Ouverture d’une enquête suite aux propos belliqueux d’un imam envers les juifs et les chrétiens

Les prédications religieuses qui incitent à la violence ou opposent une religion à une autre ne seront pas tolérées à Singapour, a déclaré le ministre de l’Intérieur, K. Shanmugam. Singapour vient en effet de rappeler l’importance que son gouvernement attache au respect d’une tolérance religieuse très stricte en réponse aux remarques qu’un imam aurait faites lors d’un sermon le mois dernier.

masjid-jamae-chulia-192934

La mosquée où le prêche a eu lieu: Masjid Jamae (Chulia)

Suite à une vidéo postée sur les réseaux sociaux, qui montre l’imam affirmant : « Dieu nous accorde la victoire sur les juifs et les chrétiens », le ministre de l’Intérieur a expliqué qu’une enquête avait été ouverte pour éclaircir le contexte dans lequel ces remarques avaient été faites. « Si l’imam a utilisé cette phrase pour dire, par exemple, que de telles phrases peuvent promouvoir la haine ou la violence envers les autres communautés et que cela n’est pas acceptable dans une société plurireligieuse, alors il n’y a rien à redire (…). En revanche, s’il a dit que les juifs et les chrétiens devraient être vaincus, et que Dieu accorderait la victoire aux musulmans pour illustrer sa position, c’est totalement inacceptable », a-t-il déclaré. Faisant référence à un couple chrétien condamné à huit semaines de prison en 2009 pour avoir distribué des tracts critiquant l’islam, K. Shanmugam a ajouté : « Le gouvernement est très strict lorsque les musulmans sont attaqués (…), il en est de même pour toute attaque contre les autres religions. »

Statut particulier des musulmans à Singapour

Les musulmans à Singapour, en majorité malais, représentent 15 % de la population et jouissent d’un statut particulier, inscrit dans la Constitution du pays (1) en raison de son histoire. Dans certains domaines juridiques tels que le mariage, le divorce ou le droit des successions, la communauté musulmane suit la loi musulmane, la charia, et l’Etat apporte son soutien à divers aspects de la vie religieuse telle que la construction de mosquées. Enclavé entre deux pays à forte majorité musulmane (la Malaisie et l’Indonésie), Singapour tient à respecter sa minorité de confession musulmane, entre autres pour ne pas attiser les tensions avec ses voisins. Dans le même temps, le gouvernement singapourien s’efforce de promouvoir un islam ouvert et respectueux de la dimension multireligieuse de la cité-Etat.

La vidéo portant le sermon controversé de l’imam a été publiée sur Facebook le 24 février dernier, par Terence Nunis, un converti musulman. Ce dernier critiquait l’imam pour son allocution et se demandait comment ce genre de remarques était possible à Singapour. Sa publication a déclenché une tempête. Certains ont soutenu sa position, tandis que d’autres l’ont vertement critiqué. Parmi ces détracteurs, Khairudin Aljunied, professeur agrégé au département des études malaises à l’Université nationale de Singapour (NUS), a publié sur sa propre page Facebook un dialogue imaginaire intitulé « L’imam et l’idiot de converti », dans lequel il reproche à Terence Nunis de ne pas être un bon musulman. Cela engendra une nouvelle vague de réactions…

Lors d’une session parlementaire, le 3 mars dernier, le ministre de l’Intérieur a réagi aux commentaires de l’universitaire : « La position et les actions de M. Khairudin sont tout à fait inacceptables. Il est intervenu sans vérifier les faits, sans vérifier le contexte, et il soutient une position qui est tout à fait contraire aux normes, aux valeurs et aux lois de Singapour. » Le professeur a depuis été suspendu de ses fonctions par l’université et sa page Facebook a été désactivée.

Suite aux commentaires enflammés arrivant sur sa page Facebook, le mufti de Singapour, le Dr Fatris Bakaram, a quant à lui décidé de mettre son compte hors ligne pendant une journée afin que les choses se calment un peu. Après son retour en ligne, le mufti a déclaré qu’il fallait prendre du recul pour réfléchir à la situation. « Personnellement, je ne suis pas d’accord avec l’approche adoptée par certains individus qui jouent sur le côté sensationnel de la vidéo (…), mais, quelle que soit notre opinion, il n’est pas approprié d’agir ou de commenter d’une manière qui blesse les sentiments ou crée un malaise public », a déclaré le Dr Fatris, avant d’ajouter que personne ne devrait donner une fausse image de l’islam ou de la communauté musulmane, laquelle s’efforce de développer l’harmonie entre les différentes communautés.

