Dans mon portable (3)

Retour en arrière sur quelques évènements des mois passés…

30 août 2015

L’Eglise Méthodiste de Kampong Kapor a invité des représentants des autres religions pour son festival annuel des chants religieux. J’y suis allé avec ma femme et mon fils pour représenter l’Eglise Catholique. Nous avons ensuite été invité à déjeuner ensemble dans un restaurant indien.

Yann, mon fils, prends des cours de dessin. Deux de ses profs se sont mariés. Yann assistait à un mariage musulman pour la première fois.

4 octobre 2015

Conférence pour les leaders de commutés sur le thème: « 50 ans d’harmonie: Réflexions et aspirations ». Organisée par onepeople.sg avec pour invité d’honneur le Premier Ministre de Singapour, Lee Hsien Loong. Il nous a fait un peu peur en nous parlant des menaces terroristes pouvant venir de la radicalisation dans nos pays voisins…

Du 16 au 20 novembre 2015

Le programme d’études des relations interreligieuses dans les sociétés plurielles [Studies in Inter-Religious Relations in Plural Societies (SRP) de l’Ecole S. Rajaratnam d’études internationales (RSIS)] a organisé un cycle de conférences sur 5 jours autour du thème « Religion, Conflit et Construire la Paix ». J’y ai participé au titre du conseil catholique diocésain pour le dialogue interreligieux. L’occasion de rencontrer des gens très intéressants, comme  Irfan Jamil, évêque anglican de Lahore au Pakistan.

Décembre 2015

Promenade dans le quartier d’Arab Street avec sa très belle mosquée.

13 février 2016

Je suis allé visiter le centre Jaïn de Jalan Yasin, avec des amis de l’EiF (Exploration Into Faiths). C’est une religion très intéressante, proche du bouddhisme, basée sur la non-violence. On a passé un bon moment à discuter pour essayer de comprendre cette religion peu connue. Pas facile par exemple de faire son service militaire quand on ne doit pas faire de mal à une mouche. J’ai eu un peu de mal à saisir la conception du temps chez les Jaïns.

5 mars 2016

Lors des célébrations pour le Nouvel An Chinois, un défilé a lieu, avec des chars multicolores. Cette année, un char était sponsorisé par l’IRO (Inter-Religious Organisation). On peut y lire « Parce que nous sommes différents, nous sommes unis », avec en toile de fond différents lieux de culte.

Le conseil catholique diocésain pour le dialogue interreligieux

Le conseil catholique diocésain pour le dialogue interreligieux (ACCIRD = Archdiocesan Catholic Council for Interreligious Dialogue), dont je fais partie, rassemble une douzaine de personnes et a pour objectif de promouvoir le dialogue religieux à Singapour, dans l’esprit du Concile Vatican 2. L’Eglise catholique développe depuis longtemps une théologie de la rencontre des autres religions, c’est un terrain de recherche passionnant. Nous célébrons d’ailleurs cette année les 50 ans de la déclaration Nostra Ætatele document qui donnent les bases des nouvelles relations entre les catholiques et les juifs, musulmans, bouddhistes et hindous.

Une phrase essentielle dans ce document historique fut la suivante: «L’Eglise  ne rejette rien de ce qui est vrai et saint dans ces religions. Elle considère avec un respect sincère ces manières d’agir et de vivre, ces règles et ces doctrines qui, quoiqu’elles diffèrent en beaucoup de points de ce qu’elle-même tient et propose, cependant apportent un rayon de la vérité qui illumine tous les hommes.» Ce fut un tournant remarquable. « Les années 70 ont marqué le début d’une nouvelle recherche née, un peu partout dans le monde, de la situation créée par l’interaction sans cesse croissante entre personnes de différentes fois religieuses » (Jacques Dupuis, Vers une théologie chrétienne du pluralisme religieux).

Le pape au Sri Lanka

Le pape François soulignait lors de sa visite au Sri Lanka en janvier dernier que le dialogue et la rencontre interreligieuses, pour être « efficaces », devaient « se fonder sur une présentation complète et sincère » des convictions respectives des uns et des autres. C’est à cette condition, a-t-il poursuivi, qu’« un tel dialogue fera ressortir combien nos croyances, traditions et pratiques sont différentes », préalable nécessaire pour accéder à une claire vision de « tout ce que nous avons en commun ». C’est alors, a-t-il ajouté, que « de nouvelles routes s’ouvriront pour une estime mutuelle, une coopération et, certainement, une amitié ».

