l’article 298 du Code pénal). Désormais, il faudra montrer que la blessure causée menace l’ordre public. « Cela détourne l’attention des émotions subjectives de personnes qui peuvent être trop facilement offensées, au profit du critère plus objectif de l’ordre public », estime le professeur George. Dans le cadre de ces changements, le gouvernement a également proposé l’introduction d’une « Initiative de réhabilitation communautaire » (IRC, Community remedial initiative), qui permet au ministère de l’Intérieur de résoudre les infractions sans que des poursuites soient nécessaires. Il s’agirait par exemple de faire des excuses publiques ou privées, présentées à la communauté affectée, ou encore de participer à des événements interreligieux pour mieux comprendre cette communauté. Le ministère de l’Intérieur a souligné que cette IRC serait volontaire et qu’elle serait prise en compte pour déterminer s’il convient ou non de poursuivre la personne ayant commis l’acte incriminé.

« Ils ont vraiment contribué à la croissance de Singapour en tant que société »

Lors du Grand Prix de Formule 1, qui se déroulait à Singapour il y a quelques jours, Sheena Phua, une « influenceuse », se plaignait des deux spectateurs assis devant elle en publiant une photo sur Instagram : « Deux énormes obstacles ont décidé de sortir de nulle part » avait-elle commenté. Or, il s’agissait de deux sikhs, facilement reconnaissables à leur turban. Les réseaux sociaux se sont enflammés, l’accusant d’être raciste et insensible aux différences culturelles et religieuses. Par la suite, elle a dû s’excuser en soulignant que son message avait été mal interprété – mais loin de se sentir offusqués, des jeunes de la communauté sikhe de Singapour ont invité Mlle Phua dans un temple sikh pour qu’elle y découvre la communauté et ses traditions. « Je n’ai jamais vraiment cherché à comprendre les pratiques religieuses des autres. Pour beaucoup de jeunes, les questions dont nous discutons tournent autour de banalités telles que la mode, les commérages et les voyages », a-t-elle confié, ajoutant qu’elle espérait avoir d’autres opportunités pour interagir avec des groupes minoritaires. « Ils ont vraiment contribué à la croissance de Singapour en tant que société », a-t-elle poursuivi. Il est possible que la révision de la loi sur le maintien de l’harmonie religieuse qui vient d’être votée à Singapour ne soit en fait jamais utilisée, mais continue à encourager chacun à y mettre un peu du sien…

« La loi s’applique à tous, que vous soyez ministre, simple citoyen, pasteur ou imam »

Ces mots sont ceux du ministre de la Justice et de l’Intérieur, K. Shanmugam, suite aux différents démêlés avec la justice impliquant récemment, d’une part, les responsables de la City Harvest Church, une importante Eglise évangélique, et, d’autre part, un iman étranger.

Peines de prison réduites pour les responsables de l’Eglise évangélique

Condamnés en novembre 2015 à des peines allant de 21 mois à huit ans de prison pour abus de confiance et falsification de comptes, les six accusés dans le procès de la City Harvest Church avaient fait appel auprès de la Haute Cour de justice. Le verdict est tombé le 7 avril dernier : le tribunal a confirmé le verdict de culpabilité des accusés, mais a significativement réduit leurs peines, prenant en compte notamment le fait qu’il n’y avait pas eu d’enrichissement personnel par les six accusés qui ont agi dans ce qu’ils considéraient être l’intérêt supérieur de leur Eglise. Le principal accusé, le Rév. Kong Hee, fondateur de cette importante Eglise évangélique de Singapour, a vu sa peine passer de huit ans à trois ans et demi de prison ferme. Pour rappel, lui et ses collaborateurs avaient détourné une somme de 50 millions de SGD (dollars de Singapour), soit 32 millions d’euros, afin de financer la carrière musicale de Ho Yeow Sun, chanteuse pop et épouse du Rév. Kong Hee.

La City Harvest Church a publié une déclaration sur son site Web en se disant « profondément attristée par cette décision (de condamnation) », mais « remerciant Dieu pour les réductions de peines ». Le Rév. Kong Hee a déclaré sur les réseaux sociaux qu’il était reconnaissant que sa peine ait été réduite, même si « les termes du jugement retenus ne sont pas ceux que j’avais espérés ». Le procès criminel le plus coûteux de l’histoire de Singapour aurait dû s’arrêter ici. Mais le procureur général en a décidé autrement : la semaine dernière, l’affaire a été renvoyée devant la Cour d’appel dans le but de maintenir ou d’alourdir la condamnation initiale. Les honoraires des avocats, déjà estimés à plus de 10 millions de SGD, pourraient augmenter entre un million et cinq millions de dollars de plus, maintenant que le procès va continuer, souligne la presse locale.

Malgré une nette baisse de fréquentation due au scandale, la City Harvest Church continue ses activités, une nouvelle direction a été mise en place, sous le label « CHC 2.0 » afin de se donner une nouvelle image.

La tolérance zéro du gouvernement singapourien

« Il y a une règle de droit, et la règle de droit est que, si les faits montrent qu’une infraction a été commise, peu importe ce que vous êtes, des mesures seront prises », a souligné le ministre de la Justice et de l’Intérieur lors d’un dialogue sur l’harmonie raciale et religieuse tenu au début de ce mois. K. Shanmugam faisait référence au procès de la City Harvest Church, mais aussi à celui de l’imam Nalla Mohamed Abdul Jameel, dont le verdict a aussi été rendu au début du mois (le responsable musulman était accusé d’avoir fait des remarques offensantes envers les chrétiens et les juifs).