Les autorités singapouriennes font beaucoup d’efforts pour promouvoir la bonne entente et le respect entre les communautés religieuses, mais elles craignent les éléments isolés de la société qui, via les réseaux sociaux, parviennent à avoir un auditoire et fragilisent la cohésion sociale. Dénoncer les dérives et l’intolérance religieuse est fortement encouragé à Singapour, mais la méthode employée n’est pas toujours idéale, car elle contribue parfois à mettre de l’huile sur le feu. Yaacob Ibrahim, ministre chargé des Affaires musulmanes, résume ainsi le problème dans un message sur Facebook : « Il n’y a pas de place à Singapour pour l’extrémisme ou l’exclusivisme parce que nous encourageons le respect mutuel et l’harmonie. (…) S’il est juste de tirer la sonnette d’alarme quand on voit des actes répréhensibles, il faut aussi se demander si la manière dont cela est fait est appropriée, ou si elle sème plus de discorde et provoque des tensions dans notre société. Sur des sujets aussi sensibles, il serait préférable de s’adresser en premier lieu aux autorités plutôt que de passer par Internet. »

Désamorcer les conséquences sociales d’un éventuel attentat

Cette actualité prend place dans un contexte relativement tendu à Singapour. Le gouvernement vient de lancer la campagne « SGSecure », visant à préparer le public en cas d’attentat terroriste. « Soyons vigilant, il ne s’agit pas de savoir ‘si’, mais ‘quand’ », affirment des affiches placées dans les couloirs du métro et dans les quartiers résidentiels. De nouvelles caméras de vidéosurveillance, déjà très présentes, apparaissent dans les ascenseurs et les cages d’escalier. Dans son discours au Parlement, K. Shanmugam a également évoqué le contexte tendu dans la région, en expliquant comment la menace de l’Etat islamique en Irak et en Syrie (ISIS) s’était rapprochée de Singapour. Des attaques revendiquées par l’Etat islamique ont été menées en Indonésie et en Malaisie en 2016, et l’organisation terroriste semble vouloir cibler le Sud philippin. Un des objectifs de la campagne SGSecure est de prévoir l’après-attentat. Si jamais l’Etat islamique frappait Singapour, comment faire en sorte que les musulmans singapouriens ne soient pas montrés du doigt ?, s’inquiètent les autorités de la cité-Etat. Si c’était le cas, l’harmonie entre les religions, caractéristique de Singapour, pourrait voler en éclats.

stayUnited_icon

Un des logos de la campagne SGSecure

Le gouvernement singapourien affiche donc sa détermination concernant les questions religieuses. En parlant de ceux qui s’en sont pris de façon vulgaire et inacceptable au mufti de Singapour, le ministre de l’Intérieur a averti : « Nous surveillons de près les personnes qui font ces choses. Si leur conduite va trop loin et devient criminelle, des mesures seront prises. »

(1) Art 152 (2) de la Constitution : « Le gouvernement doit exercer ses fonctions de façon à reconnaître la situation particulière des Malais, qui sont les autochtones de Singapour ; il est par conséquent de la responsabilité du gouvernement de protéger, sauvegarder, soutenir, favoriser et promouvoir leur éducation, leurs intérêts politiques, économiques, sociaux, culturels et religieux, ainsi que la langue malaise. »

Dans mon portable (4)

Nouveau retour en arrière, à travers quelques photos prises avec mon téléphone…

8 avril 2016

histoire

Conférence sur la notion de ‘race’ dans les manuels scolaires singapouriens. Passionnant!

5 août 2016

naissance

naissance2

Conversation interreligieuse (organisée par ACCIRD), sur le thème: les rituels de la naissance. Chaque intervenant (une hindoue, un musulman, un chrétien, un bouddhiste et un taoïste) a présenté en 15 minutes ce qui est fait dans sa religion, et un temps de questions-réponses a suivi. La prochaine fois on parlera mariage…

13 août 2016

unconferenceEiF UnConference

Il s’agit d’une conférence sans sujet précis, si ce n’est que nous y parlons de religion, mais les participants proposent les sujets qui seront abordés en petits groupes, sans tabous.

