Nous sommes unis

Les mots face à l’horreur et la barbarie semblent parfois creux, mais les mots ont aussi un effet thérapeutique. Quand on a mal intérieurement, il est important de l’exprimer et même si cette expression est maladroite, elle aide à extérioriser la douleur pour éventuellement la soulager. Les attentats à Paris ont bien sûr un lien avec les religions, l’émotion est très forte à Singapour aussi. Je ne vais pas essayer d’être exhaustif sur le sujet, mais voici quelques réflexions…

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Pourquoi pleurer Paris et pas Beirut ou Bagdad?

Les réseaux sociaux débordent de réactions suite aux attentats à Paris le 13 novembre dernier. Vu de l’étranger, vu de Singapour, la France peut paraître loin et certains se sont demandé pourquoi les réactions étaient si fortes envers les massacres de Paris, alors qu’à Beirut ou en Irak il se passe des évènements similaires dont personne ne s’émeut. Mon ami Imran, un philosophe musulman, a une nouvelle fois trouvé des mots que je trouve très justes. Il s’adresse en particulier à ses frères musulmans (en majorité sunnites, comme lui) et ma traduction n’est peut-être pas très fluide, mais voici ce qu’il dit sur sa page Facebook:

« Suite aux attaques terroristes à Paris, je trouve qu’il y a beaucoup de confusion et que certains milieux ont réussi à piéger, en les culpabilisant, de nombreuses personnes pour avoir exprimer un simple sentiment de chagrin pour les Parisiens.

Tout d’abord, montrer son chagrin et sa solidarité avec Paris ne signifie pas que vous ne ressentez rien pour les autres victimes dans d’autres parties du monde. Cela ne signifie pas que certaines vies comptent plus que d’autres. Je trouve ça problématique parce que les gens ont des liens affectifs et des rapports différents envers chaque évènement, et il est impossible de montrer son chagrin et son soutien pour tous les problèmes qui affligent le monde.

Réfléchissez une seconde: si rien ne s’était passé à Paris, est-ce que ces mêmes personnes qui soulignent l’absence de soutien pour autre chose que Paris monteraient au créneau pour soutenir Beyrouth ou Bagdad? Je ne le pense pas.

Il est clair que certains milieux concentrent le problème sur «l’Occident» alors qu’ils sont discrets sur une chose: le silence des musulmans eux-mêmes sur les meurtres presque quotidiens de leurs frères musulmans par des musulmans. Et ces meurtres, nous l’oublions souvent, sont ciblés sur une communauté : les chiites. Qui vous a dit que la cible à Beyrouth était les chiites? Que presque tous les autres jours, les chiites en Irak, au Yémen, en Afghanistan et au Pakistan, ont été ciblés et massacrés? Est-ce que ces gens qui vous piègent en vous culpabilisant font partie des défenseurs des droits de ces chiites et font campagne pour eux? Non.

Vous voyez, nous sommes tous des hypocrites. Il ne faut pas se leurrer. Et si je vous disais qu’un écologiste arrive alors en demandant : « pourquoi êtes-vous en deuil pour les êtres humains tués alors que chaque jour une espèce va disparaître en raison de notre destruction de l’environnement; est-ce que les vies humaines sont plus importantes que les autres espèces? » Vous voyez, c’est un jeu stupide de dire «pourquoi ceci et pas cela ». C’est un jeu politique qui piège les gens ordinaires. Je ne veux rien avoir à faire avec tout ça.

Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de réel problème avec le déséquilibre des pouvoirs dans la géopolitique. J’en suis tout à fait conscient et je déplore le genre de politiques horribles que les superpuissances, avec des ambitions néo-impérialistes, ont imposées à certains états, en particulier au Moyen-Orient. Mais on ne peut pas sous-entendre que le soutien ordinaire pour les Parisiens s’assimile à de la complicité avec le néo-impérialisme. Cela va trop loin.