Les commentaires de l’imam, prononcés lors d’un prêche dans une mosquée, avait été filmés et postés sur les réseaux sociaux. Ayant admis avoir prié en public pour que « Dieu accorde aux musulmans la victoire sur les juifs et les chrétiens », citant non pas le Coran, comme certains l’avaient affirmé dans un premier temps, mais un texte venant de son village natal en Inde, l’imam s’est excusé devant une assemblée d’une trentaine de représentants religieux chrétiens, sikhs, taoïstes, bouddhistes et musulmans. « Les Singapouriens tiennent beaucoup à la diversité et l’harmonie de leur peuple, et je n’ai pas le droit de les déstabiliser. C’est la raison pour laquelle j’ai bien compris et accepté la décision d’être poursuivi en justice afin de maintenir l’ordre public », a-t-il déclaré.

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Les représentants juifs n’étant pas présents ce jour-là, l’imam est à nouveau allé s’excuser deux jours plus tard auprès du rabbin Mordechai Abergel. Malgré tout, le responsable religieux a été condamné à une amende de 4 000 dollars de Singapour (2 700 euros) et a été expulsé vers l’Inde, son pays d’origine.

La question religieuse reste très sensible à Singapour. Le public réagit avec passion aux affaires impliquant l’une ou l’autre religion, et le gouvernement n’hésite pas à régulièrement brandir le souvenir du précédent historique des émeutes religieuses qui avaient fait 36 morts en 1964, afin de signifier qu’il est le meilleur garant contre le pire. Singapour étant le pays au monde ayant la plus forte diversité religieuse (c’est ce qu’affirme une récente étude du Pew Research Centre), les autorités maintiennent une attitude punitive très stricte pour éviter tout éventuel débordement. Amos Yee, un adolescent très anti-establishment, issu d’une famille catholique, en a aussi fait les frais après avoir « offensé les sentiments religieux des musulmans et des chrétiens » dans plusieurs vidéos postées sur Internet. Les Etats-Unis viennent de lui accorder l’asile politique

Ouverture d’une enquête suite aux propos belliqueux d’un imam envers les juifs et les chrétiens

Les prédications religieuses qui incitent à la violence ou opposent une religion à une autre ne seront pas tolérées à Singapour, a déclaré le ministre de l’Intérieur, K. Shanmugam. Singapour vient en effet de rappeler l’importance que son gouvernement attache au respect d’une tolérance religieuse très stricte en réponse aux remarques qu’un imam aurait faites lors d’un sermon le mois dernier.

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La mosquée où le prêche a eu lieu: Masjid Jamae (Chulia)

Suite à une vidéo postée sur les réseaux sociaux, qui montre l’imam affirmant : « Dieu nous accorde la victoire sur les juifs et les chrétiens », le ministre de l’Intérieur a expliqué qu’une enquête avait été ouverte pour éclaircir le contexte dans lequel ces remarques avaient été faites. « Si l’imam a utilisé cette phrase pour dire, par exemple, que de telles phrases peuvent promouvoir la haine ou la violence envers les autres communautés et que cela n’est pas acceptable dans une société plurireligieuse, alors il n’y a rien à redire (…). En revanche, s’il a dit que les juifs et les chrétiens devraient être vaincus, et que Dieu accorderait la victoire aux musulmans pour illustrer sa position, c’est totalement inacceptable », a-t-il déclaré. Faisant référence à un couple chrétien condamné à huit semaines de prison en 2009 pour avoir distribué des tracts critiquant l’islam, K. Shanmugam a ajouté : « Le gouvernement est très strict lorsque les musulmans sont attaqués (…), il en est de même pour toute attaque contre les autres religions. »

Statut particulier des musulmans à Singapour

Les musulmans à Singapour, en majorité malais, représentent 15 % de la population et jouissent d’un statut particulier, inscrit dans la Constitution du pays (1) en raison de son histoire. Dans certains domaines juridiques tels que le mariage, le divorce ou le droit des successions, la communauté musulmane suit la loi musulmane, la charia, et l’Etat apporte son soutien à divers aspects de la vie religieuse telle que la construction de mosquées. Enclavé entre deux pays à forte majorité musulmane (la Malaisie et l’Indonésie), Singapour tient à respecter sa minorité de confession musulmane, entre autres pour ne pas attiser les tensions avec ses voisins. Dans le même temps, le gouvernement singapourien s’efforce de promouvoir un islam ouvert et respectueux de la dimension multireligieuse de la cité-Etat.

La vidéo portant le sermon controversé de l’imam a été publiée sur Facebook le 24 février dernier, par Terence Nunis, un converti musulman. Ce dernier critiquait l’imam pour son allocution et se demandait comment ce genre de remarques était possible à Singapour. Sa publication a déclenché une tempête. Certains ont soutenu sa position, tandis que d’autres l’ont vertement critiqué. Parmi ces détracteurs, Khairudin Aljunied, professeur agrégé au département des études malaises à l’Université nationale de Singapour (NUS), a publié sur sa propre page Facebook un dialogue imaginaire intitulé « L’imam et l’idiot de converti », dans lequel il reproche à Terence Nunis de ne pas être un bon musulman. Cela engendra une nouvelle vague de réactions…

Lors d’une session parlementaire, le 3 mars dernier, le ministre de l’Intérieur a réagi aux commentaires de l’universitaire : « La position et les actions de M. Khairudin sont tout à fait inacceptables. Il est intervenu sans vérifier les faits, sans vérifier le contexte, et il soutient une position qui est tout à fait contraire aux normes, aux valeurs et aux lois de Singapour. » Le professeur a depuis été suspendu de ses fonctions par l’université et sa page Facebook a été désactivée.

