Singapour est un singulier laboratoire interreligieux

Article publié dans La Croix.

Dorian Malovic, le 19/07/2017

La diversité ethnique et religieuse de la cité–État de presque 6 millions d’habitants encourage le gouvernement à une tolérance vis-à-vis de tous.

IRO

Bénédiction des dix représentants religieux avant le Grand Prix de Formule de 1 de Singapour. / E. Su/Reuters

De notre envoyé spécial

« Les prédications religieuses qui incitent à la violence ou opposent une religion à une autre ne seront pas tolérées à Singapour », a lancé le ministre de l’intérieur, K. Shanmugan, en février dernier lorsqu’un imam a tenu des propos diffamatoires sur les juifs et les chrétiens. L’imam venu d’Inde a été condamné à payer une forte amende et a été ramené à la frontière. De la même façon en 2009, un couple de chrétiens avait été condamné à huit semaines de prison pour avoir distribué des tracts critiquant l’islam. « Le gouvernement est très strict lorsque les musulmans sont attaqués (…) et il en est de même pour toute attaque contre les autres religions. »

Le Père Bruno Saint Girons des Missions étrangères de Paris (MEP), à Singapour depuis des années, ne s’étonne pas de l’attitude très claire du gouvernement de ­Singapour à l’égard des religions et du respect mutuel que chacun doit montrer. « Ici on ne plaisante pas avec les religions qui toutes ont leur place sur un petit territoire et où se côtoient tant d’origines ethniques et près de dix croyances différentes (1). De la même façon les propos racistes sont condamnés par la justice. » Membre de la commission diocésaine pour le dialogue interreligieux et l’œcuménisme, il participe activement à des cercles interreligieux, des rencontres, des échanges, « très souvent à l’initiative des musulmans d’ailleurs, c’est très précieux et je peux dire que se vit ici un véritable laboratoire interreligieux unique en son genre». Pour lui cette démarche dépasse « la simple tolérance », il s’agit de faire coexister de multiples différences avec « sincérité ».

Dans un contexte singapourien singulier, 5,6 millions d’habitants sur un petit territoire de la taille de Paris et de la petite couronne, « l’harmonie sociale et l’unité du pays » a toujours été le mot d’ordre du régime depuis l’indépendance en 1965. Pour André Ahchak, porte-parole de l’archevêché de Singapour, « le gouvernement encourage et soutient le dialogue entre toutes les religions afin que chacun sente sa responsabilité et le rôle qu’il a à jouer afin de maintenir une bonne entente, source de paix et de compréhension mutuelle ».

Le philosophe écrivain musulman Imran Mohamed, 40 ans, un modèle d’engagement interreligieux à Singapour, ne dit pas autre chose : « Ici à Singapour ce dialogue et ces échanges entre bouddhistes, hindous ou chrétiens ne sont pas une chimère, ce ne sont pas que des mots faits pour nous rassurer, il se vit dans la réalité. » À une époque où la menace terroriste islamique se fait sentir de plus en plus en Asie du Sud-Est, il prend son rôle de pédagogue et de « passeur de savoir » très au sérieux. Il y va de l’harmonie religieuse à Singapour.

Dorian Malovic

Pour une histoire de maillot de bain.

Je ne pensais pas en parler ici, mais puisqu’il s’agit du savoir vivre ensemble avec les autres religions, que cela se passe en France, ma chère terre natale, et qu’on en parle jusqu’à Singapour… Voici quelques mots et beaucoup d’images sur le sujet…

Cet été, la France se ridiculise donc aux yeux du monde en obligeant des femmes à se déshabiller pour aller à la plage. Cela fait couler beaucoup d’encre (par exemple à Singapour : ici ou ), c’est une affaire locale qui est devenue nationale, puis internationale. Pourtant, le nombre de femmes portant le burkini est tellement infime que les médias français ont dû aller chercher des photos en Turquie pour illustrer ce sujet d’atteinte aux bonnes mœurs. Plusieurs millions de français sont musulmans, c’est la deuxième religion en France, après le catholicisme. Quand va-t-on accepter qu’ils font partie de l’identité moderne de la France ? Quand va-t-on apprendre à vivre ensemble au lieu de souffler sur le feu de la division ?

