Thaipusam fait plus de bruit que d’habitude

Le festival hindou de Thaipusam est célébré surtout par les tamouls, en général en janvier ou en février. C’est l’occasion de fêter la victoire du Bien sur le Mal, mais ce qui est surtout très impressionnant, à Singapour, c’est la procession de 4 kilomètres de fidèles portant un kavadi (sorte de structure métallique dont les pointes reposent sur le corps à demi nu du pénitent). De nombreux fidèles portent les kavadis ou des pots de lait au cours de cette procession annuelle, soit pour expier leurs fautes, soit pour faire une demande précise ou encore simplement recevoir une bénédiction divine. En voici une photo que j’ai prise l’année dernière :

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Cette année, Thaipusam aura fait couler beaucoup d’encre… Tout a commencé par un accrochage durant la procession. Des musiciens accompagnaient un porteur de kavadi, et des policiers en civil leur ont demandé d’arrêter de jouer, car ce n’est pas autorisé durant la procession. Une altercation a alors suivi et 3 hommes ont été arrêtés pour obstruction aux forces de l’ordre. Après une première vague de rumeurs plus ou moins racistes, des questions intéressantes sont apparues dans les réseaux sociaux :

  • Pourquoi les instruments de musique ne peuvent-ils pas être utilisés pour aider les porteurs de kavadi au cours de Thaipusam?
  • Pourquoi les hindous sont-ils victimes de discrimination? D’autres groupes sont autorisés à jouer de la musique. Par exemple, la danse du lion durant le Nouvel An Chinois est accompagnée de beaucoup de ‘bruit’, et les Kompangs (sorte de tambours), accompagnent les mariages malais.

Comme souvent, lorsqu’une question sensible est posée, le gouvernement tente de calmer le jeu. Cette fois-ci, on a fait appel au ministre des affaires étrangères, un ‘indien tamoul’. K Shanmugam Sc, a posté un message sur sa page Facebook avec les explications suivantes:

« La plupart des gens ne réalisent pas, qu’à Singapour, toutes les processions religieuses à pied sont interdites. Cette interdiction a été imposée en 1964, après les émeutes (cf. mon article sur le sujet). Mais les hindous ont obtenu une exemption: les hindous ont été autorisés à trois processions religieuses: Thaipusam, Panguni Uthiram et Thimithi. Les processions religieuses hindoues passent par des routes principales. Aucune autre religion n’a ce privilège. Lorsque d’autres groupes religieux non-hindous font une demande pour faire des processions, celles-ci sont généralement rejetées. (…) Donc, premier point à noter: seuls les hindous sont autorisés à faire de grandes processions religieuses. »

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K Shanmugam Sc, ministre des affaires étrangères

Le ministre commence ici par montrer qu’il n’y a pas de discrimination envers les indiens, au contraire, ils sont privilégiés. Qu’en est-il des instruments de musique ?

« Les danses du lion, les kompangs et autres célébrations ont souvent lieu au cours d’événements communautaires sociaux. Ce sont généralement des événements non-religieux. De même, lors d’événements communautaires hindous, les instruments de musique sont également utilisés (…) mais ce ne sont pas des processions religieuses. L’interdiction des processions religieuses (par opposition à de tels événements communautaires / sociaux) est due au fait qu’il y a là une sensibilité particulière, le risque d’incidents est considéré comme élevé. (…) Bien qu’il y ait une interdiction générale des processions religieuses, parfois, l’autorisation peut être accordée pour des événements religieux, avec de la musique dans un lieu public. (…) Ce que j’ai exposé sont les règles générales, parfois des exceptions peuvent être faites sur la base des faits spécifiques. Mais la position de base est la suivante: en règle générale, les processions religieuses ne seront pas autorisées, sauf pour les trois festivals hindous. (…) Est-il justifié d’accepter les instruments de musique pendant la procession de Thaipusam, pour soutenir les porteurs de kavadi? C’est une question qui peut être débattue. Il y a eu des incidents dans le passé qui ont conduit au durcissement de la règle. Si les règles doivent être assouplies, et si la musique devait être autorisée pendant les processions de Thaipusam, c’est quelque chose que le HEB[i] devra étudier. »

Ce qui apparaît encore une fois ici, c’est le côté très pragmatique des autorités singapouriennes. Lorsqu’il y a un problème, on trouve une solution (parfois radicale comme l’interdiction), mais la règle n’est pas éternelle, si le contexte change, on peut s’adapter. Concernant la musique durant la cérémonie de Thaipusam, depuis l’année dernière, les musiciens sont autorisés à jouer au départ et à l’arrivée de la procession, à l’intérieur des temples. En fait, la musique n’est pas autorisée en chemin pour des raisons très pratiques : les retards que cela occasionne pour la procession qui dure déjà très longtemps et qui bloque des routes importantes, et aussi la compétition entre les groupes de musiciens qui se laissent facilement emporter par l’effervescence.