Suite aux commentaires enflammés arrivant sur sa page Facebook, le mufti de Singapour, le Dr Fatris Bakaram, a quant à lui décidé de mettre son compte hors ligne pendant une journée afin que les choses se calment un peu. Après son retour en ligne, le mufti a déclaré qu’il fallait prendre du recul pour réfléchir à la situation. « Personnellement, je ne suis pas d’accord avec l’approche adoptée par certains individus qui jouent sur le côté sensationnel de la vidéo (…), mais, quelle que soit notre opinion, il n’est pas approprié d’agir ou de commenter d’une manière qui blesse les sentiments ou crée un malaise public », a déclaré le Dr Fatris, avant d’ajouter que personne ne devrait donner une fausse image de l’islam ou de la communauté musulmane, laquelle s’efforce de développer l’harmonie entre les différentes communautés.

Les autorités singapouriennes font beaucoup d’efforts pour promouvoir la bonne entente et le respect entre les communautés religieuses, mais elles craignent les éléments isolés de la société qui, via les réseaux sociaux, parviennent à avoir un auditoire et fragilisent la cohésion sociale. Dénoncer les dérives et l’intolérance religieuse est fortement encouragé à Singapour, mais la méthode employée n’est pas toujours idéale, car elle contribue parfois à mettre de l’huile sur le feu. Yaacob Ibrahim, ministre chargé des Affaires musulmanes, résume ainsi le problème dans un message sur Facebook : « Il n’y a pas de place à Singapour pour l’extrémisme ou l’exclusivisme parce que nous encourageons le respect mutuel et l’harmonie. (…) S’il est juste de tirer la sonnette d’alarme quand on voit des actes répréhensibles, il faut aussi se demander si la manière dont cela est fait est appropriée, ou si elle sème plus de discorde et provoque des tensions dans notre société. Sur des sujets aussi sensibles, il serait préférable de s’adresser en premier lieu aux autorités plutôt que de passer par Internet. »

Désamorcer les conséquences sociales d’un éventuel attentat

Cette actualité prend place dans un contexte relativement tendu à Singapour. Le gouvernement vient de lancer la campagne « SGSecure », visant à préparer le public en cas d’attentat terroriste. « Soyons vigilant, il ne s’agit pas de savoir ‘si’, mais ‘quand’ », affirment des affiches placées dans les couloirs du métro et dans les quartiers résidentiels. De nouvelles caméras de vidéosurveillance, déjà très présentes, apparaissent dans les ascenseurs et les cages d’escalier. Dans son discours au Parlement, K. Shanmugam a également évoqué le contexte tendu dans la région, en expliquant comment la menace de l’Etat islamique en Irak et en Syrie (ISIS) s’était rapprochée de Singapour. Des attaques revendiquées par l’Etat islamique ont été menées en Indonésie et en Malaisie en 2016, et l’organisation terroriste semble vouloir cibler le Sud philippin. Un des objectifs de la campagne SGSecure est de prévoir l’après-attentat. Si jamais l’Etat islamique frappait Singapour, comment faire en sorte que les musulmans singapouriens ne soient pas montrés du doigt ?, s’inquiètent les autorités de la cité-Etat. Si c’était le cas, l’harmonie entre les religions, caractéristique de Singapour, pourrait voler en éclats.

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Un des logos de la campagne SGSecure

Le gouvernement singapourien affiche donc sa détermination concernant les questions religieuses. En parlant de ceux qui s’en sont pris de façon vulgaire et inacceptable au mufti de Singapour, le ministre de l’Intérieur a averti : « Nous surveillons de près les personnes qui font ces choses. Si leur conduite va trop loin et devient criminelle, des mesures seront prises. »

(1) Art 152 (2) de la Constitution : « Le gouvernement doit exercer ses fonctions de façon à reconnaître la situation particulière des Malais, qui sont les autochtones de Singapour ; il est par conséquent de la responsabilité du gouvernement de protéger, sauvegarder, soutenir, favoriser et promouvoir leur éducation, leurs intérêts politiques, économiques, sociaux, culturels et religieux, ainsi que la langue malaise. »

Un modèle de laïcité bien comprise ?

Le 18 avril dernier, s’est tenue à l’Université nationale de Singapour, une conférence conjointement organisée par l’Université Sorbonne Paris Cité et l’université singapourienne pour débattre de la laïcité, et plus particulièrement pour comparer l’intégration des communautés musulmanes en France et à Singapour. Cette conférence internationale (1) a rassemblé des universitaires français et singapouriens, ainsi que le diplomate Jean-Christophe Peaucelle, Conseiller pour les Affaires religieuses au ministère des Affaires étrangères en France et le diplomate singapourien Mohammad Alami Musa, président de l’Islamic Religious Council of Singapore.

L’ambassadeur Jean-Christophe Peaucelle, conseiller pour les affaires religieuses du Ministère des Affaires étrangères en France et l’ambassadeur Mohammad Alami Musa, président de l’Islamic Religious Council of Singapore.