C’est donc dans cet esprit que l’ACCIRD organise régulièrement des rencontres avec les responsables des autres religions. Nous les invitons par exemple à l’occasion de Noël pour prendre un verre ensemble et rappeler ce que Noël signifie pour nous.

accirdPlusieurs fois par an, l’ACCIRD invite les catholiques qui le désirent, à découvrir une autre religion. En septembre dernier par exemple,, nous sommes allés visiter le temple hindou de Sri Vairavimada Kaliamman (à Toa Payoh), avec une quinzaine de personnes. Une réunion d’information avait été organisée au préalable pour que les participants se connaissent et afin aussi d’expliquer la théologie catholique concernant les relations avec les autres religions. Gerald, employé à plein temps par le diocèse pour s’occuper de l’ACCIRD, propose régulièrement ce genre de rencontres. Nous avons cette fois-ci rencontré des hindous très au courant de leur religion, son histoire et ses rites. J’ai personnellement appris beaucoup de choses. N’étant jamais allé en Inde, je ne réalise pas assez l’immense diversité qui peut y exister. Il est facile d’imaginer l’Inde comme étant un pays compact et uniforme, avec une religion principale aux aspects bien définis. En fait, les pratiques originaires du Nord de l’Inde ou bien celles du Sud de l’Inde sont souvent très différentes, et cela se retrouve à Singapour, chaque temple a sa spécificité et les croyants ne vont pas forcément au temple le plus proche de chez eux, mais plutôt à celui qui correspond le mieux à leurs origines ou à leur spiritualité.

L’ACCIRD est en quelque sorte l’organe officiel pour représenter l’Eglise catholique de Singapour lors d’évènements impliquant les autres religions. Cela reste un travail un peu trop en surface à mon avis, car les religions ne se résument pas à leurs représentants, mais grâce aux nombreuses rencontres, on finit par développer des amitiés sincères et passer au delà du savoir théorique de la religion de l’Autre.

Suite aux attaques de novembre à Paris, une prière inter-religieuse a été organisée à Singapour, à l’initiative des musulmans. L’ambassadeur de France à Singapour, Monsieur Benjamin Dubertret était invité. Les dirigeants de plus de 50 groupes religieux ont signé une déclaration condamnant les actes de terreur. Ils ont dit des prières silencieuses pour les victimes et leurs proches. Monseigneur Philip Heng, responsable de l’ACCIRD était aussi présent (le deuxième à gauche sur la photo qui suit).

Prière inter-religieuse suite aux attentats parisiens

Prière inter-religieuse suite aux attentats parisiens

Les évènements auxquels nous participons sont nombreux, je n’en donne ici que quelques exemples. Ils témoignent d’une certaine vitalité dans les relations entre les religions à Singapour. Je n’ai pas le temps d’être présent à chaque fois, mais chaque rencontre est un véritable plaisir et on finit pas créer des liens d’amitiés sincères. Il ne s’agit pas de faire du syncrétisme, de tout mélanger ou bien de dire que toutes les religions ou idéologies se valent. En fait, c’est même le contraire qui se passe, car le fait de devoir expliquer régulièrement en quoi consiste ma religion et ce qui fait ma foi, m’oblige à approfondir les choses et à les exprimer de façon claire et intelligible. De même, découvrir la foi de l’autre m’oblige à questionner ma propre foi pour y retrouver l’essentiel et prendre conscience de ce qui fait la particularité de la foi chrétienne. C’est donc tout un cheminement personnel, à la fois spirituel et intellectuel, et comme je reste aussi profondément idéaliste, j’ose croire que nous participons à rendre le monde meilleur en encourageant le rapprochement, la fraternité, plutôt que la division et le conflit.

Pour suivre un peu ce que l’Accird fait, voici notre page Facebook: www.facebook.com/archCCIDsingapore

La cécité…, euh pardon, laïcité française

Le fondamentalisme n’est pas que religieux. La France depuis quelques temps nous donne de bons exemples de fondamentalisme laïc. La Liberté d’expression, que l’on a défendue suite aux massacres à Charlie Hebdo et dans une supérette casher en janvier dernier, n’inclut-elle pas la liberté de religion ? Egalité ne veut pas dire uniformité, et la Fraternité à mon sens exprime le souci de l’Autre, qui malgré sa différence est celui dont je me sens proche. Rappel des faits :

