Le test de la balle de tennis.

Je suis tombé par hasard sur la vidéo suivante (en anglais) :

Avez-vous déjà parlé ouvertement de religion à Singapour?

Le ‘Singapore kidness movement’ qui a publié cette vidéo, s’efforce d’encourager les Singapouriens à exprimer plus de gentillesse les uns envers les autres. Cela peut paraître un peu bizarre, mais les campagnes pour être plus courtois, ne pas jeter de déchets par terre ou encore ne pas étendre du linge trop mouillé aux fenêtres (aux dépends du voisin du dessous qui lui aussi fait sécher son linge à sa fenêtre) ne sont pas rares. Cette vidéo montre une expérience que je trouve intéressante. Le but de cette activité est de fournir aux participants l’occasion de comprendre ce que peuvent ressentir les personnes issues d’autres milieux religieux. Voici les détails de cette activité :
Durée: 1 heure
1. Les participants doivent se tenir à côté de leur cylindre de balles de tennis ou d’un autre dispositif visuel choisi.
2. Les participants doivent écouter attentivement les questions. Pour la partie 1, si la réponse à une question est « Oui », ils prennent une balle du cylindre et la jette sur le sol. Pour la partie 2, si la réponse à une question est «Oui», ils prennent une balle sur le sol et la remette dans leur cylindre.
3. Après que toutes les questions aient été posées, les participants se regroupent pour discuter de ce qui suit:

a. Qu’avez-vous ressenti au cours de cette activité?
b. Au départ, comment vous êtes-vous vu par rapport aux autres participants ? Cette vision a-t-elle changé après?
c. Quelle question vous a fait le plus réfléchir?
d. Qu’avez-vous appris de cette expérience?

Partie 1
1. Vous êtes-vous déjà senti exclu d’un groupe social au travail, à l’école ou dans votre communauté, à cause de votre foi?
2. Avez-vous déjà ressenti avoir été injustement traité par du personnel de service (par ex. dans une administration) à cause de votre foi ? (Par ex. Quand ils remarquent que vous portez un signe religieux).
3. Pensez-vous qu’il est plus difficile de devenir ami ou petit(e) ami(e) avec quelqu’un d’une foi différente?
4. Avez-vous déjà été injustement mis de côté pour un travail ou à l’école à cause de votre foi?
5. Est-ce qu’un commentaire en ligne critiquant votre religion vous a déjà rendu triste, mis en colère, ou fait craindre pour votre propre sécurité?
6. Avez-vous déjà rejeté une invitation à un évènement parce que personne de votre propre foi allait être présent, ou avez-vous déjà délibérément exclu quelqu’un d’une autre religion d’une rencontre?
7. Est-ce qu’un ami ou membre de votre famille a déjà essayé de vous convaincre de renier votre foi?
8. Quelqu’un a-t-il déjà eu des aprioris négatifs au sujet de votre caractère moral à cause de votre foi?
9. Avez-vous déjà dit dans une conversation, ou en ligne, que vous n’aimez pas les gens d’une certaine autre religion?
10. Pensez-vous que les gens de certaines religions sont plus susceptibles de devenir des terroristes?
11. Vous êtes-vous déjà plaint à une personne ayant autorité ou demandé à quelqu’un d’arrêter une pratique religieuse, en raison des inconvénients que cela vous cause?
12. Avez-vous déjà été forcé (soit par votre école ou votre employeur) d’assister à un service religieux d’une foi différente?
13. Quelqu’un s’est-il déjà plaint à votre sujet à une personne en autorité, ou vous a demandé d’arrêter l’une de vos pratiques ou activités religieuses?
14. Avez-vous déjà perdu une possibilité d’emploi pour ne pas pouvoir vous conformer au code de tenue vestimentaire à cause de votre foi?
15. Avez-vous déjà été dans une discussion sur la religion en hostilité avec quelqu’un d’une autre religion?

Partie 2
16. Quelqu’un d’une foi différente a-t-il déjà fait un effort pour accommoder vos pratiques religieuses?
17. Quelqu’un d’une foi différente vous a-t-il déjà invité à son lieu de culte (sans intention d’essayer de vous convertir)?
18. Est-ce que quelqu’un d’une foi différente a-t-il déjà défendu votre religion face à la critique, que ce soit en ligne ou en personne?
19. Est-ce que quelqu’un d’une foi différente a déjà essayé de devenir votre ami ou votre petit(e) ami(e)?
20. Est-ce que quelqu’un d’une foi différente a déjà essayé de vous expliquer l’une de ses propres croyances ou rituels?
21. Avez-vous déjà rencontré quelqu’un d’une autre religion, qui est curieux d’en savoir plus sur vos propres croyances?
22. Avez-vous un ami d’une autre foi avec qui vous parlez régulièrement?
23. Avez-vous déjà été dans une relation amoureuse avec un/une partenaire d’une foi différente?
24. Avez-vous déjà eu une discussion positive sur la religion avec quelqu’un d’une autre religion?
25. Avez-vous déjà souhaité une discussion plus ouverte et honnête sur la religion à Singapour?