L’ambassadeur Jean-Christophe Peaucelle, conseiller pour les affaires religieuses du Ministère des Affaires étrangères en France et l’ambassadeur Mohammad Alami Musa, président de l’Islamic Religious Council of Singapore.

En France comme à Singapour, l’une des questions principales concernant les minorités musulmanes respectives de ces deux pays est celle de leur « intégration ». Les deux groupes de chercheurs ont souligné qu’une des solutions pour résoudre les problèmes de tension entre un Etat laïc et une communauté religieuse minoritaire serait d’expliquer davantage ce que signifie la laïcité. Un exemple tiré de l’actualité singapourienne a servi d’illustration : l’intégration des musulmans dans la marine. En effet, lors d’un débat au parlement singapourien quelques jours auparavant, la question fut soulevée d’équiper les navires de la marine de cuisines certifiées ‘halal’. Le ministre d’Etat à la Défense avait alors répondu que l’espace à bord devait être géré en priorité pour les besoins opérationnels des navires et que les besoins individuels devaient parfois s’y soumettre. Certains musulmans, a souligné le diplomate Mohammad Musa Alami, peuvent se sentir privé de possibilités d’emploi dans les secteurs sensibles du service public, et estimer ainsi qu’il y a discrimination. En comparaison, dans la marine française, les marins musulmans reçoivent des rations de combat halal s’ils le souhaitent, et beaucoup acceptent la nécessité d’un compromis, a affirmé Eric Frécon, chercheur associé à l’Asia Research Institute.

Séparer le politique et le religieux

Etant à la fois un pays profondément religieux et doté d’institutions laïques, Singapour pratique un modèle de séparation de la religion et de l’Etat qui lui est propre. Les diversités culturelles et religieuses sous-entendent des besoins et des objectifs différents, et parfois même contradictoires. Dans une société où plus de 80 % des citoyens se réclament d’une religion, tant la société civile que l’Etat ne peuvent ignorer cette dimension de l’identité nationale. Les autorités ont donc mis en place un cadre à la fois rigide et accommodant pour faciliter une certaine harmonie religieuse.

La laïcité à la singapourienne a, entre autres, pour but d’éviter l’intervention du religieux dans la sphère politique, ont mis en avant les universitaires singapouriens. Aucun parti politique ayant une affiliation religieuse n’est autorisé, et aucune des dix religions reconnues officiellement ne peut imposer ses valeurs au gouvernement, qui se doit de rester neutre. En contrepartie, l’Etat garantit la liberté de culte, la liberté de conscience et ne place aucune croyance au-dessus des autres (religion, athéisme, agnosticisme ou libre-pensée), assurant ainsi l’égalité républicaine. Chaque religion a donc sa place tant qu’elle ne perturbe pas l’équilibre social. « La religion dans un Etat laïc comme Singapour ne doit jamais devenir une source de friction ou d’animosité entre les différents groupes religieux », affirmait ainsi Lee Kuan Yew, Premier ministre de Singapour de 1959 à 1990 et fondateur du Singapour moderne.

La religion y est ainsi séparée de la politique, mais la religion n’est pas séparée de la vie publique et de la culture. Chacun, à Singapour, a des valeurs, qu’elles soient façonnées par des idéologies religieuses ou laïques, et tous peuvent participer au débat public afin de forger un consensus social. Alors que la religion est personnelle, elle n’est pas exclusivement privée et a une dimension sociale qui ne doit pas être banalisée, reconnaissent les dirigeants singapouriens. Les communautés religieuses peuvent donc s’exprimer publiquement sur des sujets ayant trait à la morale. Ce fut le cas notamment lors de la discussion sur la mise en place de casinos à Singapour en 2005.

S’adapter aux besoins spécifiques

L’approche de la laïcité « à la singapourienne » consiste ainsi à s’adapter équitablement aux besoins spécifiques et aux intérêts de divers groupes religieux en leur donnant accès à l’espace public sans remettre en cause l’harmonie sociale, systématiquement mise en avant dans le discours public. Lors de la célébration des fêtes religieuses, par exemple, des autorisations exceptionnelles sont données aux hindous pour des processions de rue, aux musulmans pour l’importation d’animaux destinés à l’abattage rituel, ou encore aux taoïstes pour l’incinération au grand air de papiers sacrés…

Le festival hindou de Thaipusam, célébré surtout par la minorité tamoule, est l’une des trois processions autorisées pour les hindous uniquement. C’est l’occasion de fêter la victoire du Bien sur le Mal, mais ce qui est surtout très impressionnant, à Singapour, c’est la procession, sur quatre kilomètres, de fidèles portant un kavadi (sorte de structure métallique dont les pointes reposent sur le corps à demi nu du pénitent). En janvier dernier, le gouvernement a autorisé pour la première fois depuis 42 ans les musiciens ‘live’ le long de la procession. L’assouplissement des règles était fondé sur les recommandations de l’Hindu Endowments Board (Comité consultatif pour les affaires hindoues), et faisait suite à des altercations ayant eu lieu l’année précédente entre les forces de l’ordre et quelques fidèles. La laïcité singapourienne est donc accommodante et ne s’enferme pas sur des principes figés. Comme dans de nombreux domaines, le gouvernement singapourien se veut pragmatique, ont encore estimé les universitaires.