  • Novembre 2013 : une jeune fille voilée, membre de l’association interreligieuse Coexister, se voit refuser d’apporter son aide aux Restos du Cœur. Le port du foulard islamique enfreint la «charte du bénévole», selon l’association.
  • Décembre 2014 : Des crèches de Noël sont interdites dans des mairies. On ne veut pas d’emblème religieux dans un bâtiment public.
  • Mars 2015 : Un rabbin de Toulouse a failli ne pas pouvoir voter aux élections départementales, car il portait une kippa. Une responsable du bureau de vote y voyait une atteinte à la laïcité.
  • Mars 2015 : Des jeunes filles ne peuvent entrer dans leur collège à Montpellier car elles portent des jupes trop longues et celles-ci sont assimilables à des signes religieux.
  • Avril 2015 : La RATP décide de ne pas afficher une publicité pour le concert « Les Prêtres », car l’affiche mentionne que ce concert est au bénéfice des chrétiens d’Orient. Cette mention est dans un premier temps refusée au nom du « principe de neutralité du service public », mais la RATP fera machine arrière devant les nombreuses critiques, y compris celle de Manuel Valls qui dira : « Stop aux débats stériles ! Soutenons les Chrétiens d’Orient, victimes de la terreur obscurantiste. La RATP doit assumer ses responsabilités. »

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On pourrait citer d’autres exemples, mais ceux-ci me semblent intéressants. S’agit-il de cas isolés ? Sans doute, mais la fréquence de ce genre d’accrochages révèle un problème de fond : la montée de l’intolérance envers la présence du religieux dans l’espace public.

La laïcité serait-elle devenue paradoxalement une sorte de religion d’état ? Lorsque je vois la laïcité à la singapourienne, je ne peux m’empêcher de croire que la France se met le doigt dans l’œil. Bien sûr que la liberté religieuse ne doit pas encourager le prosélytisme, mais on peut très bien faire de la place à chacun, quel que soit sa particularité. Une laïcité inclusive est possible.

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Singapour doit aussi faire face régulièrement à des frictions concernant la place de chaque religion dans l’espace public. En 2013, par exemple, la question du port du voile pour les infirmières dans les hôpitaux publiques a fait débat. Le premier ministre a rencontré les associations et dirigeants religieux pour en discuter en janvier 2014. Il leur a alors dit que la position du gouvernement sur la question du voile n’était pas figée, se référant à l’évolution des attitudes, il a ajouté que des « arrangements seraient mise à jour ». Fidèle à l’approche pragmatique du gouvernement, M. Lee a affirmé qu’il était «convaincu que nous ne serons pas dans la même situation aujourd’hui et dans cinq ou dix ans (…). Il est préférable que nous continuions une évolution progressive et prudente (…). L’harmonie raciale dont nous jouissons n’est pas parfaite, mais elle est plus précieuse et plus fragile que nous le pensons. Travaillons dur pour la renforcer, de sorte que toutes les races puissent vivre heureuses ensemble comme un seul peuple uni. »

Le voile pour les musulmanes ou le turban pour les sikhs font partie du paysage singapourien, cependant l’expression religieuse vestimentaire n’est pas autorisée partout. Tout comme en France, il y a des règles, mais de manière générale, le signe extérieur de religiosité est accepté.

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La laïcité est « une conquête historique » et « la liberté de croire ou de ne pas croire, de changer de religion, de manifester ses convictions y compris en dehors de chez soi. Vous avez le droit d’afficher vos convictions syndicales, politiques, le club de football que vous soutenez… et y compris vos convictions religieuses. La neutralité ne s’impose pas aux gens dans la rue. » Seulement aux agents de l’État. Les limites étant la décence, la sécurité ou le trouble de l’ordre public. Ce n’est pas moi qui le dis, mais Jean-Louis Bianco, le président de l’Observatoire de la laïcité en France.

Pour conclure, je vous laisse avec cette photo du président de la République singapourienne Tony Tan Keng Yam (au centre), entouré par la Présidente du Parlement Halimah Yacob (à droite) et le juge en chef Sundaresh Menon (à gauche), à l’ouverture de la session parlementaire, le 16 mai 2014:

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Lee Kuan Yew et les religions

Lee Kuan Yew fut le premier ‘premier ministre’ de Singapour et il le resta pendant 31 ans ! Pour bien comprendre Singapour aujourd’hui, il est impossible d’ignorer la contribution de celui qui sera perçu encore longtemps comme le père de la nation singapourienne. Lee Kuan Yew est décédé il y a quelques jours, le 23 mars 2015. Je ne ferai pas ici son portrait, d’autres l’ont déjà fait, mais j’aimerais me pencher sur la question de sa perception du fait religieux, d’un point de vue personnel, car cela a inévitablement influencé la politique singapourien en la matière.