« À partir du moment où nos ancêtres ont colonisé (ont fait l’erreur de coloniser, d’après moi), nous avons à en porter la responsabilité et les conséquences. Voilà des sociétés entières, de confession musulmane et bien souvent de langue française, qui sont amenées à venir chez nous parce que nous les y avons attirées. Ce serait incroyable maintenant de ne pas vouloir vivre avec elles. » Chantal Delsol, philosophe et historienne des idées. Article du 26/8/2016

Les attentats terroristes en France n’ont fait qu’apporter de l’eau au moulin de ceux qui étaient déjà allergiques à tout ce qui est musulman. Je comprends l’anxiété de certains de mes compatriotes.  L’islam ne leur est pas familier, ces femmes qui se couvrent la tête apparaissent dans leur environnement comme un cheveu sur la soupe. Une femme voilée représente un symbole qu’on a du mal à comprendre et qu’on interprète hâtivement comme une soumission de la femme à l’homme. Dans un futur proche, j’envisage d’ailleurs d’écrire un article pour expliquer un peu ce que veut dire le port du voile, quel est son origine, et surtout donner la parole à celles qui le portent ici, à Singapour. C’est un point qui m’a longtemps posé question dans la religion musulmane, et j’ai donc pas mal creusé pour essayer de comprendre. En attendant,

« Il y a quelque chose qui donne le tournis dans ces arrêtés d’interdiction du burkini qui fleurissent sur le littoral français. L’évidence de la contradiction – imposer des règles sur ce que les femmes peuvent porter sur la base de l’idée qu’il est injuste pour les femmes de devoir obéir à des règles sur ce que les femmes peuvent porter ». Amanda Taub, The New York Times, 18 août 2016

Cet article du New York Times analyse très bien la difficulté que certains français ont à remettre en cause ce qui fait leur identité nationale. Celle-ci ne se résume plus à ‘nos ancêtres les gaulois’ ou encore à la ‘France fille aînée de l’Église’. Un français d’origine maghrébine et de confession musulmane ou encore un enfant de réfugiés vietnamiens et de confession bouddhiste sont pleinement français. Ils sont le fruit de notre histoire de France qui passe par un passé peu glorieux de colonisateur. Que veulent dire les mots ‘Liberté, Égalité et Fraternité’ si on ne peut accepter l’autre dans sa différence? On peut ne pas être à l’aise en voyant une femme portant un burkini ou encore une femme aux seins nus se promenant sur la plage, mais cela est avant tout révélateur de ce qui se passe dans notre tête, nos frustrations et nos peurs. Interdire une tenue plutôt qu’une autre, soi-disant parce que cela va à l’encontre des valeurs de la République me semble très subjectif, et je ne vois pas vraiment en quoi l’ordre public est menacé. Les islamistes d’ISIS doivent se réjouir de la façon dont on marginalise les musulmans en France, cela leur donne de bons arguments pour recruter des volontaires qui sont souvent justement des jeunes se sentant incompris et exclus…

Voici une petite collection de dessins et de photos apparus sur la toile pour illustrer le sujet et mettre en valeur le ridicule de la situation…

Comme le soulignent ces dessins, il y a des problèmes bien plus importants en ce moment, mais apprendre à coexister est aussi essentiel, et si toute cette histoire pouvait alimenter un débat constructif sur la place de l’islam en France, ce serait un mal pour un bien. Le bon sens semble heureusement avoir pris le dessus:

« Le juge des référés du Conseil d’État conclut que l’article 4.3 de l’arrêté contesté a porté une atteinte grave et manifestement illégale aux libertés fondamentales que sont la liberté d’aller et venir, la liberté de conscience et la liberté personnelle. La situation d’urgence étant par ailleurs caractérisée, il annule l’ordonnance du juge des référés du tribunal administratif de Nice et ordonne la suspension de cet article. » Conseil d’Etat

Le Conseil d’Etat a invalidé les directives des mairies concernées, mais le problème semble loin d’être résolu. Certains semblent vouloir surfer sur la vague de la peur du musulman pour engranger des votes avec leurs discours populistes.