Certains jours fériés reflètent la diversité de la société : Vesak Day célèbre l’anniversaire de Bouddha, Hari Raya Puasa correspondant à la fin du ramadan et Hari Raya Hadji (la fête du sacrifice) sont des célébrations musulmanes, Deepavali est la fête de la lumière pour les hindous, le Vendredi Saint et Noël sont des fêtes chrétiennes. Tous profitent de ces jours chômés, dans une volonté assumée de favoriser la cohésion sociale symbolisée lors de la fête nationale du 9 août : « l’unité dans la diversité ».

Les Malais, qui sont considérés comme étant tous nécessairement musulmans, représentent 14 % de la population et jouissent d’un statut particulier, inscrit dans la Constitution du pays (2) en raison de son histoire. Dans certains domaines juridiques tels que le mariage, le divorce ou le droit des successions, la communauté musulmane suit la loi musulmane, la charia, et l’Etat apporte son soutien à divers aspects de la vie religieuse tels que la construction de mosquées. Tout musulman travaillant à Singapour contribue chaque mois au « Mosque Building and Mendaki Fund » selon ses revenus. Il s’agit d’une contribution obligatoire pour le financement de la construction des mosquées.

Les limites de l’implication du religieux dans l’espace public sont fixées par toute une batterie de lois, telles que le Maintenance of Religious Harmony Act, mis en place en 1990 et qui vise à promouvoir la modération et la tolérance religieuse. Cette loi habilite par exemple le ministère de l’Intérieur à restreindre les activités de responsables religieux ou de toute autre personne menaçant « l’harmonie religieuse ». Il s’agit ici de contrôler ceux qui, sous couvert de la propagation ou de la pratique d’une croyance religieuse, essaieraient de monter les foules contre le gouvernement, et accessoirement contre les autres religions.

L’examen de conscience de la communauté musulmane

Au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, la communauté musulmane de Singapour a ressenti le besoin de communiquer sur la dimension pacifique de l’islam. C’est ainsi qu’en 2006, a été inauguré l’« Harmony Centre », un lieu d’accueil pour les non-musulmans afin d’aider à « une meilleure compréhension de l’islam et des musulmans au sein de la société multiraciale et multi-religieuse de Singapour ».

Harmony Centre

Harmony Centre

Les initiatives pour réfléchir à la place de l’islam dans la société sécularisée de Singapour se sont multipliées ces dernières années. Lors d’une conférence portant sur « l’islam dans le monde contemporain », organisée le 28 avril dernier par l’Ecole S. Rajaratnam pour les études internationales (3), le Dr Yaacob Ibrahim, ministre chargé des Affaires musulmanes, a souligné que le gouvernement de Singapour jouait un rôle important dans la promotion de l’harmonie : « Il a créé un environnement dans lequel les orientations encouragent la sensibilisation et le respect de la diversité culturelle, le respect du droit, et l’application d’une législation efficace qui criminalise les discours de haine (…). Pour cette raison, nous sommes unis contre les exclusivistes de toutes sortes qui dénigrent les croyances profondément ancrées dans les communautés religieuses, et qui affirment qu’une culture a une supériorité absolue sur les autres ».

« La communauté malaise-musulmane a le devoir d’en apprendre davantage sur les autres cultures, religions et sociétés de sorte qu’un consensus sur la recherche des meilleures solutions puisse être atteint », a-t-il ajouté. Des propos qui rejoignent la conclusion du diplomate Mohammad Musa Alami, qui lors de la conférence organisée en lien avec la France, a affirmé que « l’harmonie religieuse fondée sur la connaissance mutuelle a de meilleures chances d’être durable que l’harmonie fondée sur la tolérance mal informée, car elle permet de résister et de faire face aux situations de crise ».

Vivre aux côtés de croyants d’autres religions est tout à fait possible tant qu’on accepte que ce qui garantit son propre choix de dieu est un État laïque qui reste muet sur le bien-fondé de ce choix, et une volonté d’ouverture sur les autres choix.

 

(1) Intitulé de la conférence : « State secularism/laïcité and the “integration” of Muslim-minority communities in multi-ethnic and multi-religious context: A comparative case study of Singapore and France »
(2) Art 152 (2) : « Le gouvernement doit exercer ses fonctions de façon à reconnaître la situation particulière des Malais, qui sont les autochtones de Singapour, et par conséquent, il est de la responsabilité du gouvernement de protéger, sauvegarder, soutenir, favoriser et promouvoir leur éducation, leurs intérêts politiques, économiques, sociaux, culturels et religieux, ainsi que la langue malaise. »
(3) Cette école a été créée en 2007, au sein de l’Université technologique de Nanyang ; elle a ouvert récemment un programme d’études en relations interreligieuses dans les sociétés plurielles, dont le diplomate Mohammad Alami Musa est le directeur. (http://www.rsis.edu.sg/research/srp/ ).

La politique inter-religieuse de Singapour (2ème partie)

Dans un premier article, j’avais tenté de revenir en arrière, sur les éléments fondateurs de la politique singapourienne en matière de religion. Je vous propose ici de jeter un coup d’œil au cadre légal concernant les pratiques religieuses. Le gouvernement a mis en place au fil des années un système qui a pour but de maintenir l’harmonie et la tolérance entre les religions. Certains y verront une atteinte à la liberté d’expression, d’autres estimeront que ce sont des mesures nécessaires pour éviter tous débordements. C’est un peu complexe, mais remis dans le contexte singapourien d’une société plurielle et d’un gouvernement autoritaire, c’est plutôt logique…

2. Le cadre légal

– La constitution

La laïcité est un principe fondamental à Singapour, mais la séparation de la religion et de l’état n’est pas inscrite dans la constitution. L’article 15 garantit la liberté religieuse.