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Un pragmatiste jusqu’au bout.

Lors d’une conférence sur les laïcités singapourienne et française, organisée en lien avec l’ambassade de France, mon ami Imran fit une remarque très judicieuse : le système français semble basé sur des idéaux tels que la liberté, l’égalité et la fraternité, alors que le système singapourien a une approche très pragmatique. Les réflexions de Lee Kuan Yew concernant la religion me font penser à ce côté pragmatique, presque froid, y compris envers le questionnement philosophique (Les citations en italique dans cet article sont de Lee Kuan Yew). La mort de sa femme en octobre 2010 l’a beaucoup marqué et lorsqu’un journaliste lui demanda s’il pensait la retrouver dans l’au-delà, il répondit :

«Je souhaite pouvoir rencontrer ma femme dans l’au-delà, mais je ne pense pas que je le ferai. Je cesserai tout simplement d’exister comme elle a cessé d’exister – sinon l’autre monde serait surpeuplé. Le ciel serait-il un espace si vaste et sans limites que vous puissiez y mettre tous les peuples du monde morts au cours des milliers d’années passées? J’ai un gros doute là-dessus ». (2013)

En bon politique, l’homme était respectueux des religions, mais surtout pour mettre en avant leur contribution possible à la société. « Misant dans un premier temps sur le confucianisme traditionnel, il avait développé une pensée où les religions, quelles qu’elles soient, se devaient d’être au service d’un bien commun défini comme le développement économique et l’élévation du niveau de vie. » souligne le site d’Eglises d’Asie.

« Je ne me considère pas athée. Je ne nie ni n’accepte qu’il y ait un Dieu. Donc, je ne me moque pas des gens qui croient en Dieu (…). L’univers, dit-on, vient du Big Bang. Mais les êtres humains sur cette terre se sont développés au cours des 20.000 dernières années en êtres pensants, et sont capables de voir au-delà d’eux-mêmes et de penser par eux-mêmes. Est-ce le résultat de l’évolution darwinienne? Ou un acte divin? Je ne sais pas. » (2013)

Then-Prime-Minister-Mr-Lee-Kuan-Yew-visited-the-Temple-in-1962Ses parents avaient une religion : comme la plupart des chinois de l’époque, ils pratiquaient la religion traditionnelle du culte des ancêtres. Le père de Lee Kuan Yew fut converti au christianisme sur son lit de mort, par le plus jeune frère de ce dernier, un médecin.

« Je suis agnostique. J’ai été élevé dans une famille traditionnelle chinoise avec le culte des ancêtres. J’allais sur la tombe de mon grand-père le jour des morts qu’on appelle « Qingming ». Mon père m’emmenait, offrait de la nourriture et des bougies et il brûlait un peu de faux argent en papier (…). À la maison certains jours, à l’extérieur de la cuisine, il plaçait deux bougies près de la photo de mon grand-père. Mais en grandissant, j’ai tout remis en question parce que je pense que c’est de la superstition. (…) Après la mort de mon père, j’ai laissé tomber la pratique. » (2010)

popejohnpaul_stObservant la sérénité d’un de ses amis catholiques qui venait de perdre sa femme, Lee Kuan Yew lui demanda s’il avait un secret. Cet ami, Peter Ng, lui répondit qu’il pratiquait la méditation depuis des années. Un moine catholique, Laurence Freeman lui avait enseigné un style de méditation basé sur la relaxation et la répétition d’un mot ou d’une phrase pour faciliter le détachement. Lee Kuan Yew se mit alors à la méditation. Il rencontra même Laurence Freeman à plusieurs reprises (j’ai également bénéficié de l’une de ses formations lors d’un de ses passages à Singapour).

« Le mantra qu’ils ont recommandé était religieux. Ma Ra Ta Na, quatre syllabes, ‘Viens Seigneur Jésus’. Alors j’ai dit OK, je ne suis pas catholique mais je vais essayer. Il m’a dit que je pouvais prendre n’importe quel autre mantra, comme le bouddhiste ‘Om Mi Tuo Fo’, et le répéter. Pour moi, Ma Ra Na Ta est plus apaisant. J’ai donc utilisé Ma Ra Ta Na. Il faut être discipliné. Je trouve que cela m’aide à aller dormir après. (…) Un bon méditant va le faire pendant une demi-heure. Je le fais pendant 20 minutes. » (2010)

Encore une fois, c’est le côté pragmatique qui prenait le dessus, il n’était pas question de se laisser tenter par une quelconque spiritualité.