En France on sait aussi avoir une toute autre approche et proposer des gestes très forts comme celui de musulmans s’invitant dans des églises catholiques au lendemain de l’assassinat du père Jacques Hamel. Mais hélas , cela semble moins intéresser les médias

Messe-musulmans

Comme par hasard, je viens de relire un passage du Petit Prince avec mes étudiants… C’est au chapître III:

« J’ai de sérieuses raisons de croire que la planète d’où venait le petit prince est l’astéroïde B 612. Cet astéroïde n’a été aperçu qu’une fois au télescope, en 1909, par un astronome turc.

Il avait fait alors une grande démonstration de sa découverte à un Congrès International d’Astronomie. Mais personne ne l’avait cru à cause de son costume. Les grandes personnes sont comme ça.

petitprince2Heureusement pour la réputation de l’astéroïde B 612 un dictateur turc imposa à son peuple, sous peine de mort, de s’habiller à l’Européenne. L’astronome refit sa démonstration en 1920, dans un habit très élégant. Et cette fois-ci tout le monde fut de son avis. »

petitprince1L’habit semble faire le moine…

Le test de la balle de tennis.

Je suis tombé par hasard sur la vidéo suivante (en anglais) :

Avez-vous déjà parlé ouvertement de religion à Singapour?

Le ‘Singapore kidness movement’ qui a publié cette vidéo, s’efforce d’encourager les Singapouriens à exprimer plus de gentillesse les uns envers les autres. Cela peut paraître un peu bizarre, mais les campagnes pour être plus courtois, ne pas jeter de déchets par terre ou encore ne pas étendre du linge trop mouillé aux fenêtres (aux dépends du voisin du dessous qui lui aussi fait sécher son linge à sa fenêtre) ne sont pas rares. Cette vidéo montre une expérience que je trouve intéressante. Le but de cette activité est de fournir aux participants l’occasion de comprendre ce que peuvent ressentir les personnes issues d’autres milieux religieux. Voici les détails de cette activité :
Durée: 1 heure
1. Les participants doivent se tenir à côté de leur cylindre de balles de tennis ou d’un autre dispositif visuel choisi.
2. Les participants doivent écouter attentivement les questions. Pour la partie 1, si la réponse à une question est « Oui », ils prennent une balle du cylindre et la jette sur le sol. Pour la partie 2, si la réponse à une question est «Oui», ils prennent une balle sur le sol et la remette dans leur cylindre.
3. Après que toutes les questions aient été posées, les participants se regroupent pour discuter de ce qui suit:

a. Qu’avez-vous ressenti au cours de cette activité?
b. Au départ, comment vous êtes-vous vu par rapport aux autres participants ? Cette vision a-t-elle changé après?
c. Quelle question vous a fait le plus réfléchir?
d. Qu’avez-vous appris de cette expérience?

Partie 1
1. Vous êtes-vous déjà senti exclu d’un groupe social au travail, à l’école ou dans votre communauté, à cause de votre foi?
2. Avez-vous déjà ressenti avoir été injustement traité par du personnel de service (par ex. dans une administration) à cause de votre foi ? (Par ex. Quand ils remarquent que vous portez un signe religieux).
3. Pensez-vous qu’il est plus difficile de devenir ami ou petit(e) ami(e) avec quelqu’un d’une foi différente?
4. Avez-vous déjà été injustement mis de côté pour un travail ou à l’école à cause de votre foi?
5. Est-ce qu’un commentaire en ligne critiquant votre religion vous a déjà rendu triste, mis en colère, ou fait craindre pour votre propre sécurité?
6. Avez-vous déjà rejeté une invitation à un évènement parce que personne de votre propre foi allait être présent, ou avez-vous déjà délibérément exclu quelqu’un d’une autre religion d’une rencontre?
7. Est-ce qu’un ami ou membre de votre famille a déjà essayé de vous convaincre de renier votre foi?
8. Quelqu’un a-t-il déjà eu des aprioris négatifs au sujet de votre caractère moral à cause de votre foi?
9. Avez-vous déjà dit dans une conversation, ou en ligne, que vous n’aimez pas les gens d’une certaine autre religion?
10. Pensez-vous que les gens de certaines religions sont plus susceptibles de devenir des terroristes?
11. Vous êtes-vous déjà plaint à une personne ayant autorité ou demandé à quelqu’un d’arrêter une pratique religieuse, en raison des inconvénients que cela vous cause?
12. Avez-vous déjà été forcé (soit par votre école ou votre employeur) d’assister à un service religieux d’une foi différente?
13. Quelqu’un s’est-il déjà plaint à votre sujet à une personne en autorité, ou vous a demandé d’arrêter l’une de vos pratiques ou activités religieuses?
14. Avez-vous déjà perdu une possibilité d’emploi pour ne pas pouvoir vous conformer au code de tenue vestimentaire à cause de votre foi?
15. Avez-vous déjà été dans une discussion sur la religion en hostilité avec quelqu’un d’une autre religion?