Article 15 de la Constitution de la République de Singapour:
La liberté de religion
15.— (1) Toute personne a le droit de professer et de pratiquer sa religion et de la propager.
(2) Nul ne peut être contraint de payer une taxe dont le fruit est destiné en totalité ou en partie aux fins d’une religion autre que la sienne.
(3) Chaque groupe religieux a le droit –
(a) de gérer ses propres affaires religieuses;
(b) d’établir et de gérer des institutions à des fins religieuses ou de bienfaisance; et
(c) d’acquérir et de posséder des biens et les administrer conformément à la loi.
(4) Le présent article n’autorise aucun acte contraire à une loi générale relative à l’ordre public, la santé publique ou la moralité.

La communauté musulmane malaise jouit cependant de certains privilèges et d’une certaine autonomie : Dans certains domaines légaux tels que le mariage, le divorce, l’héritage, la communauté musulmane suit la loi musulmane (Sharia), l’accès aux études supérieures est gratuite (ce qui n’est pas le cas pour les autres) et l’Etat soutient divers aspect de la vie religieuse tels que la construction de mosquées.

Art 152 (2) « Le gouvernement doit exercer ses fonctions de façon à reconnaître la situation particulière des Malais, qui sont les autochtones de Singapour, et par conséquent, il est de la responsabilité du gouvernement de protéger, sauvegarder, soutenir, favoriser et promouvoir leur éducation, leurs intérêts politiques, économiques, sociaux, culturels et religieux, ainsi que la langue malaise».

La croyance religieuse est protégée, mais la liberté de culte n’est pas absolue. Si les actions motivées par une croyance s’avèrent être contraires à la loi singapourienne, le gouvernement peut intervenir.

Les lois qui furent mises en place par la suite se sont concentrées sur le dernier point de l’article 15 de la constitution : comment éviter les excès du zèle religieux.

le parlement singapourien

– Le ‘Societies Act’

Une organisation qui représente, promeut ou discute de sujets religieux doit être officialisée et inscrite au registre des associations (‘Societies’). Ce qui dans les faits veut dire que l’inscription d’une telle organisation n’est pas automatique et que le gouvernement peut l’interdire.

Le gouvernement a par exemple radié les Témoins de Jéhovah du registre des associations du pays en 1972, entre autres parce qu’ils refusent de porter des armes, donc de faire leur service militaire. Une fois radié, il est impossible de maintenir une identité juridique en tant que groupe religieux, avec des conséquences liées à la possession de biens, des difficultés pour effectuer des transactions financières, ou tenir des réunions publiques. Il n’est pas illégal de professer la foi des Témoins de Jéhovah en tant que telle et ce n’est pas une offense d’être témoin de Jéhovah, mais c’est une foi qui ne peut pas être vraiment pratiquée à Singapour.

– Le Code Pénal

Le chapitre 15 du Code Pénal est intitulé « Infractions en relation à la religion ou la race ». Sont punis, les actes suivants :

• Profaner un lieu de culte avec l’intention d’insulter une religion
• Perturber un rassemblement religieux
• Intrusion sur les lieux de sépulture
• Proférer des paroles avec l’intention délibérée de blesser les sentiments religieux ou raciaux de toute personne
• Promouvoir l’inimitié entre les différents groupes pour des raisons de religion ou de race et faire des actes préjudiciables au maintien de l’harmonie.

A titre de comparaison, la France criminalise à peu près les mêmes délits, avec une insistance plus particulière sur l’insulte raciste. En 2008, Brigitte Bardot fut condamnée pour « incitation à la haine raciale ». Le MRAP avait porté plainte parce qu’elle avait dit, dans une lettre au gouvernement au sujet de l’Aïd el-Kebir musulman : « Il y en a marre d’être mené par le bout du nez par toute cette population […] qui détruit notre pays…».

– le ‘Sedition Act’

Extrait du ‘Sedition act’ :
3 – (1) Une tendance séditieuse est une tendance –
(…) (e) qui tend à promouvoir des sentiments de malveillance et d’hostilité entre les différentes races ou les classes de la population de Singapour.

Il y a rarement de condamnation dans le cadre de ce ‘Sedition act’. Le 15 Avril 2008, un couple chrétien, Ong Kian Cheong et son épouse Dorothy Chan, ont été inculpés en vertu de la Loi sur la sédition pour avoir distribué de la littérature anti-musulmane à deux femmes musulmanes. Le couple fut éventuellement emprisonné pour 8 semaines.
Le dernier cas en date s’est soldé par un non-lieu. Il s’agissait du dessinateur Leslie Chew de démon-cratic, qui avait été accusé en avril 2013 d’avoir dit dans deux dessins que le gouvernement du PAP était raciste et marginalisait la communauté malaise. Voici un autre de ses dessins qui illustre bien mon propos :

demon-cratic-comic(traduction : – s’il y a un problème, trouvons rapidement une solution et parlons-en./ – Non, non, non, ceci est diffamatoire./ – Et ça, c’est outrage au tribunal./ – Là, c’est séditieux et risque d’inciter à la haine contre le gouvernement./ – C’est bien ce que je pensais, il n’y a pas de problème.)