14 août 2016

acm

Visite du Musée de la civilisation asiatique pour son exposition: « Le christianisme en Asie ». Fascinant!

20 août 2016

festivalDans le quartier chinois, pendant le mois des fantômes affamés.

13 octobre 2016

rome1

rome2Conférence organisée par ACCIRD, à l’occasion du passage à Singapour de l’évêque Miguel Ayuso, Secrétaire du Conseil Pontifical pour le Dialogue Interreligieux (CPDI). Il est accompagné du père Indunil Janakaratne Kodithuwakku Kankanamalage, son assistant au CPDI et du révérend Dr. Peniel Rajkumar, de l’Interreligious Dialogue and Cooperation, WCC. Dans le public, divers représentants des religions à Singapour étaient présents pour essayer de comprendre l’approche du pape François concernant le dialogue interreligieux.

14 octobre 2016

noelOrchard road, la rue commerçante de Singapour est déjà décorée pour Noël!

15 octobre 2016

terrorismeCommaCon 2016

J’ai eu le plaisir d’être l’un des ‘facilitators’ lors de cette conférence sur le thème du terrorisme. Un moment très enrichissant pour discuter en petits groupes de l’impact du terrorisme dans la vie quotidienne de chacun.

Nous sommes unis

Les mots face à l’horreur et la barbarie semblent parfois creux, mais les mots ont aussi un effet thérapeutique. Quand on a mal intérieurement, il est important de l’exprimer et même si cette expression est maladroite, elle aide à extérioriser la douleur pour éventuellement la soulager. Les attentats à Paris ont bien sûr un lien avec les religions, l’émotion est très forte à Singapour aussi. Je ne vais pas essayer d’être exhaustif sur le sujet, mais voici quelques réflexions…

attentats-de-paris-13-novembre-2015-720x437

Pourquoi pleurer Paris et pas Beirut ou Bagdad?

Les réseaux sociaux débordent de réactions suite aux attentats à Paris le 13 novembre dernier. Vu de l’étranger, vu de Singapour, la France peut paraître loin et certains se sont demandé pourquoi les réactions étaient si fortes envers les massacres de Paris, alors qu’à Beirut ou en Irak il se passe des évènements similaires dont personne ne s’émeut. Mon ami Imran, un philosophe musulman, a une nouvelle fois trouvé des mots que je trouve très justes. Il s’adresse en particulier à ses frères musulmans (en majorité sunnites, comme lui) et ma traduction n’est peut-être pas très fluide, mais voici ce qu’il dit sur sa page Facebook:

« Suite aux attaques terroristes à Paris, je trouve qu’il y a beaucoup de confusion et que certains milieux ont réussi à piéger, en les culpabilisant, de nombreuses personnes pour avoir exprimer un simple sentiment de chagrin pour les Parisiens.

Tout d’abord, montrer son chagrin et sa solidarité avec Paris ne signifie pas que vous ne ressentez rien pour les autres victimes dans d’autres parties du monde. Cela ne signifie pas que certaines vies comptent plus que d’autres. Je trouve ça problématique parce que les gens ont des liens affectifs et des rapports différents envers chaque évènement, et il est impossible de montrer son chagrin et son soutien pour tous les problèmes qui affligent le monde.

Réfléchissez une seconde: si rien ne s’était passé à Paris, est-ce que ces mêmes personnes qui soulignent l’absence de soutien pour autre chose que Paris monteraient au créneau pour soutenir Beyrouth ou Bagdad? Je ne le pense pas.

Il est clair que certains milieux concentrent le problème sur «l’Occident» alors qu’ils sont discrets sur une chose: le silence des musulmans eux-mêmes sur les meurtres presque quotidiens de leurs frères musulmans par des musulmans. Et ces meurtres, nous l’oublions souvent, sont ciblés sur une communauté : les chiites. Qui vous a dit que la cible à Beyrouth était les chiites? Que presque tous les autres jours, les chiites en Irak, au Yémen, en Afghanistan et au Pakistan, ont été ciblés et massacrés? Est-ce que ces gens qui vous piègent en vous culpabilisant font partie des défenseurs des droits de ces chiites et font campagne pour eux? Non.