Les valeurs religieuses pour promouvoir l’harmonie.

Lee Kuan Yew s’est fait le chantre d’une démocratie façon asiatique. En prenant les concepts du confucianisme, il a voulu insuffler des valeurs morales spécifiques : la société est plus importante que l’individu, l’individu doit prendre soin de la société et les intérêts de la société doivent primer sur l’individu, ce qui est contraire au système occidental, selon lui, où « l’individu l’emporte sur tout, la liberté l’emporte sur tout, la liberté d’expression, la liberté de tout tolérer même au risque d’incommoder les autres. » (2009)

On pourra difficilement nier à Lee Kuan Yew le fait d’avoir réussi à créer une société harmonieuse malgré la grande diversité des individus qui la composent.

« Un trait distinctif de la religion et de la culture hindoue est sa tolérance des autres religions et cultures. Toutes les grandes religions et cultures du monde se retrouvent à Singapour. Les valeurs et les traditions de la charité chrétienne, la fraternité islamique, l’éthique confucéenne, et la recherche de l’illumination bouddhiste, tous font partie de l’environnement spirituel de Singapour. Tout le monde sait que la vertu n’est pas propre à une religion. Tant que nous prêchons et pratiquons la tolérance, l’harmonie et la liberté de religion, nous continuons à être en paix les uns avec les autres et nous progressons. » (1978)

LKY thumbs upA un journaliste qui lui faisait remarquer que la loi à Singapour allait jusqu’à réguler l’harmonie raciale et l’harmonie religieuse, M. Lee répondit simplement : « Oui, parce que vous pouvez avoir d’énormes problèmes une fois que les religions s’affrontent. »

Les religions, selon lui, ont un rôle à jouer dans la société, elles garantissent des valeurs morales. Par contre, dès qu’une religion met en danger l’ordre établi, le gouvernement doit intervenir pour calmer le jeu et parfois de façon brutale en arrêtant les fauteurs de troubles. J’ai personnellement l’impression que durant sa vie, il s’est surtout méfié de deux religions : les musulmans et les chrétiens.

Dans le livre ‘Hard Truths’ (Dures Vérités), M. Lee estime que les musulmans de Singapour ont rencontré des difficultés dans l’intégration en raison de leur strict respect des principes de l’islam, et il les a exhortés à « être moins strictes sur les observances islamiques ». « Je pense que nous progressions très bien jusqu’à ce que la montée de l’Islam arrive et si vous me demandez mes observations, les autres communautés s’intègrent plus facilement… » a-t-il ajouté. Face aux réactions, notamment celle de son propre fils, alors premier ministre, Lee Kuan Yew a dû corriger : « Les ministres et les députés, à la fois Malais et non-Malais, m’ont depuis dit qu’à Singapour, les Malais avaient en effet déployé des efforts particuliers pour s’intégrer avec les autres communautés, surtout depuis septembre 2001, et que ma remarque était obsolète » (Les Malais représentent la majeure partie des musulmans de Singapour).

A ce sujet, il fit une remarque intéressante en 1994 concernant la situation française. Le journaliste Fareed Zakaria lui demanda ce qu’il pensait de la situation française concernant le voile islamique. « Mon approche serait que, si une fille musulmane insiste pour venir à l’école avec son voile et qu’elle est prête à faire face au malaise, nous devrions être prêts à accepter l’étrangeté de la chose. Mais si elle rejoint les services douaniers où le fait d’avoir un look différent serait source de confusion pour les millions de personnes qui passent la douane, elle doit porter l’uniforme. Cette approche a marché à Singapour jusqu’à présent. »

RamadanLes chrétiens ont régulièrement eu des relations tendues avec les autorités singapouriennes. Un des évènements marquants de la période Lee Kuan Yew fut sans doute le ‘complot marxiste’ de 1987. Un groupe de travailleurs sociaux, en majorité catholiques, fut arrêté et accusé de vouloir renverser le gouvernement, alors qu’ils aidaient simplement des travailleurs immigrés et d’anciens prisonniers. Le livre de Guillaume Arotçarena, ‘Singapour vu d’en-bas’ (éditions Indes Savantes), qui vient d’être traduit en anglais à Singapour sous le titre ‘Priest in Geylang’ (éditions Ethos), raconte très bien ce qui s’est passé à ce moment-là.