– L’ISA (Internal Security Act)

A l’origine, l’ISA fut mis en place pour lutter contre le communisme après la seconde guerre mondiale. L’ISA autorise la détention préventive pour des périodes de 2 ans renouvelables si nécessaire, de personnes agissant de manière préjudiciable à la sécurité de Singapour. Autrement dit, la détention indéfinie sans jugement de toute personne estimée dangereuse pour la stabilité de Singapour. L’ISA a été appliqué à plusieurs reprises, par exemple en 1987, essentiellement contre des militants catholiques (suspectés d’activités communistes, alors qu’ils essayaient simplement d’aider les aides familiales, les prisionniers, les travailleurs sur les chantiers, etc…), ou encore en 2001 contre les membres de Jemah Islamiyah (suspectés d’activités terroristes). Cette loi est très critiquée pour son côté arbitraire par des organisations internationales comme Amnesty International.

– Le ‘Maintenance of Religions Harmony Act’ (MRHA)

Mis en place en 1990, le MRHA tente de promouvoir la modération et la tolérance religieuse. Il a aussi pour but de séparer plus clairement le politique du religieux.

Cette loi habilite le ministre de l’Intérieur à restreindre les activités des leaders religieux ou de tout autre personne menaçant l’harmonie religieuse. Il s’agit ici de contrôler ceux qui, sous le couvert de la propagation ou de la pratique d’une croyance religieuse, essaieraient de remonter les foules contre le gouvernement, et accessoirement contre les autres religions.

Un Conseil Présidentiel pour l’Harmonie Religieuse (PCRH) a été mis en place et doit être consulté avant toute prise de décision dans le cadre de cette loi. En outre, ce conseil est aussi un organe consultatif auprès du ministre de l’Intérieur sur les questions relatives au maintien de l’harmonie religieuse à Singapour. Ces questions lui sont soumises par le ministre ou par le Parlement.

L’article 18 précise que: « Toutes les décisions du président et du ministre, et les recommandations du Conseil prises en vertu de la présente loi sont définitives et ne peuvent être remises en cause devant un tribunal. »

L’exécutif a donc ici le dernier mot et aucun recours devant le judiciaire n’est possible.  Par rapport aux autres éléments du cadre légal (l’ISA, le Sedition Act ou le Code pénal), le MRHA vise plus particulièrement les religions, mais les conséquences (‘punitions’) sont moindres.

Personne n’a encore été affecté par cette loi, mais en 2001, le ministre de l’Intérieur a révélé que le gouvernement aurait été prêt à le faire contre un certain nombre de chefs religieux qui avaient mélangé la religion avec la politique ou dénigré les autres religions lors d’incidents étant survenus dans les années 90.

Conseil pour l'harmonie religieuse

Straits Times du 22/08/2014

Il me semble important d’avoir des lois pour éviter les extrémismes ou le prosélytisme de certaines religions, mais on peut se poser la question de l’objet de certaines de ces lois: parfois ne s’agit-il pas plutôt de limiter l’influence politique des mouvements religieux? Séparer la religion de la politique, est-ce vraiment possible?

Certaines religions ont une vision de la société qui se traduit par des engagements politiques. On l’a vu par exemple lorsque Singapour a fait le choix d’accueillir 2 casinos. Les institutions religieuses se sont beaucoup exprimées contre ce projet, le lobby anti-casino comprenait le Conseil religieux islamique, la Fédération bouddhiste de Singapour, le Conseil national des Eglises, le Conseil représentatif des hindous et l’Eglise catholique.  En fin de compte, le gouvernement a fondé sa décision sur ce qu’il considère comme servant au mieux l’intérêt national: les gains économiques. Bien que déçus, les groupes religieux ont reconnu la légitimité du gouvernement dans une démocratie d’avoir le dernier mot et se sont un peu écrasés. A l’époque (en 2005), le ministre Yaacob Ibrahim, bien embêté, a demandé aux musulmans, par exemple, d’être pragmatiques et de respecter la décision du gouvernement, alors que l’islam condamne les jeux d’argent. Les groupes religieux se sont finalement engagés à travailler avec le gouvernement pour aider les joueurs compulsifs ou tout autre ‘dégât collatéral’ aux jeux d’argent.

Zainul Rasheed, Ministre d’État des Affaires étrangères, a décrit une fois le modèle «unique» de Singapour en tant que «laïcité avec une âme». Alors que la religion ne doit pas se mêler de la politique, inciter à la subversion ou nuire à l’ordre public; clairement la religion et la politique sont en lien et cette pratique est acceptée dans la république singapourienne.

 

La politique inter-religieuse de Singapour (1ère partie)

Singapour est à la fois un pays profondément laïque et religieux. Les diversités culturelles et religieuses sous-entendent des besoins et des objectifs différents et parfois même contraires. Dans une société où plus de 85% des citoyens se réclament d’une religion, on ne peut ignorer cette dimension de l’identité nationale. Les autorités ont donc mis en place un cadre à la fois rigide et accommodant pour faciliter une certaine harmonie religieuse. Je vous propose ici de faire un panorama de ces politiques mises en place pour vous donner une toile de fond de ce pluralisme à la singapourienne.