Partie 2
16. Quelqu’un d’une foi différente a-t-il déjà fait un effort pour accommoder vos pratiques religieuses?
17. Quelqu’un d’une foi différente vous a-t-il déjà invité à son lieu de culte (sans intention d’essayer de vous convertir)?
18. Est-ce que quelqu’un d’une foi différente a-t-il déjà défendu votre religion face à la critique, que ce soit en ligne ou en personne?
19. Est-ce que quelqu’un d’une foi différente a déjà essayé de devenir votre ami ou votre petit(e) ami(e)?
20. Est-ce que quelqu’un d’une foi différente a déjà essayé de vous expliquer l’une de ses propres croyances ou rituels?
21. Avez-vous déjà rencontré quelqu’un d’une autre religion, qui est curieux d’en savoir plus sur vos propres croyances?
22. Avez-vous un ami d’une autre foi avec qui vous parlez régulièrement?
23. Avez-vous déjà été dans une relation amoureuse avec un/une partenaire d’une foi différente?
24. Avez-vous déjà eu une discussion positive sur la religion avec quelqu’un d’une autre religion?
25. Avez-vous déjà souhaité une discussion plus ouverte et honnête sur la religion à Singapour?

L’expérience est évidemment très intéressante dans le contexte singapourien. Cela permet de mettre en lumière certains problème inhérents au fait d’avoir une telle diversité religieuse. La discussion qui suit peut être l’occasion d’aborder des questions importantes, telles que la place des minorités religieuses dans la société, le respect de l’autre, le regard que l’on porte sur lui, etc….

Parler ouvertement de religion, sans conflit, c’est ce qui est en jeux dans le dialogue interreligieux. Certaines questions peuvent être délicates, mais ce sont peut-être les plus importantes. Osons en parler…

De Charlie à Madonna

Le jour où nous commémorions les assassinats du 7 janvier 2015 en France, les médias singapouriens annonçaient la venue de Madonna à Singapour pour un concert qui aura lieu le 28 février. Je trouve intéressant de rapprocher ces deux évènements, car ils illustrent deux réactions différentes face à la provocation religieuse.

Commençons avec Charlie. A la une du numéro anniversaire, apparaît ce dessin de Riss, le patron du journal:

Couverture de Charlie Hebdo - Janvier 2016

Couverture de Charlie Hebdo – Janvier 2016

Dieu passe pour un assassin. La représentation de Dieu reprend des symboles classiques : un vieux barbu, l’œil de la Providence et le triangle de la Trinité. On peut sans doute comprendre ici que les assassins en questions sont les croyants en général et que, ce qui est visé, c’est la religion, ou plutôt les religions monothéistes. Charlie Hebdo affiche donc une nouvelle fois son athéisme, mais plus que l’a-théisme, ce qui ressort de ce dessin, c’est de l’anti-théisme, une sorte de rejet des religions, accusées de semer la terreur.

