EiF: Un dialogue interreligieux basé sur des échanges en profondeur.

Sous l’habituelle moiteur singapourienne, c’est à 9h00 que je rejoins une trentaine de personnes devant la cathédrale du Bon Berger (Cathedral of the Good Shepherd). Nous nous sommes donnés rendez-vous pour visiter l’édifice nouvellement restauré. Parmi nous, il y a Aaron, un musulman dont le père était chrétien avant d’épouser sa mère et de se convertir à l’islam ; Thavam, une hindoue qui cherche depuis longtemps à approfondir la foi de sa mère qui se réduit souvent, selon elle, à des rites mécaniques et répétitifs ; Chew Lin, elle, vient d’une famille bouddhiste, mais elle est allée dans une école chrétienne et se dit aujourd’hui agnostique, mais très intéressée par la question du religieux… Tous font partie de l’EiF (Explorations into Faiths[1]), un groupe de jeunes adultes qui se réunissent régulièrement pour s’engager dans un dialogue interreligieux.

Quelques participants de l’EiF visitant la cathédrale du Bon Pasteur

J’ai découvert l’EiF il y a 6 ans. À l’époque, je souhaitais lever le pied par rapport à mes engagements professionnels et m’investir un peu plus dans ce qui a toujours été un de mes centres d’intérêt : le dialogue interreligieux. Bruno Saint Girons, prêtre des MEP, m’a alors conseillé de contacter l’EiF. Je me suis inscrit à une formation sur deux week-ends durant lesquels j’ai fait la connaissance d’une vingtaine de personnes désirant, comme moi, aller plus loin dans la rencontre de l’Autre. Aujourd’hui, je suis devenu ‘facilitator’, c’est-à-dire animateur de petits groupes de discussions sur des sujets sensibles souvent en lien avec la religion ou l’ethnicité.

Depuis 2007, l’EiF forme des ‘facilitators’, organise des conférences et des rencontres mensuelles sur des sujets de réflexion tels que « la foi et l’écologie », « la foi et l’orientation sexuelle », « la foi et la musique », etc… Le but est d’avoir un échange en profondeur, basé sur l’expérience de vie de chacun : « Comment ma foi, mes valeurs, influencent mon quotidien ? Comment je me situe par rapport au sujet proposé… ». Le dialogue commence parfois par la présentation d’une religion ou la visite d’un lieu de culte comme c’est le cas aujourd’hui.

Mabel, notre guide, est bénévole et à la retraite. Elle se présente et nous explique qu’elle a été baptisée à l’âge de 21 ans. Elle a vu un jour son prof de maths, un homme imposant qui lui tirait régulièrement les oreilles, s’agenouiller devant un Christ en croix. « Quel est ce Dieu devant lequel même mon prof de maths se met à genoux ? » s’est-elle alors demandé. Ce fut le début de son cheminement vers le baptême… C’est avec beaucoup d’enthousiasme que Mabel nous a parlé des premiers missionnaires français, à l’origine de la construction de la cathédrale. Elle mentionne en particulier Saint Laurent Imbert (MEP), le premier missionnaire catholique à se rendre à Singapour en 1821. La dédicace de l’église au Bon Pasteur provient de la note qu’il a écrite à ses confrères missionnaires, leur expliquant qu’il allait se rendre aux autorités pour sauver son troupeau de l’extermination pendant une période de persécution chrétienne en Corée : « Dans des circonstances désespérées, le bon berger donne sa vie pour ses brebis ». Il a été décapité le 21 septembre 1839. Les nouvelles de son martyre sont arrivées à Singapour lorsqu’on y cherchait un nom pour l’église et le ‘bon berger’ a été choisi. Aujourd’hui, la cathédrale abrite les reliques de Saint Laurent Imbert.

La cathédrale du Bon Pasteur récemment restaurée

Nous entrons dans la cathédrale. Heureusement, l’intérieur est climatisé. L’édifice a été béni et ouvert par le père Jean-Marie Beurel (MEP), le 6 juin 1847. Le père Beurel est également responsable de la fondation de la « Saint Joseph Institution », une école de garçons, et du « Holy Infant Jesus Convent », une école de filles. Comme nous l’explique Mabel, l’église catholique a à cœur le bien de la communauté au sens large, et on sent bien que Mabel a une admiration toute particulière pour le père Beurel qui s’est beaucoup démené pour mener à bien tous ses projets.