Pour conclure je ne peux pas m’empêcher de dire que Lee Kuan Yew était un grand homme, comme on en voit peu. Il avait à cœur le bien être de son peuple et même s’il a dirigé Singapour d’une main de fer, les millions de Singapouriens qui lui rendent hommage ces jours-ci savent combien ils lui doivent. Singapour est aujourd’hui un pays où il fait bon vivre, c’est devenu ma patrie d’adoption et je me joins à l’émotion que provoque la disparition de Lee Kuan Yew. Lors du cortège funéraire, parmi les porteurs du cercueil se trouvait mon ami Aaron (le moustachu sur la photo suivante). Aaron est un des piliers d’une organisation interreligieuse à laquelle j’appartiens (EiF, Explorations into Faith). Dans un email reçu de sa part il y a quelques jours, il concluait à propos de Lee Kuan Yew : « C’était une grande figure et il a touché chacun d’entre nous d’une façon ou d’une autre, et même s’il n’a sans doute jamais entendu parler de l’EiF, je crois qu’il aurait approuvé le caractère multiculturel de notre travail. »

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Dans mon portable (2)

Cette rubrique reviendra de temps en temps… Il s’agit de partager quelques photos prises avec mon téléphone ou bien mon appareil photo. Une image vaut parfois bien plus que mille mots, même si elle n’est pas de très bonne qualité.

29 décembre 2014

Moine bouddhiste devant la crêche

C’est devenu une tradition. A l’occasion de Noël, l’église catholique de Singapour invite des représentants de différentes religions à l’église de Saint Ignace (qui a une des plus jolies crêches de Singapour), pour une petite cérémonie avec des chants de Noël dans l’église. Le tout est suivi d’un repas avec une animation festive (jeux, cadeaux).

Noel 2014L’archevêque de Singapour, William Goh, a fait un sermon sur la signification de Noël pour les chrétiens.

7 février 2015

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Organisés par les hindous l’année dernière, les catholiques cette année et les taoïstes l’année prochaine, ‘Les jeux de l’harmonie‘ sont l’occasion d’une rencontre sportive et ludique.

P1010868Les représentants religieux sont là pour apporter leur soutien à l’événement. « Lorsque vous vous retrouvez et faites du sport ensemble, vous développez des liens d’amitiés, et vous apprenez à vous connaître les uns les autres tout en venant de différentes communautés. C’est tout l’esprit et les raisons pour lesquelles nous avons commencé ces Jeux de l’harmonie. » a commenté M. Lawrence Wong, le ministre de la jeunesse et de la culture, présent pour l’occasion.

8 mars 2015

Sortie de messe

Au fond à gauche, une femme musulmane portant le voile aborde des chrétiens à la sortie de l’église du Saint Esprit. Elle est bénévole dans un hospice catholique et participe à une collecte de fonds pour cet établissement: l’Assisi Home. Je n’ai pas pu résister à prendre discrètement une photo: une musulmane à la sortie de la messe collectant des fonds pour un centre chrétien… A Singapour, ça ne surprend qu’un petit peu.

La mise en boîtes

Singapour est sans cesse à la recherche de son identité. Qu’est-ce que cela veut dire ‘être Singapourien’? Qu’est-ce qui rend Singapour unique? Y a-t-il une culture spécifiquement singapourienne. Au moment où Singapour s’apprête à fêter ses 50 ans, ces questions refont surface et alimentent un débat passionné et passionnant. Récemment, dans un journal local (‘Today’), plusieurs articles intéressants se sont succédés sur ce qui fait à mon avis une des spécificités de Singapour : sa diversité malgré sa taille.

uniquely_singaporeTout a commencé avec un cours d’éducation sexuelle en école secondaire qui a fait des vagues, il y a quelques semaines… Une étudiante a écrit à son école pour se plaindre des stéréotypes véhiculés par ce cours, son message posté sur sa page Facebook a fait le tour de l’île et l’organisation responsable du cours, Focus on the Family, a été montrée du doigt. Le fait que cette organisation soit chrétienne n’a pas arrangé les choses, on a parlé d’une minorité essayant d’imposer ses valeurs conservatrices à la majorité.