L’expérience est évidemment très intéressante dans le contexte singapourien. Cela permet de mettre en lumière certains problème inhérents au fait d’avoir une telle diversité religieuse. La discussion qui suit peut être l’occasion d’aborder des questions importantes, telles que la place des minorités religieuses dans la société, le respect de l’autre, le regard que l’on porte sur lui, etc….

Parler ouvertement de religion, sans conflit, c’est ce qui est en jeux dans le dialogue interreligieux. Certaines questions peuvent être délicates, mais ce sont peut-être les plus importantes. Osons en parler…

La mise en boîtes

Singapour est sans cesse à la recherche de son identité. Qu’est-ce que cela veut dire ‘être Singapourien’? Qu’est-ce qui rend Singapour unique? Y a-t-il une culture spécifiquement singapourienne. Au moment où Singapour s’apprête à fêter ses 50 ans, ces questions refont surface et alimentent un débat passionné et passionnant. Récemment, dans un journal local (‘Today’), plusieurs articles intéressants se sont succédés sur ce qui fait à mon avis une des spécificités de Singapour : sa diversité malgré sa taille.

uniquely_singaporeTout a commencé avec un cours d’éducation sexuelle en école secondaire qui a fait des vagues, il y a quelques semaines… Une étudiante a écrit à son école pour se plaindre des stéréotypes véhiculés par ce cours, son message posté sur sa page Facebook a fait le tour de l’île et l’organisation responsable du cours, Focus on the Family, a été montrée du doigt. Le fait que cette organisation soit chrétienne n’a pas arrangé les choses, on a parlé d’une minorité essayant d’imposer ses valeurs conservatrices à la majorité.

Utiliser des stéréotypes pour expliquer des choses complexes telles que les relations entre hommes et femmes est une approche qu’on peut juger simpliste, mais poussons un peu plus loin le raisonnement. Si affirmer que les femmes disent le contraire de ce qu’elles pensent et que les hommes sont contrôlés par leurs hormones dérange, qu’en est-il de ceux qui proclament sans problème que les malais divorcent plus que les autres ou que les indiens sont alcooliques ? C’est ce qu’essaie de souligner Dr Nazri Bahrawi, professeur à l’Université Nationale de Singapour, dans un article fort intéressant : ‘Breaking out of Singapore’s little boxes’.

« Ici se trouve ce qui est peut-être le plus grand obstacle à l’harmonie de Singapour : son obsession avec les « petites boîtes ». Je veux parler ici de l’irrésistible tendance à réduire la complexité des identités humaines à des catégories bien délimitées. Une telle impulsion s’est exprimée de façon stridente dans les tensions sociales sur l’ethnicité et le sexe. »

J’ai moi-même fait des études en sociologie, et je dois dire que les statistiques et la catégorisation sont des outils bien pratiques pour expliquer les phénomènes de société, mais on risque fort de passer à côté de la complexité de la nature humaine en ayant une vision trop simpliste et en mettant les gens dans des boîtes.

Dr Bahrawi affirme que l’harmonie ethnique à Singapour est en pleine mutation. Le modèle issu des années 60, le fameux C-I-M-O, Chinois-Indiens-Malais et Others (Autres), sur lequel beaucoup de mesures sociales sont basées, ne tient plus la route. La forte immigration et l’augmentation des mariages entre ‘races’ ont changé la donne. Le problème n’est plus une question de racisme, mais plutôt de racialisme.

« Le racisme est une pratique nuisible qui déshumanise les gens sur la base de la couleur de la peau. Il peut être clairement identifié en tant que discours de haine. Le racialisme, quant à lui, semble rationnel et pratique. Il postule que les races ont des traits essentiels, prouvés par des évidences empiriques, telles que des performances en éducation et des indicateurs de santé. Ainsi, le racialisme catégorise les gens d’une manière claire dans des « boîtes » gérables.

Bien que les deux soient alimentés par des stéréotypes, le racisme n’est pas accepté alors que le racialisme passe beaucoup mieux. C’est pour cette raison que le racialisme est un problème plus important que le racisme à Singapour.

Le-racisme

Je ne connaissais pas ce terme, mais je trouve qu’il est intéressant pour décrire la situation singapourienne. Wikipedia a un article intéressant sur le sujet. Le racialisme conduit éventuellement au racisme, mais il permet de se dédouaner et est un peu plus présentable. « Raciste ? Moi ? Jamais ! », mais qui n’a jamais commencé une phrase en disant : « Ah, les chinois sont … » ou « Les malais ont l’habitude de… » ?