Vous voyez, nous sommes tous des hypocrites. Il ne faut pas se leurrer. Et si je vous disais qu’un écologiste arrive alors en demandant : « pourquoi êtes-vous en deuil pour les êtres humains tués alors que chaque jour une espèce va disparaître en raison de notre destruction de l’environnement; est-ce que les vies humaines sont plus importantes que les autres espèces? » Vous voyez, c’est un jeu stupide de dire «pourquoi ceci et pas cela ». C’est un jeu politique qui piège les gens ordinaires. Je ne veux rien avoir à faire avec tout ça.

Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de réel problème avec le déséquilibre des pouvoirs dans la géopolitique. J’en suis tout à fait conscient et je déplore le genre de politiques horribles que les superpuissances, avec des ambitions néo-impérialistes, ont imposées à certains états, en particulier au Moyen-Orient. Mais on ne peut pas sous-entendre que le soutien ordinaire pour les Parisiens s’assimile à de la complicité avec le néo-impérialisme. Cela va trop loin.

Donc pour résumer: laissez ceux qui veulent exprimer de la douleur avec Paris le faire. Que ceux qui veulent exprimer de la douleur pour Beyrouth le fassent. Que ceux qui veulent exprimer de la douleur pour Bagdad le fassent aussi. Que ceux qui veulent exprimer de la douleur pour Gaza le fassent. Que ceux qui veulent exprimer de la douleur pour les Rohingya le fassent. Que ceux qui veulent exprimer de la douleur pour les orangs outans le fassent. Que ceux qui expriment de la peine suite au décès de leur voisin de palier le fassent. Il n’est pas nécessaire de culpabiliser les autres en disant « pourquoi ceci et pas cela ? » Parce que de dire « je suis en deuil pour tous », même si c’est noble, ne signifie rien de plus que de la résignation. Imaginez qu’un de vos voisins ait été assassiné, et que tout ce que vous puissiez dire soit: « Je suis désolé pour tous ceux qui ont été assassinés », ce serait insensé.

Il y a un contexte pour tout. L’argument discursif sur les pouvoirs et la géopolitique peut être utilisé en d’autres lieux. Le deuil ne doit pas être politisé. »

Mohamed Imran Mohamed Taib

Fleurs déposées devant l'ambassade de France à Singapour

Fleurs déposées devant l’ambassade de France à Singapour

Messages de soutien

J’ai été très touché, et je suis sûr que c’est la cas pour de nombreux français vivant à Singapour et ailleurs, par les messages reçus par des amis, des étudiants ou des inconnus, me demandant si mes amis et ma famille en France avaient directement été touchés par les attentats. Je réalise en écrivant ces lignes que je n’ai moi-même pas demandé à mes compatriotes ce qu’il en était de leurs familles? Je me suis simplement dit que pas de nouvelle signifiait pas de mauvaise nouvelle.

Voici un message auquel j’ai particulièrement été sensible, il m’a été envoyé par la responsable des ressources humaines d’une des universités où je travaille:

Cher François,
Nous ne nous sommes pas rencontrés personnellement, mais je suis consciente que vous êtes membre à temps partiel de notre corps professoral et que vous avez actuellement une classe de français pendant ce semestre. Au nom de nous tous dans le bureau des Ressources humaines et de l’administration, je vous envoie cet email pour vous faire savoir à quel point nous avons été choqués et attristés par les événements tragiques qui se sont déroulés à Paris vendredi soir dernier.
Je comprends que vous êtes à Singapour depuis quelques années et que vous pouvez à bien des égards considérer Singapour comme votre maison, mais néanmoins j’espère vraiment que tout va bien pour vous, toute votre famille et les amis qui peuvent avoir été à Paris vendredi soir. Je souhaite sincèrement qu’aucun de ceux qui sont importants pour vous personnellement, aient été pris dans la tragédie.
S’il vous plaît n’hésitez pas à me contacter si il y a quelque chose que nous pouvons faire pour vous aider en cas de besoin.
Prenez soin de vous et recevez mes sentiments les meilleurs.