Utiliser des stéréotypes pour expliquer des choses complexes telles que les relations entre hommes et femmes est une approche qu’on peut juger simpliste, mais poussons un peu plus loin le raisonnement. Si affirmer que les femmes disent le contraire de ce qu’elles pensent et que les hommes sont contrôlés par leurs hormones dérange, qu’en est-il de ceux qui proclament sans problème que les malais divorcent plus que les autres ou que les indiens sont alcooliques ? C’est ce qu’essaie de souligner Dr Nazri Bahrawi, professeur à l’Université Nationale de Singapour, dans un article fort intéressant : ‘Breaking out of Singapore’s little boxes’.

« Ici se trouve ce qui est peut-être le plus grand obstacle à l’harmonie de Singapour : son obsession avec les « petites boîtes ». Je veux parler ici de l’irrésistible tendance à réduire la complexité des identités humaines à des catégories bien délimitées. Une telle impulsion s’est exprimée de façon stridente dans les tensions sociales sur l’ethnicité et le sexe. »

J’ai moi-même fait des études en sociologie, et je dois dire que les statistiques et la catégorisation sont des outils bien pratiques pour expliquer les phénomènes de société, mais on risque fort de passer à côté de la complexité de la nature humaine en ayant une vision trop simpliste et en mettant les gens dans des boîtes.

Dr Bahrawi affirme que l’harmonie ethnique à Singapour est en pleine mutation. Le modèle issu des années 60, le fameux C-I-M-O, Chinois-Indiens-Malais et Others (Autres), sur lequel beaucoup de mesures sociales sont basées, ne tient plus la route. La forte immigration et l’augmentation des mariages entre ‘races’ ont changé la donne. Le problème n’est plus une question de racisme, mais plutôt de racialisme.

« Le racisme est une pratique nuisible qui déshumanise les gens sur la base de la couleur de la peau. Il peut être clairement identifié en tant que discours de haine. Le racialisme, quant à lui, semble rationnel et pratique. Il postule que les races ont des traits essentiels, prouvés par des évidences empiriques, telles que des performances en éducation et des indicateurs de santé. Ainsi, le racialisme catégorise les gens d’une manière claire dans des « boîtes » gérables.

Bien que les deux soient alimentés par des stéréotypes, le racisme n’est pas accepté alors que le racialisme passe beaucoup mieux. C’est pour cette raison que le racialisme est un problème plus important que le racisme à Singapour.

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Je ne connaissais pas ce terme, mais je trouve qu’il est intéressant pour décrire la situation singapourienne. Wikipedia a un article intéressant sur le sujet. Le racialisme conduit éventuellement au racisme, mais il permet de se dédouaner et est un peu plus présentable. « Raciste ? Moi ? Jamais ! », mais qui n’a jamais commencé une phrase en disant : « Ah, les chinois sont … » ou « Les malais ont l’habitude de… » ?

Dr Bahrawi prend l’exemple des conséquences des émeutes qui ont eu lieu dans le quartier indien l’an dernier. L’interdiction de l’alcool qui a suivi, dans un quartier populaire avec les travailleurs migrants d’Asie du Sud, a alimenté le cliché de «l’indien ivre», encore un stéréotype péjoratif qui peut être justifié par des comportements observables. Mais, ajoute-t-il : « En Malaisie coloniale, les Britanniques avaient veillé à ce que le grog, ou encore l’alcool de noix de coco ou d’huile de palme, soit facilement accessible aux ouvriers des plantations de l’Inde du Sud. Une dépendance à l’alcool est apparue parmi ces travailleurs, le grog est ainsi devenu « leur appât et leur servitude», ainsi que le souligne le sociologue Syed Hussein Alatas dans son ouvrage : ‘Le mythe de l’autochtone paresseux’. L’histoire peut ici raconter un « trait » spécifique attribué aux indiens. » et encore véhiculé aujourd’hui.

Peut-être serait-il temps de penser en dehors de ces boîtes, comme le dit bien l’expression anglaise : « to think out of the box ».

Quelques jours plus tard, un article de Nur Diyanah Anwar, chercheuse à l’Université Technologique de Nanyang, suggère que le modèle CIMO est trop rigide et constitue un obstacle à l’assimilation de nouveaux citoyens. « La catégorie ‘Autres’ est en expansion, mais le terme simplifie et aplatit la diversité de ces nouveaux citoyens. » Cette catégorie, à l’origine utilisée pour désigner principalement les Eurasiens, comprend maintenant de nouveaux citoyens aussi différents les uns des autres que peuvent l’être des Philippins, des Allemands et des Camerounais.