Dr Bahrawi prend l’exemple des conséquences des émeutes qui ont eu lieu dans le quartier indien l’an dernier. L’interdiction de l’alcool qui a suivi, dans un quartier populaire avec les travailleurs migrants d’Asie du Sud, a alimenté le cliché de «l’indien ivre», encore un stéréotype péjoratif qui peut être justifié par des comportements observables. Mais, ajoute-t-il : « En Malaisie coloniale, les Britanniques avaient veillé à ce que le grog, ou encore l’alcool de noix de coco ou d’huile de palme, soit facilement accessible aux ouvriers des plantations de l’Inde du Sud. Une dépendance à l’alcool est apparue parmi ces travailleurs, le grog est ainsi devenu « leur appât et leur servitude», ainsi que le souligne le sociologue Syed Hussein Alatas dans son ouvrage : ‘Le mythe de l’autochtone paresseux’. L’histoire peut ici raconter un « trait » spécifique attribué aux indiens. » et encore véhiculé aujourd’hui.

Peut-être serait-il temps de penser en dehors de ces boîtes, comme le dit bien l’expression anglaise : « to think out of the box ».

Quelques jours plus tard, un article de Nur Diyanah Anwar, chercheuse à l’Université Technologique de Nanyang, suggère que le modèle CIMO est trop rigide et constitue un obstacle à l’assimilation de nouveaux citoyens. « La catégorie ‘Autres’ est en expansion, mais le terme simplifie et aplatit la diversité de ces nouveaux citoyens. » Cette catégorie, à l’origine utilisée pour désigner principalement les Eurasiens, comprend maintenant de nouveaux citoyens aussi différents les uns des autres que peuvent l’être des Philippins, des Allemands et des Camerounais.

En réaction à ces deux articles, Luke Lu, étudiant en doctorat avec le King’s College de Londres, soutient que la solution pour éviter les stéréotypes n’est pas d’abandonner nos étiquettes et nos identités. « Le point clé est qu’il n’y a pas de réalité objective dans des catégories telles que la race. Pour le sociolinguiste Suresh Canagarajah, ce sont des constructions qui sont toujours ouvertes à la reconstitution et au ré-étiquetage. Ils changent souvent. La raison pour laquelle les catégories changent souvent est que les conditions sociales ne sont jamais stables et toujours en mouvement. » Ce qu’il faut éviter en fait, c’est de tout vouloir simplifier. « Comme le démontre Dr Bahrawi, la compréhension du Singapourien moyen de la diversité et du multiculturalisme est en quelque sorte trop simpliste et incompatible avec nos réalités vécues. C’est cette idée fausse de la diversité qui conduit à des stéréotypes et à d’éventuels malentendus interculturels. »

Pledge

…indépendamment de la race, de la langue ou de la religion, pour construire une société démocratique… (extrait de la promesse faite tous les matins par les enfants dans les écoles singapouriennes)

La réalité est en effet très complexe, il me suffit de penser à mes amis malais par exemple, pour percevoir qu’au sein d’une même communauté la diversité est de mise. « C’est seulement quand nous comprenons la diversité entre nous que nous pouvons finalement abandonner les stéréotypes envers les autres dans la vie quotidienne. Reconnaître la super-diversité à Singapour, et l’enseigner, voilà une solution. » Conclut Luke Lu.

J’aime bien ce terme de ‘super-diversité’, tellement caractéristique de Singapour. A mon avis, cette volonté de tout simplifier est une tendance très humaine, elle a pour but d’essayer de comprendre des choses complexes et étranges. Chaque individu est unique, mais nous évoluons tous dans un groupe humain bien particulier et cela façonne aussi notre personnalité et nos comportements. Catégoriser en termes d’origine raciale est choquant de prime abord pour un français qui arrive à Singapour et doit faire figurer sa race sur sa carte d’identité. Pourtant, cela a sans doute eu des effets positifs dans l’organisation de cette société où de nombreuses communautés vivent en paix. Il n’y a pas vraiment de phénomène de ghettos, les quotas ethniques ont permis de mélanger les gens et d’encourager les relations humaines.

Ce sont des questions difficiles : le concept de race veut-il encore dire quelque chose aujourd’hui ? Peut-être que la notion de culture serait plus utile et moins chargée d’affect. Quelle est la race de mon fils par exemple ? On ne le sait toujours pas, car lors de sa naissance on ne nous a pas demandé de la mentionner sur son acte de naissance, on devra faire un choix lorsqu’il aura 15 ans, pour sa carte d’identité. Un célèbre blogueur local, Alex Au, a un très bon article sur le sujet… Au niveau politique, est-il bon d’utiliser des critères de différenciations ethniques pour imposer le mélange ? C’est quelque chose qui a plutôt bien marché jusqu’ici à Singapour, mais la population ayant évoluée, ne faudrait-il par revoir ces critères ou même les abandonner ? Singapour va avoir 50 ans, l’âge d’une certaine maturité, espérons que les années à venir seront des années de sagesse…

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Je n’ai pas beaucoup parlé de ‘religions’ cette fois, mais il me semble que le sujet est essentiel pour comprendre un peu mieux le contexte de ce ‘Singapour au pluriel’. Par ailleurs, les questions que pose le ‘vivre ensemble’ à Singapour ont une dimension universelle et je me demande parfois si on ne devrait pas se les poser un peu plus en France, à l’heure où le Front Nationale devient un parti comme les autres…

Le Pen