J’ai aussi reçu des messages de mes étudiants, comme celle-ci qui n’est plus dans ma classe depuis longtemps, mais qui m’envoie ce message dans son français imparfait mais tellement sincère:

Bonjour Professeur,

J’été attristé d’entendre parler de l’attaque terroriste à Paris . Je souhaite que votre famille et vos amis sont sains et saufs . Mes plus sincères condoléances aux familles qui ont perdu des êtres chers .

Difficile d’imaginer la douleur des ceux qui ont perdu un être cher dans un tel contexte. J’ai rencontré hier un français dont le cousin était au Bataclan. Il s’est pris 3 balles et a survécu, contrairement à son ami qui l’accompagnait. On a beau vivre à des milliers de kilomètres, tout cela est bien réel et nous affecte de bien des manières. En décembre prochain, j’envoie en France un groupe de 45 étudiants pour une immersion linguistique. J’y travaille depuis des mois, certains étudiants se posent la question de tout annuler, par crainte d’autres attaques… Je ne veux surtout pas me lamenter sur ma situation, ce serait indécent, mais je souligne simplement que ce qui se passe à l’autre bout de la planète a des répercussions multiples, et souvent très concrètes dans notre quotidien.

unis

Fraternité

J’ai repris en titre le slogan de mes amis de ‘Coexister’, car c’est la meilleure réponse à donner face à la barbarie. La solution n’est pas dans la division, il faut au contraire se rapprocher, fraterniser, et c’est ce à quoi nous travaillons dans le dialogue inter-religieux.

(Victor qui est dans cette vidéo est passé à Singapour, nous nous sommes rencontrés et je suis très admiratif du travail qu’il accomplit avec ses amis)

Charlie à Singapour

Suite aux évènements du 7 janvier 2015 à Paris, on parle beaucoup de religions et du vivre ensemble… Le dessin de Plantu à la une du monde d’hier en est le reflet:

PlantuLes assassinats de Paris m’ont bouleversé, comme beaucoup, et j’ai encore du mal prendre du recul sur le sujet. Il me semble pourtant intéressant de voir comment cela résonne dans la société singapourienne…

Je ne pense pas vraiment me tromper en disant que pour beaucoup, c’est simplement une mauvaise nouvelle parmi beaucoup d’autres. Après tout, ils ne connaissent pas forcément Cabu, Wolinski et les autres. Quand on me demande ma réaction sur le sujet, je commence par expliquer comment Cabu et Wolinski font partie de ma jeunesse, que la caricature fait partie de la culture française depuis le 18ème siècle où on a commencé à représenter le roi en le ridiculisant, désacralisant ainsi l’autorité de droit divin, participant à ce qui deviendra la Révolution Française…

Le 8 janvier, Imran, un ami musulman postait sur sa page Facebook: « La liberté d’expression inclue la liberté d’offenser. Quand on se sent offensé, la façon de traiter avec le problème est de se demander:
1. Suis-je offensé parce que c’est vrai ou parce que c’est faux? Si vous êtes offensé parce que c’est vrai, alors faites face et revoyez vos convictions sur le sujet. Si vous êtes offensé parce que c’est faux, alors envisagez de contredire par des arguments rationnels.
2. L’offense est-elle intentionnelle ou non? Si ce n’est pas le cas, essayez d’expliquer pour corriger l’ignorance. Si c’est intentionnel, alors peut-être que le meilleur moyen est de l’ignorer (car souvent, l’offense intentionnelle est une façon d’attirer des réactions).
A partir du moment où vous répondez avec la colère et la violence, c’est fini. Il ne peut y avoir aucune justification pour la violence. Celui qui dit : « ils n’auraient pas dû offenser les musulmans en premier lieu » se trompe. Les tueurs ne méritent pas d’être justifiés ni défendus pour leur acte meurtrier. Condamner sans équivoque le crime est la seule chose à faire. »

Toujours le 8 janvier, le premier ministre singapourien, Lee Hsien Loong, envoya un message de condoléances au premier ministre français Manuel Valls : « Singapour condamne fermement cet acte de terreur sauvage. C’est encore un autre rappel de la menace posée par le terrorisme à toutes les sociétés civilisées, et il serait totalement faux d’invoquer la religion pour justifier une telle sauvagerie. Mes pensées sont avec le peuple français au cours de cette période difficile. »