Autant de nombreux croyants, il y a un an, ont pu dire « Je suis Charlie », autant il leur sera difficile de s’identifier avec ce dernier numéro du magazine. Mais n’est-ce pas l’essence même de Charlie Hebdo que de vouloir provoquer ? Des représentants musulmans, catholiques et juifs ont protesté, dénonçant les amalgames et la provocation. Le Vatican a même réagit dans l’Osservatore Romano: “Derrière la bannière trompeuse d’une laïcité intransigeante, l’hebdomadaire français oublie une fois de plus que des dirigeants religieux de tous les cultes appellent depuis des lustres à rejeter la violence commise au nom de la religion et qu’invoquer Dieu pour justifier la haine est un authentique blasphème”.

Riss s’explique dans un entretien auprès de l’APF: « Charlie doit être là où les autres n’osent pas aller. Pour cette couverture, je voulais dépasser telle ou telle religion et toucher à des choses plus fondamentales. C’est l’idée même de Dieu que nous, à Charlie, on conteste. En affirmant les choses clairement, ça fait réfléchir. Il faut un peu bousculer les gens, sinon ils restent sur leurs rails ».

Personnellement, en tant que croyant, je ne me sens pas offensé. Ce n’est simplement pas l’image de Dieu que j’ai. Je suis plus enclin à Le voir dans les œuvres humanitaires des hommes et des femmes de religions plutôt que dans les terroristes déjantés. Mais puisque ces derniers disent agir au nom de Dieu, je peux comprendre la caricature et même en rire. (Voir mon article sur le sujet: le droit d’offenser).

En France on peut pratiquement tout dire et même si la liberté d’expression a des limites (notamment concernant les attaques personnelles, le racisme ou l’antisémitisme), on peut rire de tout, quitte à heurter les sensibilités. Madonna, elle, ne sera pas autorisée à se moquer des religions lorsqu’elle viendra à Singapour, car ici, il est illégal de s’en prendre aux religions.

La censure est bel et bien présente à Singapour, mais depuis quelques années, les censeurs sont un peu plus souples. Le passage de Lady Gaga à Singapour en mai 2012, par exemple, avait été autorisé par l’autorité de censure, le MDA (Media Development Authority), alors que les thèmes religieux sont très présents dans des chansons comme ‘Bloody Mary’ ou bien ‘Judas’. Voici par exemple le clip vidéo de ‘Judas’, qui est chargé de symboliques chrétiennes (les 12 apôtres, Marie Madeleine, la femme adultère, etc…) :

En fait, avant et après le concert, certains (dont la Conseil National des Eglises de Singapour qui regroupe de nombreuses églises protestantes) se sont plaints du passage de Lady Gaga, arguant du fait qu’elle dénigre et offense la religion. Le MDA aura sans doute tiré quelques leçons de cet épisode (comme en témoigne un échange épistolaire de décembre 2015) et c’est Madonna qui passera donc à la censure.

Jusqu’ici, Madonna n’avait jamais pu venir à Singapour. En 1993, la police n’autorisa pas le concert de la chanteuse, soulignant que son spectacle était «  à la limite de l’obscène et connu pour être répréhensible pour des raisons morales et religieuses». Madonna n’a pas changé, mais Singapour a évolué… Elle pourra se produire à Singapour. Son concert sera néanmoins interdit aux moins de 18 ans.

Madonna

Le MDA demande à ce que « l’organisateur du concert se conforme aux termes de la licence qui stipule que le concert ne doit pas avoir de contenu pouvant offenser toute race ou religion ». La chanson ‘Holy Water’ par exemple, ne sera pas autorisée dans le programme du concert de Singapour.

Ne connaissant pas vraiment les dernières chansons de Madonna, je suis allé voir sur le Net de quoi il s’agissait. Je souligne au passage le côté ridicule de l’histoire, puisque cette chanson est tout à fait accessible sur le Net et que la pub faite à son sujet la rend d’autant plus populaire…

holy water

Si on ne connaît pas l’anglais, on repèrera quand même que la chanson a des ressemblances en terme de bruits de fond avec le ‘Je t’aime moins non plus’ de Serge Gainsbourg, qui fut d’ailleurs interdit à Singapour pendant de nombreuses années mais ne l’est plus. Voici quelques phrases tirées de ‘Holy water’ :

  • Cela n’a-t-il pas le goût de l’eau bénite ?
  • Je vous promets que ce n’est pas un péché, trouvez le salut au plus profond
  • Nous pouvons le faire ici sur le plancher
  • Yeesus (Jésus ?) préfère ma chatte