  1. Les fondations

Singapour est un jeune pays, indépendant depuis 1965. Lorsque le système légal fut mis en place, la population était déjà plurielle. Le multiculturalisme et la diversité religieuse ont donc été pris en compte dès la naissance de la cité-état. Parler en termes de races à Singapour n’est pas un problème, chacun a sa race bien identifiée sur sa carte d’identité. Lorsque je suis arrivé à Singapour, il y a plus de 23 ans, et que l’on m’a demandé ma race (pour des raisons administratives), je fus bien perplexe et il m’a fallu demander à la personne qui me proposait de remplir le formulaire de répondre à ma place : « Vous êtes caucasien ! » m’a-t-elle dit avec une surprise égale à la mienne. Reconnaître les différences raciales n’est pas vu ici comme une discrimination, mais plutôt comme un outil pour construire la cohésion sociale.

« Une des pierres angulaires de la politique du gouvernement est un Singapour multiracial. Nous sommes une nation constituée de citoyens de races différentes, et nos citoyens sont égaux quel que soit leur race, langue, culture ou religion. » [i]

De même, chaque religion a sa place tant qu’elle ne perturbe pas l’équilibre social. « La religion dans un état laïque comme Singapour ne doit jamais devenir une source de friction ou d’animosité entre les différents groupes religieux. » (Lee Kuan Yew, 1972)

A l’exception du christianisme, les autres ‘grandes religions’ représentées à Singapour sont en lien avec l’origine ethnique des fidèles. 51% des Singapouriens d’origine chinoise sont soit Bouddhistes, soit Taoïstes (les chinois représentent en tout 75% de la population), pratiquement tous les Singapouriens d’origine malaise sont musulmans (15% de la population), et les deux tiers des Singapouriens d’origine indienne (4% de la population totale) pratiquent l’hindouisme. Officiellement, il y a 10 religions reconnues ; il faudrait donc ajouter les 5 autres qui sont beaucoup moins représentées : les Sikhs, les Bahaïs, les Jains, les Zoroastriens et les Juifs.

Au lendemain de l’indépendance, les religions n’étaient pas perçues par le gouvernement comme une menace à la stabilité, mais plutôt comme une force potentielle dans la mise en place de valeurs morales dans une nation en rapide transformation (Rapport de Goh Keng Swee, 1967). Un cours d’études religieuses fut même mis en place dans les écoles dans le but de renforcer les valeurs morales (il a depuis été remplacé par un cours d’éducation civique).

Le gouvernement singapourien avait pourtant bien à l’esprit la fragilité de la cohabitation religieuse. Plusieurs évènements violents font partie de la mémoire nationale :

  • Les émeutes concernant Maria Hertogh

Ces émeutes ont commencé le 11 décembre 1950 et ont duré 3 jours, faisant 18 morts, 173 blessés. Maria Hertogh était une jeune fille de 13 ans, née d’une famille hollandaise catholique, mais élevée au sein d’une famille malaise musulmane, en partie à cause de la seconde guerre mondiale, son père étant militaire. Après la guerre, les parents biologiques de Maria ont voulu la récupérer, mais ce qui devait être une histoire de familles est devenu un débat national sur la sensibilité religieuse et le colonialisme qui a dégénéré en émeutes sanglantes lorsque le tribunal accorda la garde de l’enfant à ses parents biologiques.

  • Les émeutes lors de l’anniversaire du prophète Muhammad en 1964.

Lors d’une procession pour célébrer l’anniversaire du prophète Muhammad, il y eut une altercation entre des fidèles, en majorité malais, et des chinois. Le conflit devint violent, et même si cela ne dura pas très longtemps, il y eut 36 morts et 556 blessés. Un couvre-feu fut instauré pendant 11 jours et l’ordre fut rétabli après l’arrestation d’environ 3000 personnes ! En septembre de la même année, un conducteur de trishaw[ii] malais fut retrouvé mort, ce qui déclencha de nouvelles émeutes lors desquelles 13 personnes furent tuées et 106 blessées. Bien que ces émeutes aient un caractère racial, le fait que cela se soit passé lors d’une fête religieuse reste présent dans la mémoire collective.

SeptRiots

La politique gouvernementale concernant les religions est souvent très pragmatique. Il est régulièrement rappelé que l’identité nationale doit passer avant l’identité religieuse dans les cas où l’harmonie serait menacée. L’idée est donc de ne pas trop faire tanguer le bateau et éventuellement de demander aux religions de faire des concessions.

Les institutions s’efforcent de leur côté à prendre en compte la diversité religieuse, par exemple, les jours fériés sont à l’image de ce Singapour pluriel : le nouvel an chinois (2 jours) est d’origine confucéenne et fait partie des traditions chinoises, Vesak day célèbre l’anniversaire de Bouddha, Hari Raya Puasa correspondant à la fin du ramadan et Hari Raya Hadji (la fête du sacrifice) sont des célébrations musulmanes, Deepavali est la fête de la lumière pour les hindous, le vendredi Saint et Noël sont des fêtes chrétiennes. Les autres jours fériés sont pour la fête nationale (en souvenir de l’indépendance de Singapour, le 9 aout), la fête du travail et le 1er janvier. Les jours fériés sont donc un reflet de cette diversité de la société et favorisent la cohésion sociale, car tout le monde en profite.

Dans un deuxième chapitre, je vous parlerai du cadre légal mis en place pour ‘contrôler’ ou plutôt limiter les excès des institutions religieuses.


[i] Report of the Constitutional Commission 1966 (Singapore: Government Publications Bureau, 1966)

[ii] sorte de pousse-pousse