En réaction à ces deux articles, Luke Lu, étudiant en doctorat avec le King’s College de Londres, soutient que la solution pour éviter les stéréotypes n’est pas d’abandonner nos étiquettes et nos identités. « Le point clé est qu’il n’y a pas de réalité objective dans des catégories telles que la race. Pour le sociolinguiste Suresh Canagarajah, ce sont des constructions qui sont toujours ouvertes à la reconstitution et au ré-étiquetage. Ils changent souvent. La raison pour laquelle les catégories changent souvent est que les conditions sociales ne sont jamais stables et toujours en mouvement. » Ce qu’il faut éviter en fait, c’est de tout vouloir simplifier. « Comme le démontre Dr Bahrawi, la compréhension du Singapourien moyen de la diversité et du multiculturalisme est en quelque sorte trop simpliste et incompatible avec nos réalités vécues. C’est cette idée fausse de la diversité qui conduit à des stéréotypes et à d’éventuels malentendus interculturels. »

Pledge

…indépendamment de la race, de la langue ou de la religion, pour construire une société démocratique… (extrait de la promesse faite tous les matins par les enfants dans les écoles singapouriennes)

La réalité est en effet très complexe, il me suffit de penser à mes amis malais par exemple, pour percevoir qu’au sein d’une même communauté la diversité est de mise. « C’est seulement quand nous comprenons la diversité entre nous que nous pouvons finalement abandonner les stéréotypes envers les autres dans la vie quotidienne. Reconnaître la super-diversité à Singapour, et l’enseigner, voilà une solution. » Conclut Luke Lu.

J’aime bien ce terme de ‘super-diversité’, tellement caractéristique de Singapour. A mon avis, cette volonté de tout simplifier est une tendance très humaine, elle a pour but d’essayer de comprendre des choses complexes et étranges. Chaque individu est unique, mais nous évoluons tous dans un groupe humain bien particulier et cela façonne aussi notre personnalité et nos comportements. Catégoriser en termes d’origine raciale est choquant de prime abord pour un français qui arrive à Singapour et doit faire figurer sa race sur sa carte d’identité. Pourtant, cela a sans doute eu des effets positifs dans l’organisation de cette société où de nombreuses communautés vivent en paix. Il n’y a pas vraiment de phénomène de ghettos, les quotas ethniques ont permis de mélanger les gens et d’encourager les relations humaines.

Ce sont des questions difficiles : le concept de race veut-il encore dire quelque chose aujourd’hui ? Peut-être que la notion de culture serait plus utile et moins chargée d’affect. Quelle est la race de mon fils par exemple ? On ne le sait toujours pas, car lors de sa naissance on ne nous a pas demandé de la mentionner sur son acte de naissance, on devra faire un choix lorsqu’il aura 15 ans, pour sa carte d’identité. Un célèbre blogueur local, Alex Au, a un très bon article sur le sujet… Au niveau politique, est-il bon d’utiliser des critères de différenciations ethniques pour imposer le mélange ? C’est quelque chose qui a plutôt bien marché jusqu’ici à Singapour, mais la population ayant évoluée, ne faudrait-il par revoir ces critères ou même les abandonner ? Singapour va avoir 50 ans, l’âge d’une certaine maturité, espérons que les années à venir seront des années de sagesse…

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Je n’ai pas beaucoup parlé de ‘religions’ cette fois, mais il me semble que le sujet est essentiel pour comprendre un peu mieux le contexte de ce ‘Singapour au pluriel’. Par ailleurs, les questions que pose le ‘vivre ensemble’ à Singapour ont une dimension universelle et je me demande parfois si on ne devrait pas se les poser un peu plus en France, à l’heure où le Front Nationale devient un parti comme les autres…

Le Pen

Le Ramadan et les bouddhistes

La semaine dernière, j’étais invité à une cérémonie hors du commun. Je n’ai pas pu y aller, mais je ne peux pas m’empêcher de souligner l’intérêt de l’événement : La Loge Bouddhiste de Singapour a fait un don de S$69.000 (40.000 €), pour les 69 mosquées de Singapour, ainsi que 20 tonnes de riz quelques jours avant le début du Ramadan.

ImageCe n’est pas la première fois que cela arrive. Depuis 1993, La Loge Bouddhiste de Singapour a donné plus de 9 millions de dollars (5,3 millions d’euros) à la communauté malaise de Singapour, sous forme de bourses d’études ou de soutien à des projets caritatifs…