Il s’agit donc d’une séance de cunnilingus décrite avec des termes du vocabulaire chrétien. Pas vraiment de surprise de la part de Madonna, mais je suppose que certaines âmes sensibles peuvent se sentir insultées et ont du mal à accepter qu’on bafoue leur religion (le spectacle lui-même est chargé de symbolique chrétienne: religieuses, croix, cène, etc…). Ayant vu Madonna en concert à Paris, il y a quelques années, j’ai beaucoup apprécié le spectacle et le talent de danseuse de la star. J’ai un peu de mal à comprendre cette censure qui, finalement, fait plus de mal à l’image de la religion qu’elle ne la protège.

En commençant ce blog, je ne pensais pas être amené à parler si souvent de la liberté d’expression, mais je me rends bien compte que c’est un problème moderne auquel les religions doivent faire face : la provocation, la remise en cause, la désacralisation font partie du paysage et on ne peut plus se réfugier derrière une conception inébranlable de la vérité. Il faut savoir se remettre en question en permanence, mais surtout faire preuve d’humilité et savoir rire de soi.

Dans un monde idéal, il n’y aurait aucune provocation, chacun tenterait d’œuvrer pour la paix plutôt que de chercher à diviser. Mais ce monde reste une utopie. La division semble même être à l’ordre du jour : les religions sont tentées par la radicalisation; en réaction aux attentats terroristes de 2015, le discours sur la laïcité en France devient antireligieux; les nationalistes de tous bords pervertissent l’idée patriotique… et à Singapour on tente de préserver l’harmonie en interdisant purement et simplement la provocation, alors que cela a pour effet d’élargir le fossé entre ceux qui ne se sentent pas provoqués et ceux qui ont un sens de l’humour limité. La vie en société n’est pas simple ! Faut-il interdire à outrance pour protéger tout le monde ? Faut-il tout autoriser pour promouvoir la liberté de chacun ? Et si au lieu de se renfermer sur soi, sur sa liberté, sur ses droits, sur ses croyances et ses susceptibilités, on s’ouvrait à l’autre ?

Je conclue en rapprochant à nouveau Madonna et Charlie, dans cette vidéo qui date de janvier 2015 :

 

 

 

Des voisins dérangeants

Lors d’une session de formation pour catéchumènes [1], Michel, un missionnaire français essaie de titiller les aspirants catholiques pour savoir s’ils sont superstitieux. « Imaginez que vous gagnez un billet d’avion pour Hong Kong ! Le vol doit avoir lieu le vendredi 13, qui prend l’avion ? » demande-t-il. Une bonne majorité de mains se lèvent. « Imaginez maintenant que vous voulez acheter une nouvelle maison. On vous en fait visiter une qui n’est vraiment pas trop chère, elle est très bien, grande, confortable, elle vous plaît beaucoup. Vous ouvrez la fenêtre de la chambre à coucher pour vous rendre compte qu’en face il y a un cimetière. Qui achète la maison ? » Pratiquement personne ne lève la main…

J’ai été témoin de cette scène il y a 24 ans, à l’époque tout était nouveau pour moi ici. Mais j’ai depuis compris que Michel avait touché à un point sensible ce soir-là. Quelque soit la spiritualité, la religion, les croyances ou même les non-croyances, rares sont ceux qui, à Singapour, n’ont pas une certaine hantise des esprits, âmes errantes ou autres fantômes. Les prêtres catholiques, les moines bouddhistes ou les ustaz [2] musulmans, par exemple, sont régulièrement appelés pour bénir des maisons afin de les préserver d’influences maléfiques. Cela peut sembler étrange aux yeux de l’européen, sans doute un peu trop rationaliste, que je suis, mais c’est une réalité qu’il ne faut pas ignorer quand on s’intéresse aux questions religieuses dans le contexte singapourien.

Une collection de livres à succès.

Une collection de livres à succès: ‘Vraies histoires singapouriennes de fantômes’.

L’événement suivant ne peut se comprendre qu’avec cette clé de lecture.