Donc pour résumer: laissez ceux qui veulent exprimer de la douleur avec Paris le faire. Que ceux qui veulent exprimer de la douleur pour Beyrouth le fassent. Que ceux qui veulent exprimer de la douleur pour Bagdad le fassent aussi. Que ceux qui veulent exprimer de la douleur pour Gaza le fassent. Que ceux qui veulent exprimer de la douleur pour les Rohingya le fassent. Que ceux qui veulent exprimer de la douleur pour les orangs outans le fassent. Que ceux qui expriment de la peine suite au décès de leur voisin de palier le fassent. Il n’est pas nécessaire de culpabiliser les autres en disant « pourquoi ceci et pas cela ? » Parce que de dire « je suis en deuil pour tous », même si c’est noble, ne signifie rien de plus que de la résignation. Imaginez qu’un de vos voisins ait été assassiné, et que tout ce que vous puissiez dire soit: « Je suis désolé pour tous ceux qui ont été assassinés », ce serait insensé.

Il y a un contexte pour tout. L’argument discursif sur les pouvoirs et la géopolitique peut être utilisé en d’autres lieux. Le deuil ne doit pas être politisé. »

Mohamed Imran Mohamed Taib

Fleurs déposées devant l'ambassade de France à Singapour

Fleurs déposées devant l’ambassade de France à Singapour

Messages de soutien

J’ai été très touché, et je suis sûr que c’est la cas pour de nombreux français vivant à Singapour et ailleurs, par les messages reçus par des amis, des étudiants ou des inconnus, me demandant si mes amis et ma famille en France avaient directement été touchés par les attentats. Je réalise en écrivant ces lignes que je n’ai moi-même pas demandé à mes compatriotes ce qu’il en était de leurs familles? Je me suis simplement dit que pas de nouvelle signifiait pas de mauvaise nouvelle.

Voici un message auquel j’ai particulièrement été sensible, il m’a été envoyé par la responsable des ressources humaines d’une des universités où je travaille:

Cher François,
Nous ne nous sommes pas rencontrés personnellement, mais je suis consciente que vous êtes membre à temps partiel de notre corps professoral et que vous avez actuellement une classe de français pendant ce semestre. Au nom de nous tous dans le bureau des Ressources humaines et de l’administration, je vous envoie cet email pour vous faire savoir à quel point nous avons été choqués et attristés par les événements tragiques qui se sont déroulés à Paris vendredi soir dernier.
Je comprends que vous êtes à Singapour depuis quelques années et que vous pouvez à bien des égards considérer Singapour comme votre maison, mais néanmoins j’espère vraiment que tout va bien pour vous, toute votre famille et les amis qui peuvent avoir été à Paris vendredi soir. Je souhaite sincèrement qu’aucun de ceux qui sont importants pour vous personnellement, aient été pris dans la tragédie.
S’il vous plaît n’hésitez pas à me contacter si il y a quelque chose que nous pouvons faire pour vous aider en cas de besoin.
Prenez soin de vous et recevez mes sentiments les meilleurs.

J’ai aussi reçu des messages de mes étudiants, comme celle-ci qui n’est plus dans ma classe depuis longtemps, mais qui m’envoie ce message dans son français imparfait mais tellement sincère:

Bonjour Professeur,

J’été attristé d’entendre parler de l’attaque terroriste à Paris . Je souhaite que votre famille et vos amis sont sains et saufs . Mes plus sincères condoléances aux familles qui ont perdu des êtres chers .

Difficile d’imaginer la douleur des ceux qui ont perdu un être cher dans un tel contexte. J’ai rencontré hier un français dont le cousin était au Bataclan. Il s’est pris 3 balles et a survécu, contrairement à son ami qui l’accompagnait. On a beau vivre à des milliers de kilomètres, tout cela est bien réel et nous affecte de bien des manières. En décembre prochain, j’envoie en France un groupe de 45 étudiants pour une immersion linguistique. J’y travaille depuis des mois, certains étudiants se posent la question de tout annuler, par crainte d’autres attaques… Je ne veux surtout pas me lamenter sur ma situation, ce serait indécent, mais je souligne simplement que ce qui se passe à l’autre bout de la planète a des répercussions multiples, et souvent très concrètes dans notre quotidien.

unis

Fraternité

J’ai repris en titre le slogan de mes amis de ‘Coexister’, car c’est la meilleure réponse à donner face à la barbarie. La solution n’est pas dans la division, il faut au contraire se rapprocher, fraterniser, et c’est ce à quoi nous travaillons dans le dialogue inter-religieux.

(Victor qui est dans cette vidéo est passé à Singapour, nous nous sommes rencontrés et je suis très admiratif du travail qu’il accomplit avec ses amis)

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