Miel, un dessinateur singapourien a illustré les choses à sa manière comme beaucoup de caricaturistes à travers le monde: MielLe 12 janvier, le ministre des Affaires Etrangères, K. Shanmugam, s’est rendu à l’ambassade de France pour y signer un cahier de condoléances. La liberté d’expression n’est pas sans limites à Singapour, et le ministre a souligné de manière très diplomatique que Singapour n’était pas la France : « La liberté d’expression est une valeur universelle, mais pratiquée un peu différemment dans chaque pays. Compte tenu du contexte et des sensibilités historiques de Singapour, par exemple, la République a mis une limite à la liberté d’expression quand il y a insulte à une autre religion ou une race […]. Pour nous, nos limites sont nées de la menace communiste dans les années 50 et 60, des émeutes raciales qui ont eu lieu et de la fragilité de nos relations entre races et religions […]. Mais permettez-moi d’être clair, rien ne justifie les meurtres et j’ai demandé à notre ambassadeur à Paris de se joindre à la marche pour l’unité. »

"Soyons clairs, ce qui est arrivé n’a rien à voir avec la religion ... une race particulière ... une nation particulière. Il s’agit là de fous, de malades qui ont été endoctrinés."

« Soyons clairs, ce qui est arrivé n’a rien à voir avec la religion … une race particulière … une nation particulière. Il s’agit là de fous, de malades qui ont été endoctrinés. » K. Shanmugam

Le contexte singapourien est en effet différent, et les lois sont strictes et répressives en ce qui concerne la critique de la religion (voir mon article sur le sujet : La politique inter-religieuse de Singapour). Un autre dessinateur singapourien, Leslie Chew, illustre le sujet avec beaucoup moins de diplomatie:

J’ai été choqué d'apprendre l'attaque brutale à Paris.  C’est encore un autre rappel de la menace posée par le terrorisme à toutes les sociétés civilisées.  Nous condamnons fermement cet acte sauvage de la terreur…  et nous avons intensifié nos patrouilles de sécurité et de surveillance.  Les terroristes n’auront aucune chance ici!  Bien avant qu'ils puissent même attaquer nos caricaturistes, ceux-ci auront déjà été arrêtés par nous sur de fausses accusations de sédition!

J’ai été choqué d’apprendre l’attaque brutale à Paris.
C’est encore un autre rappel de la menace posée par le terrorisme à toutes les sociétés civilisées.
Nous condamnons fermement cet acte sauvage de la terreur…
et nous avons intensifié nos patrouilles de sécurité et de surveillance.
Les terroristes n’auront aucune chance ici!
Bien avant qu’ils puissent même attaquer nos caricaturistes, ceux-ci auront déjà été arrêtés par nous sur de fausses accusations de sédition!

Cela ne veut pas dire que ce qui s’est passé en France ne pourrait pas se produire ici. En Asie du Sud-Est aussi, on assiste à une montée du radicalisme religieux. Ce qui se passe par exemple chez notre voisin, la Malaisie, en matière de tolérance religieuse est inquiétant, et il suffit souvent d’un illuminé pour que le pire se produise.

J’espère que le drame que nous venons de vivre permettra de réveiller ou même d’éveiller les consciences à l’importance et l’urgence du dialogue inter-religieux. Pour conclure, je dirais que je me retrouve assez bien dans les mots de Frédéric Lenoir : « Lorsqu’un individu subit un puissant choc traumatique, il peut s’écrouler. Il peut aussi lutter et trouver dans l’épreuve de nouvelles forces qui l’aideront non seulement à se relever, mais aussi parfois à grandir et à se surpasser. On appelle cela la résilience. On peut appliquer ce concept aux peuples. Les Français, qui semblaient si déprimés, résignés et plus divisés que jamais, sont en train de se mobiliser – au-delà de tous les clivages politiques, sociaux et religieux – pour refuser la dictature de la terreur et défendre les valeurs phares de notre République : la liberté d’expression et l’acceptation de la diversité de pensée et religieuse. Bien que profondément choqués par ces actes de barbarie inouïe, ils répondent par la compassion, par l’envie de résister, d’être solidaires et de dire haut et fort « non » à toute forme de violence meurtrière qui tentent d’abattre ces principes. Les Français ont donc choisi la résilience plutôt que l’accablement ou la peur. » (Le Monde – Dimanche 11 – lundi 12 janvier 2015)

fusil