Un nouveau temple bouddhiste, qui va être construit au nord de Singapour, dans le quartier de Sengkang, fait parler de lui ces jours-ci (Straits Times du 1/1/2015). Ce sera un temple très moderne, en voici la maquette :

Columbarium

Projet de temple chinois à Fernvale Link

« Ce temple chinois sera le premier à Singapour et dans la région (à l’exception du Japon) à avoir un Columbarium [3] automatisé moderne où les niches seront conservées entre quatre murs et amenées au niveau de cabines de visionnage privées pour maintenir la confidentialité et la dignité au cours des visites. » Selon la page Facebook du député du quartier.

Le problème, c’est justement ce columbarium, car le quartier est en plein développement, de jeunes familles vont s’y installer, leur appartement est déjà réservé, et on ne les avaient pas vraiment prévenus de la présence de ce columbarium qui devrait être opérationnel en 2016. A mon avis, leurs voisins ne risquent pas de faire beaucoup de bruit, mais cela ne ferait pas du tout rire ces futurs résidents. Ils ont d’ailleurs mis en ligne la pétition suivante (signée par 913 personnes à ce jour):

Dites non à un columbarium à côté de notre future maison!

Nous ne voulons pas d’un columbarium à côté de notre future maison! Ce quartier est nouveau avec de jeunes familles, nous ne voulons pas que nos enfants soient exposés à ce genre de choses si jeune dans leur vie! S’il vous plaît, déplacez le columbarium dans une autre région sans une forte densité de résidents!

Les termes de la pétition sont très vagues, et on pourrait se demander de quel ‘genre de choses’ il s’agit… Les commentaires postés à la suite de la pétition en disent un peu plus, par exemple celui-ci : « Construire un columbarium au milieu des quartiers résidentiels, ce n’est pas correct. Les gens seront mal à l’aise de savoir qu’ils sont dans une telle proximité de ces installations abritant les morts. »

La proximité d’un columbarium n’a pourtant rien de nouveau. Plusieurs autres temples ou églises ont leur columbarium et sont à proximité de résidences. Celui de l’église de Sainte Marie des Anges, par exemple, est très joli :

Sainte Marie des Anges

Columbarium de l’église de Sainte Marie des Anges

Je vis moi-même sur un ancien cimetière, à Bishan. A la fin des années 80, personne ne voulait vraiment venir loger dans ce quartier, mais le gouvernement a eu l’ingénieuse idée d’y faire construire de bonnes écoles et la station de métro numéro 8 [4], avec un centre commercial au nom de ‘Junction 8’. Le numéro 8 étant un chiffre porte bonheur dans la mentalité chinoise, le quartier de Bishan est peu à peu devenu très populaire, au point que c’est aujourd’hui l’un des quartiers HDB [5] les plus chers de Singapour.

grave Bishan

Le cimetière de Bishan – 1979

Les questions d’argent ne sont pas étrangères aux inquiétudes des futurs résidents de Sengkang. Leur bien immobilier se vendra moins bien, si jamais ils décidaient de le revendre. Qui voudra acheter leur appartement dans ce quartier probablement hanté ? A moins que le gouvernement ne décide de renommer la station de métro la plus proche Sengkang NE16 en Sengkang NE8+8…

 

P.S. Le concept de superstition est très large et a souvent une connotation péjorative, il peut englober toutes les pratiques ou croyances d’ordre religieux considérées comme sans valeur ou irrationnelles par le locuteur (Wiki). Cela peut-être aussi une croyance à l’existence de forces occultes et surnaturelles. Dans cet article, il s’agit plutôt d’une forme d’animisme présent dans les mentalités en général, quelque soit la foi professée.

[1] Une personne qui n’est pas encore baptisée chrétienne, mais qui s’instruit pour le devenir.

[2] Érudits musulmans formés dans l’Islam et la loi islamique.

[3] Un lieu (le plus souvent dans un cimetière) où sont déposées dans des niches les urnes contenant les cendres des morts.

[4] Le numéro de la station n’est plus le 8, mais Bishan NS17/CC15. Le passé funéraire du lieu est plus ou moins oublié.

[5] Logements publics