Les commentaires qui suivent l’article sur la page Facebook du ministre sont en général positifs, mais certains estiment néanmoins qu’il y a bien une discrimination. Pourquoi une procession musicale a-t-elle eu lieu à Boat Quay lors de la Saint Patrick ? La course de Formule 1 bloque aussi les routes et fait beaucoup de bruit. Lors des élections, les partis politiques se font entendre dans les rues, etc… bref, tout se mélange un peu et on sent bien que certains, se sentant lésés d’une manière ou d’une autre, tentent de mettre en valeur les contradictions des autorités. L’un des responsables du HEB me disait, il y a quelques jours, que son organisation était parfois un peu débordée par les réseaux sociaux où des jeunes se crispent et ne comprennent pas les décisions prises en haut lieu.

Thaipusam

Pas facile donc de prendre en considération la sensibilité des gens, le respect des lois, la sécurité du public et l’harmonie entre les communautés. Bizarrement, dans ce contexte, une autre question a été soulevée qui me semble très intéressante : pourquoi la fête de Thaipusam ne serait-elle pas un jour férié ? Une pétition en ce sens a été lancée et a récolté plus de 17.500 signatures en 5 jours.

Thaipusam était un jour férié jusqu’en 1968. Il y avait à l’époque 16 jours fériés à Singapour. Au lendemain de l’indépendance de Singapour, dans un contexte économique difficile et un avenir incertain, il a été décidé que le nombre de jours fériés serait réduit afin que les Singapouriens saisissent « chaque occasion pour apporter leur contribution à l’effort national pour rester économiquement viable, et travailler au progrès, même pendant les difficiles années à venir », avait dit E.W. Barker, le ministre de la justice de l’époque. Il avait continué en disant au Parlement que les opinions des diverses communautés religieuses avaient été prises en compte. « Les Hindous, par exemple, ayant eu le choix d’avoir soit Deepavali[ii] soit Thaipusam comme un jour férié, ont choisi Deepavali » avait-il dit. Les musulmans avaient retenu Hari Raya Puasa[iii] et Hari Raya Haji[iv], tandis que les chrétiens ont gardé Noël et le Vendredi Saint. Parmi les jours fériés abandonnés, figuraient le lundi de Pâques et l’anniversaire du prophète Mahomet. Singapour s’est donc retrouvé avec 11 jours fériés (comme en France). Mais il est intéressant d’entendre la suite du discours de Mr Barker:

« Comme je l’ai souligné plus tôt dans mon discours d’ouverture, en raison du retrait britannique (…) c’est l’une des mesures que nous prenons pour demander à notre peuple de travailler plus dur. Cela signifie vous, moi et tout le monde. (…) Si notre île prospère, je suis sûr que le gouvernement va me demander de revenir ici et ce jour-là, je serai heureux de proposer des amendements pour augmenter le nombre de jours fériés. Mais laissez-nous d’abord montrer que nous pouvons travailler dur et que nous méritons plus de vacances. »

En d’autres termes, M. Barker a déclaré que le gouvernement allait augmenter le nombre de jours chômés si la nation venait à prospérer. Ces paroles ont été prononcées au Parlement le 1er Août 1968. Depuis, le PNB de Singapour a été multiplié par 300 ! E.W. Barker est décédé en 2001, on ne peut donc plus faire appel à lui, mais peut-être serait-il temps de remettre en place certains jours fériés, pour lever un peu le pied et enlever ses doigts de l’engrenage du ‘toujours plus’…

Photo de 1927, lorsque la fête de Thaipusam durait 3 jours...

Photo de 1927, lorsque la fête de Thaipusam durait 3 jours…

[i] HEB : Hindu Endownment Board, sorte de conseil hindou pour l’organisation d’événements.

[ii] Deepavali: la fête de la lumière pour les hindous

[iii] Hari Raya Puasa célèbre la fin du Ramadan

[iv] Hari Raya Haji célèbre le pélerinage à La Mecque, la fête du sacrifice (L’Aïd el-Kebir)

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