Après la visite, nous nous retrouvons dans une des salles de l’évêché pour deux heures de dialogue. Le thème du jour : « la foi et le dialogue interreligieux ». Certains participants sont nouveaux, invités par des amis ou simplement curieux de découvrir ce qui se dit dans ce type de rencontre. D’autres sont des habitués. Victor est anglican, mais se dit plus à l’aise chez les luthériens. Ariz est un jeune musulman ayant découvert la richesse de la discussion interreligieuse en partageant sa chambre d’étudiant avec un chrétien. Cheryl, notre animatrice principale aujourd’hui, est catholique et c’est elle qui a choisi ce sujet qui lui tient à cœur, elle a d’ailleurs invité son mari et son père pour l’occasion.

Après une brève présentation de chacun, Cheryl nous propose ‘d’accorder nos violons’ : « Nous allons nous engager dans un dialogue de vie et non dans un débat d’idées. Comment pouvons-nous mettre en place une atmosphère de confiance et de soutien afin que chacun puisse partager ce qu’il ressent ? Quelles attitudes et quels comportements devons-nous attendre les uns des autres afin d’avoir un dialogue significatif ». Les règles de l’échange émises par les uns et les autres sont alors affichées au tableau pour que chacun se sente concerné.

Engagement de chacun avant le dialogue

Le véritable dialogue se déroulera en petits groupes de 5 à 6 personnes autour d’un ‘facilitator’. Dans mon groupe, je commence par leur demander d’écrire un mot sur un post-it : « Notez un mot pour décrire une interaction interconfessionnelle, une rencontre que vous avez eue ou que vous avez décidé de ne pas avoir. » Par la suite, j’invite chacun à partager ce qui se cache derrière ce mot et la discussion s’amorce naturellement. Il s’agit avant tout d’un partage de vie et non d’un échange intellectuel sur les tenants et les aboutissants du dialogue interreligieux. L’une des personnes de mon groupe fait part de sa gêne : lorsqu’elle était à l’école, des chrétiens un peu trop prosélytes lui ont affirmé qu’elle irait en enfer si elle ne croyait pas en Jésus Christ ! Elle est hindoue et s’est sentie marginalisée par ses camarades de classe. Un autre nous explique qu’il est ravi de se retrouver dans ce genre de discussion aujourd’hui, car sa première expérience de dialogue interreligieux fut très superficielle selon lui. Il était allé à une rencontre de l’IRO (Inter-Religious Organisation), un organisme qui se veut indépendant, mais qui est en fait très lié avec le gouvernement et qui rassemble essentiellement des représentants officiels des 10 religions reconnues à Singapour…

Les rencontres de l’EiF sont très enrichissantes. Nous ne sommes pas là pour parler au nom de notre religion, même s’il peut y avoir parmi nous des experts dans le domaine, nous discutons simplement en tant qu’expert de notre vie, de notre expérience. Nous ne faisons pas de syncrétisme, il ne s’agit pas de dire que toutes les religions se valent. Les partages sont d’autant plus riches que chacun vit de sa foi ou de ses convictions. Personnellement, j’ai pu me rendre compte que ma foi catholique s’en trouve approfondie, car lorsque nous abordons un sujet, je ne peux m’empêcher de creuser la question sous le regard de ma foi, de ce qu’en dit l’Eglise, la Bible, etc…

Singapour apparaît souvent comme un modèle d’harmonie religieuse. Une étude comparative sur la diversité religieuse dans le monde[2] place Singapour à la première place des pays ayant la plus grande diversité religieuse, et tout se passe relativement bien en effet. Mais nous ne sommes pas à l’abri d’un grain de sable qui pourrait enrayer la machine. Que se passerait-il en cas d’attentat terroriste ? Serions-nous solidaires ou aurions-nous plutôt tendance à montrer du doigt et généraliser ?

Il est déjà 12h30, en grand groupe, chacun partage ce qu’il retient de nos échanges. Les odeurs de poulet au gingembre et de gambas à la sauce aigre douce entre dans la pièce. C’est l’heure du déjeuner. À Singapour, il est rare de ne pas commencer ou finir une rencontre par un repas. C’est le moment des discussions informelles entre les participants. Au fur et à mesure de nos rencontres les liens d’amitiés se renforcent. Finalement, n’est-ce pas là le cœur du dialogue interreligieux ? Comme le rappelait le pape François avec d’autres responsables religieux en Juin dernier[3], l’amitié entre les croyants est essentielle.

 

[1] https://www.facebook.com/ExplorationsintoFaith/

[2] http://www.pewforum.org/2014/04/04/global-religious-diversity/

[3] http://www.la-croix.com/Religion/Catholicisme/Pape/video-pape-souligne-lenrichissement-dialogue-interreligieux-2017-06-16-1200855570

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